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Full text of "Scènes de la vie privée"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2012  with  funding  from 

University  of  Illinois  Urbana-Champaign 


http://archive.org/details/scnesdelaviepriv03balz 


SCÈNES 


DE 


LA  VIE  PRIVÉE, 


SCÈNES 


DE 

LA  VIE  PRIVÉE, 

PUBLIÉES 

PAR  M.  BALZAC, 

AUTEUR    DU    DERNIER    CHOUAN  ,     OU    LA    BRETAGNE    EN    1800. 

TOME  III. 


BRUXELLES. 

LOUIS  HAUMAN  ET  COMPAGNIE. 
1832. 


0^ 


SCÈNE  VII. 


Stl 


LE  CONSEIL. 


—  La  pièce  est ,  je  vous  l'assure ,  Madame,  sou- 
verainement morale. 

—  Je  ne  partage  pas  votre  avis  ,  monsieur  ;  et 
je  la  trouve  profondément  immorale. 

—  Voilà  des  gens  bien  près  de  s'entendre  ! 

dit  un  jeune  homme. 

—  Ils  ne  connaissent  pas  la  pièce  !...  lui  répon- 
dit à  voix  basse  une  jeune  femme. 

—  Vous  avez  été  la  voir?.,  demanda  le  jeune 
homme. 

—  Oui ,  reprit-elle. 

—  Et  vous  étiez  au  spectacle  avec  M.  de  la 
Plaine... 

—  Cela  est  vrai!... 

—  Sans  votre  mari ,  ni  votre  mère. 

—  Mon  Dieu!...  reprit-elle  en  riant  d'un  rire 

181524 


4  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

affecté  ,  contraint  même  ;  l'incognito  est  bien  diffi- 
cile à  garder  dans  Paris  ! 

—  Vous  vouliez  donc  vous  cacher? 

—  Non,...  dit-elle;  et  si  j'en  avais  eu  l'inten- 
tion ,  voyez  un  peu  comme  j'y  aurais  réussi  !  Mais, 
vous  êtes  donc  mon  espion? 

—  Non,  madame,  reprit  le  jeune  homme,  je 
suis  votre  ange  gardien... 

—  N'est-ce  pas  la  même  chose  ?  dit-elle ,  les  an- 
ges gardiens  sont  les  espions  de  lame. 

—  Oui ,  mais  un  espion  doit  être  payé.  Or,  ré- 
pondit-il ,  pourriez-vous.  me  dire  ce  que  gagnent 
les  bons  anges? 

La  jeune  femme  regarda  d'un  air  inquiet  son 
interlocuteur... 

Pendant  cet  aparté,  la  discussion  ayant  conti- 
nué ,  s'était  échauffée. 

—  Monsieur  !...  disait  la  maîtresse  de  la  mai- 
son au  représentant  de  l'opinion  contraire  à  la 
sienne  ,  il  y  a  deux  manières  d'instruire  une  na- 
tion. La  première ,  et ,  selon  moi ,  la  plus  morale, 
consiste  à  élever  les  âmes  par  de  beaux  exemples  : 
c  était  la  méthode  des  anciens.  Autrefois  ,  les  for- 
faits représentés  sur  la  scène  y  apparaissaient  au 
milieu  de  tous  les  prestiges  de  la  poésie  et  de  la 
musique  ;  les  leçons  données  par  le  théâtre  parti- 
cipaient donc  de  la  noblesse  même  du  sujet,  et  de 
la  pompe  employée  à  le  reproduire.  Jamais  alors 
la  scène  ne  souilla  la  vie  privée  ,  jamais  les  poètes 
comiques  ou  tragiques  d'aucun  pays  ancien  ne 


LE    CONSEIL.  5 

levèrent  le  chaste  rideau  qui  doit  couvrir  le  foyer 
domestique.  Il  a  fallu  voir  en  France  la  ruine  de 
l'art  pour  en  voir  la  dégradation.  Je  vais  condam- 
ner par  un  seul  mot  le  système  actuel  ;  je  puis 
mener  ma  filie  voir  Phèdre  ,  et  je  ne  dois  pas  la 
conduire  à  ce  drame  honteux ,  qui  déshonore  le 
théâtre  où  il  se  joue  ,  ce  drame  où  la  femme  dé- 
gradée insulte  à  tout  notre  sexe  et  au  vôtre  ;  car, 
ou  vous  faites  la  femme  ce  qu'elle  est,  ou  elle  vous 
fait  ce  que  vous  êtes  :  dans  les  deux  cas ,  notre 
avilissement  est  la  condamnation  du  peuple  qui 
l'accepte.  —  La  seconde  manière  de  former  les 
mœurs ,  est  de  montrer  le  vice  dans  tout  ce  qu'il 
produit  de  plus  horrible ,  de  le  faire  arriver  à  ses 
dernières  conséquences ,  et  de  laisser  dire  chacun 
à  son  voisin  :  —  Voilà  où  mènent  les  passions  dé- 
réglées!... Ce  principe  est  devenu  le  moteur  se- 
cret des  livres  et  des  drames,  dont  les  auteurs 
modernes  nous  accablent.  Il  y  a  peut-être  de  la 
poésie  dans  ce  système  ;  il  pourra  faire  éclore 
quelques  belles  œuvres  ;  mais  les  âmes  distin- 
guées ,  les  cœurs  auxquels  il  reste  quelque  no- 
blesse ,  même  après  la  tourmente  des  passions  et 
les  orages  du  monde  ,  le  proscriront  toujours  :  la 
morale  au  fer  chaud  est  un  triste  remède  ,  lorsque 
la  morale  décente  et  pure  peut  encore  suffire  à  la 
société. 

—  Madame ,  répondit  le  défenseur  de  la  poé- 
sie hydrocyanique ,  je  vous  le  demande,  s'est-il 
jamais  rencontré  déjeune  fille  qui ,  après  avoir  vu 


6  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

jouer  Phèdre ,  ait  emporté  une  idée  bien  exacte 
de  la  moralité  contenue  dans  cette  tragédie?... 

La  discussion  continua  fort  vivement ,  et  le 
jeune  homme  qui,  en  entendant  parler  haut, 
avait  interrompu  la  conversation  commencée  avec 
sa  voisine ,  la  reprit  aussitôt. 

La  jeune  dame  à  laquelle  il  paraissait  si  vive- 
ment s'intéresser  était  une  des  femmes  de  Paris 
qui  subissait  alors  le  plus  d'hommages  et  de  flat- 
teries. Mariée  depuis  quatre  ans  à  un  homme  de 
finance,  admirablement  jolie,  ayant  une  physio- 
nomie expressive,  de  charmantes  manières  et  du 
goût,  elle  était  le  but  de  toutes  les  séductions  ima- 
ginables. 

Les  jeunes  fils  de  familles  ,  riches  et  oisifs  ; 
les  gens  de  trente  ans ,  si  spirituels  ;  les  élégans 
quadragénaires  ,  ces  émérites  de  la  galanterie  ,  si 
habiles,  si  perfides,  grâce  à  de  vieilles  habitudes; 
enfin  tous  ceux  qui,  dans  le  grand  monde,  jouaient 
le  rôle  d'amoureux  par  état ,  par  distraction  ,  par 
plaisir  ,  vocation  ou  nécessité  ,  semblaient  avoir 
choisi  madame  d'Esther  pour  en  faire  ce  que  l'on 
nomme  à  Paris,  une  femme  à  la  mode. 

La  supposant  mal  défendue  par  un  banquier  , 
ou  pensant  que  peut  être  l'âge  et  les  manières  de 
son  mari  devaient  lui  avoir  donné  quelque  aver- 
sion secrète  du  mariage ,  ils  cherchaient  à  l'en- 
traîner dans  ce  tourbillon  de  fêtes  ,  de  voyages  , 
d'amusemens  faux  ou  vrais,  au  milieu  duquel  une 
femme  ,  en  se  trouvant  toujours  en  dehors  d'elle- 


LE    CONSEIL.  / 

même,  ne  peut  plus  être  elle.  Au  sein  de  cette  at- 
mosphère de  bougies,  de  gaze,  de  fleurs,  de  par- 
fums ;  dans  ces  courses  rapides  et  sans  but ,  où , 
force  lui  est  d'obéir  aux  exigences  d'une  perpé- 
tuelle coquetterie  et  au  besoin  de  lutter  avec  des 
rivales,  à  peine  une  femme  peut-elle  réfléchir  ; 
alors ,  tout  est  complice  de  ses  étourderies,  de  ses 
fautes  :  hommes  et  choses.  Puis,  si,  par  prudence, 
elle  reste  vertueuse,  ses  prétendus  amis  la  calom- 
nient. Il  faudrait  qu'elle  fût  un  ange  pour  résister 
à  la  fois  au  mal  et  au  bien  ,  à  des  passions  vraies 
et  à  d'adroits  calculs. 

En  ce  moment ,  madame  d'Esther  avait  distin- 
gué ,  parmi  tous  les  hommes  du  monde  qui  se 
pressaient  vainement  autour  d'elle,  un  jeune  offi- 
cier de  mérite,  nommé  M.  de  la  Plaine. 

Ernest  de  la  Plaine  était  bien  fait ,  élégant  sans 
fatuité,  possédait  le  don  de  plaire  par  ses  manières 
et  par  une  certaine  grâce  native.  Il  avait  une  de 
ces  figures  graves  auxquelles  la  nature  a,  dans  un 
moment  d'erreur  ,  donné  tous  les  caractères  de  la 
passion  et  toutes  les  séductions  de  la  mélancolie  ; 
il  était  éminemment  spirituel  et  très-instruit.  En 
le  rencontrant ,  madame  d'Esther  préféra  sa  con- 
versation à  celle  des  gens  dont  elle  était  environ- 
née, parce  que  les  hommes  instruits  et  spirituels 
n'abondaient  pas  autour  d'elle  ;  Ernest  lui  plut , 
et  elle  laissa  voir  son  goût  pour  lui ,  parce  qu'elle 
n'avait  aucune  arrière-pensée  ;  sa  naïveté  fut  mal 
comprise,  et  les  gens  du  monde  dirent ,  dans  leur 


8  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

langage  si  favorable  à  la  médisance ,  que  madame 
d'Esther  avait  distingué  M.  de  la  Plaine. 

Ernest  se  voyant  distingué  par  une  femme  à  la 
mode,  la  rechercha,  redoubla  de  soins  pour  elle, 
obéissant  ainsi  à  sa  double  vocation  d'homme  et 
d'officier.  11  s'efforça  de  plaire  à  M.  le  comte  d'Es- 
ther. Aujourd'hui  le  titre  de  comte  ou  de  baron 
semble  être  une  conséquence  nécessaire  de  la  pa- 
tente des  banquiers.  Or ,  le  bon  capitaliste,  ayant 
rencontré  peu  de  gens  capable  de  l'écouter,  reçut 
à  merveille  M.  de  la  Pîaine  ,  dont  il  croyait  être 
compris  ;  et  de  concert  avec  sa  jolie  femme ,  il 
conspira  le  bonheur  de  l'officier  ,  qui ,  disait-il , 
était  un  très-aimable  jeune  homme. 

Ces  rencontres  ,  ces  soins,  ces  visites,  ces  con- 
versations à  onze  heures  qui  s'établirent  entre 
madame  d'Esther  et  le  capitaine,  étaient  des  choses 
extrêmement  naturelles  ,  en  harmonie  avec  nos 
usages,  et  ne  froissaient  en  rien  ni  les  mœurs  ,  ni 
les  lois.  M.  d'Esther  pouvait  bien  prier  M.  de  la 
Plaine  de  mener  madame  la  comtesse  au  spectacle 
et  au  bal ,  quand ,  en  sa  qualité  de  mari ,  il  n'en 
avait  pas  le  temps. —  M.  Ernest  la  lui  ramenait 
fidèlement.  — Mais  pour  un  observateur,  madame 
d'Esther  marchait  très-vertueusement ,  et  à  son 
insu  peut-être ,  sur  la  glace  d'un  abîme  ,  sur  une 
glace  dont  elle  seule  nentendait  pas  les  craque- 
niens... 

Il  existe  dans  la  nature  un  effet  de  perspective 
assez  vulgaire  pour  que  chacun  en  ait  été  frappé. 


LE    CONSEIL.  9 

Ce  phénomène  a  de  grandes  analogies  dans  la  na- 
ture morale.  Si  vous  voyez  de  loin  le  versant  d'une 
allée  sur  une  route  ,  la  pente  vous  semble  horri- 
blement rapide  ,  et  quand  vous  y  êtes  ,  vous  vous 
demandez  si  ce  chemin  est  bien  réellement  la  côte 
ardue  que  vous  aviez  naguère  aperçue.  Ainsi,  dans 
le  monde  moral ,  une  situation  dangereuse  épou- 
vante çn  perspective  ;  mais  lorsque  nous  sommes 
sur  le  terrain  de  la  faute,  il  semble  qu'elle  n'existe 
plus  ;  et,  alors,  nous  sommes  tous  un  peu  comme 
M.  de  Brancas.,  l'original  du  Distrait  peint  par 
La  Bruyère,  qui ,  jeté  dans  un  bourbier  ,  s'y  était 
si  bien  établi,  qu'il  demanda  :  —  Que  me  voulez- 
vous  ?  aux  gens  empressés  de  l'en  tirer. 

En  ce  moment ,  madame  d'Esther  se  trouvait 
dans  le  plus  brillant  des  trois  ou  quatre  salons  de 
Paris  où  l'on  s'intéresse  encore  à  la  littérature  , 
aux  arts  ,  à  la  conversation  française  d'autrefois  , 
où  le  jeu  est  un  accessoire  souvent  dédaigné  ,  où 
la  poésie  règne  en  souveraine  ,  où  les  hommes  les 
plus  distingués  de  la  noblesse  française ,  si  peu 
tyrannique  et  si  calomniée ,  se  rencontrent  avec 
les  hommes  transitoires  de  la  politique.  La  discus- 
sion y  est  polie ,  spirituelle  surtout.  Là  ,  les  nau- 
fragés de  l'empire  causent  avec  les  débris  de  l'é- 
migration ;  les  artistes  y  sont  près  des  gens  de 
cœur,  leurs  juges  naturels ,  puissance  contre  puis- 
sance. Ce  salon  est  un  asile  d'où  les  lieux  communs 
sont  bannis  ;  la  critique  y  sourit;  le  bon  goût  y 
interdit  de  parler  du  fléau  régnant ,  ou  de  ce  que 


10  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

tout  le  monde  sait  ;  enfin ,  vous  pouvez  y  apporter 
votre  idiome  et  votre  esprit  :  vous  serez  compris; 
chaque  parole  y  trouve  un  écho.  Les  sots  ne  vien- 
nent pas  là  ;  ils  s'y  déplairaient  ;  ils  y  seraient 
comme  des  chats  dans  l'eau  ;  leur  esprit  tout  fait 
n'aurait  pas  cours  en  ce  salon ,  et  ils  le  fuient  , 
parce  qu'ils  n'aiment  pas  à  écouter. 

Le  jeune  homme  que  madame  d'Esther  nom- 
mait son  espion  appartenait  à  l'une  de  ces  caté- 
gories sociales  entièrement  ruinées  par  les  barri- 
cades de  juillet.  —  C'était  le  neveu  d'un  pair  de 
France  î  .  .  .  — Or,  presque  toutes  les  industries 
tuées  en  juillet  i83o  ont  reçu  peu  ou  prou  de 
mesquines  indemnités  ;  mais  celle  des  neveux  de 
pairs  de  France  a  été  complètement  détruite,  sans 
que  la  moindre  souscription  ait  dédommagé  les 
victimes.  Être  neveu  d'un  pair  de  France  était 
jadis  un  état,  une  position;  c'était  au  moins  un 
titre  qui  éclipsait  même  le  nom  patronymique 
d'un  jeune  homme;  et,  à  cette  question  faite  sur 
lui  :  —  Qui  est- il  ?...  tout  le  monde  répondait  : 

—  C'est  le  neveu  d'un  pair  de  France  !... 

Ce  bienheureux  népotisme  valait  une  dot  ;  il 
impliquait  un  brillant  avenir  ;  il  supposait  la  pairie 
pour  la  seconde  génération  :  le  neveu  d'un  pair 
de  France  était  l'espérance  incarnée. 

Or,  ayant  tout  perdu ,  fortune  positive  et  for- 
tune problématique;  déchiffre,  étant  devenu  zéro, 
M.  de  Yillaines  s'était  vu  dans  la  cruelle  nécessité 
d'être  quelque  chose  par  lui-même.  H  tâchait  donc 


LE    CONSEIL.  11 

de  passer  pour  un  homme  spécial;   et,   depuis 
deux  ans  ,  s'occupait  de  beaux-arts. 

Les  beaux- arts  semblent  n'exiger  aucune  étude 
sérieuse  chez  les  gens  qui  aspirent  à  les  diriger. 
Il  leur  faudrait  bien ,  à  la  vérité  ,  avoir  quelque 
haute  pensée ,  comprendre  leur  siècle  ,  et  sentir 
vivement  les  grandes  conceptions  ;  mais  qui  n'a 
pas  la  prétention  de  se  connaître  aux  arts?... 
Alors ,  la  capacité  de  l'homme  auquel  les  gouver- 
nemens  confient  cette  importante  direction  ne  peut 
résulter  que  d'une  croyance.  Donc  ;  le  but  des  in- 
trigans  sans  ame  ,  et  à  qui  trop  souvent  les  desti- 
nées de  l'art  ont  été  remises  ,  a  toujours  été  d'ac- 
coutumer le  public  à  croire  en  eux. 

M.  de  Villaines,  homme  d'esprit  et  d'une  grande 
finesse,  envieux  comme  tous  les  ambitieux,  pre- 
nait le  devant ,  sur  ses  rivaux ,  en  flattant  les  ar- 
tistes, en  publiantdes  ouvrages  spéciaux,  en  comp- 
tant des  colonnes  renversées ,  en  rétablissant  le 
texte  d'inscriptions  inutiles,  en  demandant  la  con- 
servation de  quelques  monumens  que  personne 
ne  songeait  à  détruire  ;  enfin ,  pour  avoir  le  droit 
d'administrer  les  ruines  de  la  France  ,  il  enrégi- 
mentait les  débris  de  l'Asie  ,  de  Palmyre  ,  de  Thè- 
bes  aux  cent  portes,  et  faisait  graver  les  tombeaux 
de  l'Egypte  ou  de  la  Sicile. 

Grâces  à  ce  savoir-faire  ,  il  se  faisait  du  savoir 
à  bon  marché,  et  devenait  une  espèce  de  préjugé. 
Il  ignorait  les  premiers  élémens  de  tous  les  arts  , 
mais  son  nom  retentissait  dans  les  journaux  ;  et , 


11  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

si  dans  un  salon  une  question  d'art  s'était  élevée , 
tout-à-coup  ,  à  son  aspect ,  une  dame  disait  : 

—  Mais  voilà  M.  de  Villaines  qui  va  nous  ex- 
pliquer cela... 

Et  M.  de  Villaines  expliquait  tout ,  en  donnant 
des  avis  parfaitement  motivés  ;  car  c'était  un  im- 
provisateur, et  un  homme  de  tribune  ,  au  coin  de 
la  cheminée.  Quand  il  avait  le  bonheur  d'être  en* 
core  le  neveu  d'un  pair  de  France  ,  il  jouissait 
d'une  certaine  réputation  comme  conteur.  Sa  con- 
versation spirituelle ,  semée  d'anecdotes ,  d'ob- 
servations fines  ,  le  faisait  rechercher  ;  il  était  la 
providence  des  salons  entre  minuit  et  deux  heures 
du  matin. 

Madame  d'Esther  n'entrait  presque  pour  rien 
dans  l'intérêt  que  M.  de  Villaines  lui  portait. 
M.  de  Villaines  haïssait  cordialement  Ernest  de  la 
Plaine  ;  et,  pour  venger  de  vieilles  injures  ,  il  avait 
résolu  d'éclairer  la  comtesse  sur  le  danger  dont 
elle  était  menacée. — La  plupart  des  belles  actions 
n'ont  pas  eu  d'autre  principe  que  l'égoïsme.  Aussi, 
pour  rester  philanthrope,  il  faut  peu  voir  les  hom- 
mes :  l'indulgence  ou  le  mépris  du  monde  doivent 
être  écrits  au  fond  du  cœur  de  ceux  qui  demeu- 
rent dans  le  monde  ou  qui  le  gouvernent. 

En  ce  moment ,  la  discussion  était  arrivée  au 
terme  où  elles  tendent  toutes  :  à  un  oui  devant  un 
non,  exprimés,  de  part  et  d'autre,  avec  une  ex- 
quise politesse.  Alors  les  gens  de  bon  goût  cher- 
chent à  changer  le  sujet  de  la  conversation  ;  mais 


LE    CONSEIL.  1«> 

M.  de  Villaines ,  qui  voulait  tirer  parti  de  cette 
dissertation,  se  leva,  vint  se  placer  à  la  cheminée; 
et ,  regardant  les  principaux  avocats  des  deux  opi- 
nions contraires ,  qui  s'étaient  eux-mêmes  réduits 
au  silence  ,  il  leur  dit  : 

—  Je  vais  essayer  de  vous  mettre  d'accord!... 
Dans  les  arts  ,  il  faut  faire  le  moins  de  traités  pos- 
sible. L'œuvre  la  plus  légère  sera  toujours  mille 
fois  plus  significative  que  la  plus  belle  des  théo- 
ries... 

—  Supposez,  dit-il  en  jetant  à  madame  d'Es- 
ther  un  regard  d'intelligence  qu'il  eut  l'adresse  de 
dérober  à  tout  le  monde,  supposez  que  ,  dans  ce 
salon  ,  se  rencontrât  une  jeune  femme  charmante, 
prête  à  s'abandonner  à  tous  les  plaisirs  ,  à  tous  les 
dangers  d'une  première  passion...  L'homme  au- 
quel elle  va  sacrifier  sa  vie  aura  tous  les  dehors 
flatteurs  et  décevans  qui  font  croire  à  une  belle 
ame;  mais  moi,  observateur,  je  connais  cet  homme: 
je  sais  qu'il  est  sans  cœur ,  ou  que  son  cœur  est 
profondément  vicieux ,  et  qu'il  entraînera  cet  ange 
dans  un  abime  sans  fond.  N'est-ce  pas  là  le  pre- 
mier acte  du  drame  dont  vous  blâmez  la  représen- 
tation?... Hé  bien,  croyez-vous  que  je  puisse  ob- 
tenir de  cette  femme  une  renonciation  entière  et 
complète  à  ses  espérances  en  lui  disant  quelques 
phrases  éloquentes  et  classiques,  taillées  en  plein 
drap  dans  Fénélon  ou  dans  Bossuet?... 

A  ces  mots  ,  madame  d'Esther  rougit. 

—  Non,  elle  ne  m'écoutera  seulement  pas... 


14  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Mais  si  je  lui  racontais  une  aventure  effrayante 
arrivée  récemment,  qui  peignît  énergiquement 
les  malheurs  inévitables  dont  toutes  les  passions 
illégitimes  sont  tributaires,  elle  réfléchirait ,  et... 
peut-être... 

—  Réalisez  la  supposition  en  nous  donnant  d'a- 
bord  votre  conseil  ;  je  consens  à  être  cette  femme, 
et  à  prendre  le  danger  sur  mon  compte...  Voyons  ' 
prêchez-moi. ..  dit  en  riant  la  maîtresse  de  la  mail 
son. 

Tout  le  monde  s'étant  groupé  autour  de  M .  de 
Villaines,  il  commença  en  ces  termes  : 

—  J'ai  toujours  eu  le  désir  de  raconter  une  his- 
toire simple  et  vraie  ,  au  récit  de  laquelle  un  jeune 
homme  et  sa  maîtresse  fussent  saisis  de  terreur  et 
se  réfugiassent  au  cœur  l'un  de  l'autre  comme  deux 
enfans  qui  se  serrent  en  rencontrant  un  serpent 
sur  le  bord  d'un  bois. 

Je  ne  sais  pas  s'il  y  a  parmi  vous  beaucoup  d'a- 
mans, dit-il  en  jetant  un  regard  à  demi  sardonique 
sur  tout  le  monde  ,  mais  je  suis  bien  certain  de  ne 
jamais  dire  mon  aventure  à  des  personnes  plus 
dignes  de  l'entendre. 

Au  risque  de  diminuer  l'intérêt  de  ma  narration 
ou  de  passer  pour  un  fat ,  je  commence  donc  par 
vous  annoncer  le  but  de  mon  récit  ;  et ,  comme 
j'ai  joué  un  rôle  dans  ce  drame  presque  vulgaire, 
s'il  ne  vous  intéresse  pas ,  la  foute  en  sera  certes, 
à  la  vérité  historique  et  à  moi ,  car  il  y  a  des  cho- 
ses véritables  souverainement  ennuyeuses  ;  seloa 


LE    CONSEIL.  15 

moi ,  c'est  la  moitié  du  talent  que  de  choisir  ce 
qui  est  poétique  dans  le  vrai. 

En  1 8 1 . ,  j'allais  de  Paris  à  Moulins  ;  et  l'état  de 
ma  bourse  m'obligeait  à  voyager  sur  l'impériale 
de  la  diligence.  Les  Anglais  regardent ,  vous  le 
savez,  les  places  situées  dans  cette  partie  aérienne 
de  la  voiture  comme  les  meilleures  ;  aussi ,  durant 
les  premières  lieues  de  la  route ,  je  trouvai  mille 
raisons  excellentes  pour  justifier  l'opinion  de  nos 
voisins. 

Un  jeune  homme,  qui  me  parut  être  un  peu  plus 
riche  que  je  ne  l'étais  ,  se  trouvait,  par  goût,  près 
de  moi,  sur  la  banquette.  Il  accueillit  mes  argu- 
mens  par  des  sourires  inoffensifs.  Bientôt,  une  cer- 
taine conformité  d'âge  ,  de  pensées ,  notre  amour 
mutuel  pour  le  grand  air,  pour  les  riches  aspects 
des  pays  que  nous  découvrions  à  mesure  que  la 
lourde  voiture  avançait  ;  puis,  je  ne  sais  quelle  at- 
traction magnétique  impossible  à  expliquer,  firent 
naître  entre  nous  cette  espèce  d'intimité  momen- 
tanée à  laquelle  les  voyageurs  s'abandonnent  avec 
d'autant  plus  de  complaisance  ,  que  ce  sentiment 
éphémère  parait  devoir  cesser  prompiement  et 
n'engager  à  rien  pour  l'avenir. 

Nous  n'avions  pas  fait  trente  lieues,  que  nous 
parlions  des  femmes  et  de  l'amour.  Avec  toutes  les 
précautions  oratoires  voulues  en  semblable  oc- 
currence ,  il  fut  bientôt  question  de  nos  maîtres- 
ses. Jeunes  tous  deux ,  nous  n'en  étions  encore  , 
l'un  et  l'autre,  qu'à  la  femme  d'un  certain  âge , 


16  SCÈNES    DE    IA    VIE    PRIVÉE. 

c'est-à-dire  à  la  femme  qui  se  trouve  entre  trente- 
cinq  et  quarante  ans. 

Oh  !  un  poète  qui  nous  eût  écoutés  de  Montar- 
gis  à  je  sais  plus  quel  relais,  aurait  recueilli  des 
expressions  bien  enflammées  ,  des  portraits  ra- 
vissans  et  de  Lien  douces  confidences  !...  Nos 
regards  encore  rougissans  ,  nos  craintes  pudiques!, 
nos  interjections  silencieuses ,  étaient  empreints 
d  une  éloquence  dont  je  n'ai  plus  jamais  retrouvé 
le  charme  naïf.  Sans  doute,  il  faut  rester  jeune 
pour  comprendre  la  jeunesse.  Alors,  nous  nous 
comprîmes  à  merveille  sur  tous  les  points  essen- 
tiels de  la  passion. 

Et  d'abord,  nous  avions  commencé  à  poser  en 
fait  et  en  principe  qu'il  n'y  avait  rien  de  plus  sot 
au  monde  qu'un  acte  de  naissance  ;  que  bien  des 
femmes  de  quarante  ans  étaient  plus  jeunes  que 
certaines  femmes  à  vingt,  et  qu'elles  n'avaient 
réellement  que  l'âge  qu'elles  paraissaient  avoir  ; 
puis  ,  ne  mettant  pas  de  termes  à  notre  amour, 
nous  nagions  dans  un  océan  sans  bornes. 

Enfin,  après  avoir  fait  nos  maîtresses  jeunes , 
charmantes,  dévouées,  comtesses,  pleines  de  goût, 
spirituelles  ,  fines  ;  après  leur  avoir  donné  de  jolis 
pieds  ,  une  peau  satinée  et  même  doucement  par- 
fumée ,  nous  nous  avouâmes,  lui,  que  madame 
une  telle  avait  trente-huit  ans;  et  moi ,  de  mon 
côté  ,  qi*e  j'adorais  une  quadragénaire. 

Là-dessus  ,  délivrés  l'un  et  l'autre  d'une  espèce 
de  crainte  vague,  nous  reprîmes  de  plus  belle, 


LE    CONSEIL.  17 

en  nous  trouvant  confrères  en  amour  ;  et ,  ce  fut 
à  qui ,  de  nous  deux  ,  accuserait  le  plus  de  senti- 
ment. L'un  avait  fait  une  fois  deux  cents  lieues 
pour  voir  sa  maîtresse  pendant  une  heure  ;  l'autre 
avait  risqué  de  passer  pour  un  loup  et  d'être  fu- 
sillé dans  un  parc ,  afin  de  se  trouver  à  un  rendez- 
vous  nocturne...  S'il  y  a  du  plaisir  à  se  rappeler 
des  dangers  passés  ,  il  y  a  aussi  bien  des  délices 
à  se  souvenir  des  plaisirs  évanouis  :  c'est  jouir 
deux  fois.  La  comtesse  de  mon  ami  avait  fumé  un 
cigare  pour  lui  plaire  ;  la  mienne  ne  passait  pas 
un  jour  sans  m'écrire  ou  me  voir.  La  sienne  était 
venue  demeurer  chez  lui  pendant  trois  jours  au 
risque  de  se  perdre  ;  la  mienne  avait  fait  encore 
mieux  ,  ou  pis  si  vous  voulez. 

Du  reste  ,  nos  maris  adoraient  nos  comtesses  ; 
ils  vivaient  esclaves  du  charme  puissant  que  pos- 
sèdent toutes  les  femmes-  aimantes  ;  et ,  plus  niais 
que  l'ordonnance  ne  le  porte  ,  ils  ne  nous  faisaient 
tout  juste  de  péril  que  ce  qu'il  en  fallait  pour  aug- 
menter nos  plaisirs.  Oh  !  comme  le  vent  emportait 
vite  nos  paroles  et  nos  douces  risées!... 

—  Je  vous  demande  grâce ,  Madame  ,  dit  M.  de 
Villaines  à  la  maîtresse  du  logis  ,  pour  ces  détails  ; 
plus  tard,  vous... 

—  Allez,  dit-elle,  votre  remarque  est  plus  dan- 
gereuse que  vos  confidences*  N'interrompez  plus 
votre  récit. 

—  En  arrivant  à  Pouilly.  reprit-il,  j'examinai 
sérieusement  la  personne  de  mon  nouvel  ami;  et, 

2. 


*8  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

certes ,  je  crus  facilement  qu'il  devait  être  très» 
sérieusement  aimé. 

Figurez-vous     un    jeune    homme    de     taille 
moyenne  ,  mais  très  bien  proportionnée,  ayant  une 
figure  heureuse  et  pleine  d'expression.  Ses  che- 
veux étaient  noirs  et  ses  yeux  bleus  ;  sa  bouche 
avait  je  ne  sais  quoi  de  ravissant;  ses  dents  étaient 
blanches  et  bien  rangées;  une  pâleur  gracieuse 
décorait  encore  ses  traits  fins  ;  et  un  léger  cercle 
de  bistre  cernait  ses  yeux  ,  comme  s'il  eût  été  con- 
valescent. Ajoutez  à  cela  qu'il  paraissait  très  in- 
struit, qu'il  était  fort  spirituel,  qu'il  avait  des  mains 
blanches,  bien  modelées,  soignées  comme  doivent 
l'être  celles  d'une  jolie  femme  ;  et  vous  n'aurez 
pas  de  peine  à  m'accorder  que  mon  compagnon 
pouvait  faire  honneur  à  une  comtesse.  Enfin ,  plus 
d'une  jeune  fille  l'eût  envié  pour  mari,  car  ii  était 
vicomte  et  possédait  environ  douze  à  quinze  mille 
livres  de  rentes-,   sans  compter  les  espérances. 
A  une  lieue  de  Pouiily,  la  diligence  versa.  Mon 
malheureux  camarade  trouva  plus  sûr  de  s'élancer 
sur  les  bords  d'un  champ  fraîchement  labouré ,. 
au  lieu  de  se   cramponner  comme  je  le  fis  à  la 
banquette  et  de  suivre  le  mouvement  de  la  dili- 
gence. Il  prit  mal  son  élan  ou  glissa ,  car  je  ne 
sais  comment  l'accident  eut  lieu,  mais  il  fut  écrasé 
par  la  voiture,   sous  laquelle  ii  tomba.  Nous  le 
transportâmes  dans  une  maison  de  paysan. 

A  travers  les  gémissemens  que  lui  arrachaient 
d'atroces  douleurs ,  il  put  me  léguer  un  de  ce* 


LE    CONSEIL.  19 

soins  auxquels  les  derniers  vœux  d'un  mourant 
donnent  un  caractère  sacré.  Au  milieu  de  son 
agonie ,  le  pauvre  enfant  se  tourmentait ,  avec 
toute  la  candeur  dont  on  est  souvent  victime  à  son 
âge,  de  la  peine  que  ressentirait  sa  maîtresse ,  si 
elle  apprenait  brusquement  sa  mort  par  un  jour- 
nal ;  alors  il  me  pria  d'aller  moi-même  la  lui  an- 
noncer. Puis  il  me  fit  chercher  une  clef  suspendue 
à  un  ruban  qu'il  portait  en  sautoir  sur  la  poitrine. 
Je  la  trouvai  à  moitié  enfoncée  dans  les  chairs  ;  il 
ne  proféra  pas  la  moindre  plainte  lorsque  je  la 
retirai,  le  plus  délicatement  qu'il  me  fut  possible, 
de  la  plaie  qu'elle  y  avait  faite.  Au  moment  où  il 
achevait  de  me  donner  toutes  les  instructions  né- 
cessaires pour  prendre  chez  lui,  à  la  Charité-sur- 
Loire  ,  les  lettres  d'amour  que  sa  maîtresse  lui 
avait  écrites,  qu'il  me  conjura  de  lui  rendre,  il 
perdit  la  parole  au  milieu  d'une  phrase  ;  mais  son 
dernier  geste  me  fit  comprendre  que  la  fatale  clef 
serait  un  gage  de  ma  mission  auprès  de  sa  mère. 

Affligé  de  ne  pouvoir  formuler  un  seul  mot  de 
remerciement ,  car  il  ne  doutait  pas  de  mon  zèle  , 
il  me  regarda  d'un  œil  suppliant  pendant  un  instant; 
me  dit  adieu ,  en  me  saluant  par  un  mouvement 
de  cils;  puis,  il  pencha  la  tête,  et  mourut.  Sa  mort 
Put  le  seul  accident  funeste  que  causa  la  chute  de 
la  voiture:  — Encore  y  eut-il  un  peu  de  sa  faute!... 
me  disait  le  conducteur. 

A  la  Charité  ,  j'accomplis  le  testament  verbal  de 
ne  pauvre  voyageur.  Sa  mère  était  absente;  ce  fut 


20  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

une  sorte  de  bonheur  pour  moi.  Néanmoins  ,  j'eus 
a  essuyer  la  douleur  d'une  vieille  servante ,  qui 
chancela  lorsque  je  lui  racontai  la  mort  de  son 
jeune  maître.  Elle  tomba  demi-morte  sur  une 
chaise  ,  en  voyant  cette  clef  encore  empreinte  de 
sang;  mais  comme  j'étais  tout  préoccupé  d'une 
plus  haute  souffrance,  celle  d'une  femme  à  laquelle 
le  sort  arrachait  son  dernier  amour ,  je  laissai  la 
vieille  femme  de  charge  poursuivre  le  cours  de  ses 
prosopopées,  et  j'emportai  la  précieuse  corres- 
pondance soigneusement  cachetée  par  mon  ami 
d'un  jour. 

Le  château  où  demeurait  sa  maîtresse  se  trou- 
vait à  huit  lieues  de  Moulins  ,  et  encore  fallait-il , 
pour  y  arriver,  faire  quelques  lieues  dans  les  ter- 
res. Alors  ,  il  m'était  assez  difficile  de  m'acquitter 
de  mon  message  ;  car,  par  un  concours  de  circon- 
stances inutiles  à  expliquer,  je  n'avais  que  l'argent 
nécessaire  pour  atteindre  Moulins.  Cependant, 
avec  l'enthousiasme  de  la  jeunesse  ,  je  résolus  de 
faire  la  route  à  pied ,  et  d'aller  assez  vite  pour 
devancer  la  Renommée  des  mauvaises  nouvelles 
qui  marche  si  rapidement. 

Je  m'informai  du  plus  court  chemin ,  et  j'allai 
parles  sentiers  du  Bourbonnais,  portant,  pour 
ainsi  dire,  un  mort  sur  mes  épaules.  A  mesure  que 
j'avançais  vers  le  château  de  Montpersan,  j'étais 
de  plus  en  plus  effrayé  du  singulier  pèlerinage  que 
j'avais  entrepris.  Mon  imagination  inventait  mille 
fantaisies  romanesques.  Je  me  représentais  toutes 


LE    CONSEIL.  21 

les  situations  dans  lesquelles  je  pouvais  reneontrer 
madame  la  comtesse  de  V***,  ou,  pour  obéir  à  la 
poétique  des  romans  ,  la  Juliette  tant  aimée  du 
jeune  voyageur.  Je  forgeais  des  réponses  spiri- 
tuelles à  des  questions  que  je  supposais  devoir 
nrêtre  faites.  C'était  à  chaque  détour  de  bois,  dans 
chaque  chemin  creux  une  répétition  de  la  scène 
entre  Sosie  et  la  lanterne  à  laquelle  il  rend  compte 
de  la  bataille.  A  la  honte  de  mon  cœur,  je  ne  pen- 
sai d'abord  qu'à  mon  maintien  ,  à  mon  esprit ,  à 
faire  preuve  d'habileté  ;  mais  lorsque  je  fus  dans 
le  pays  ,  une  réflexion  sinistre  me  traversa  lame 
comme  un  coup  de  foudre  qui  sillonne  et  déchire 
un  voile  de  nuées  grises.  Quelle  terrible  nouvelle 
pour  une  femme  en  ce  moment  toute  occupée  de 
son  jeune  ami,  qui  avait  peut-être  eu  mille  peines 
à  l'amener  légalement  chez  elle,  et  qui,  sans  doute 
espérait  d'heure  en  heure,  des  joies  sans  nom  ! 

Enfin  ,  il  y  avait  encore  une  charité  cruelle  à 
être  le  messager  de  la  mort  ;  aussi,  je  hâtais  le  pas, 
m'embourbant,  mecrottant.  J'atteignis  bientôt  une 
grande  avenue  de  châtaigniers,  au  bout  de  laquelle 
les  masses  du  château  de  Montpersan  se  dessi- 
naient dans  le  ciel  comme  des  nuages  bruns  à  con- 
tours capricieux. 

En  arrivant  à  la  porte  du  château,  je  la  trouvai 
toute  grande  ouverte.  Cette  circonstance  imprévue 
détruisait  mes  plans  et  mes  suppositions  ^cependant 
j'entrai  hardiment ,  et  j'eus  aussitôt  à  mes  côtés 
deux  chiens  qui  aboyèrent  en  chiens  de  campa- 


22  SCÈNES    DE    LA     VIE    PRIVÉE. 

^ne.  A  ce  bruit,  une  grosse  servante  accourut,  et 
quand  je  lui  eus  dit  que  je  voulais  parler  à  ma- 
dame la  comtesse  ,  elle  me  montra  par  un  geste 
de  main  les  massifs  d'un  parc  à  l'anglaise  qui  ser- 
pentait autour  du  château,  et  me  répondit  : 

—  Madame  est  parla... 

—  Merci  !  dis -je  d'un  air  ironique. 

Une  jolie  petite  fille  ,  à  cheveux  bouclés  ,  à 
ceinture  rose,  à  robe  blanche,  à  pèlerine  plissée, 
étant  arrivée  sur  ces  entrefaites,  entendit  ou  saisit 
la  demande  et  îa  réponse.  A  mon  aspect,  elle  dis* 
parut  en  criant  d'un  petit  accent  fin  : 

—  Ma  mère  ,  voilà  un  monsieur  qui  veut  vous 
parler. 

Et  moi  de  suivre ,  à  travers  les  détours  des  al- 
lées, les  sauts  et  les  bonds  de  la  pèlerine  blanche, 
qui,  semblable  à  un  feu  follet,  me  montrait  le  che- 
min que  prenait  la  petite  fille. 

Il  faut  tout  dire.  Au  dernier  buisson  de  l'ave- 
nue, j'avais  rehaussé  mon  col,  brossé  mon  mauvais 
chapeau  et  mon  pantalon  avec  les  paremens  de 
mon  habit ,  mon  habit  avec  ses  manches  ,  et  les 
manches  l'une  par  l'autre  ;  puis  je  l'avais  bouton- 
né soigneusement  pour  montrer  le  drap  des  re- 
vers toujours  un  peu  plus  neuf  que  le  reste  ;  en- 
fin, j'avais  fait  descendre  mon  pantalon  sur  mes 
bottes  ,  artistement  frottées  dans  l'herbe.  Grâce  à 
cette  toilette  de  Gascon,  j'espérais  ne  pas  être  pris 
pour  l'ambulant  de  la  sous-préfecture;  mais  quand 
aujourd'hui  je  me  reporte  par  la  pensée  à  cette 


LE    CONSEIL.  2S 

heure  de  ma  jeunesse,  je  ris  parfois  de  la  manière 
dont  j'étais  harnaché. 

Tout-à-coup,  au  moment  où  je  composais  mon 
maintien,  au  détour  dune  verte  sinuosité,  au  mi- 
lieu de  mille  fleurs  éclairées  par  un  chaud  rayon 
du  soleil  du  mois  de  juin,  j'aperçus  Juliette  et  son 
mari.  La  jolie  petite  fille  tenait  sa  mère  par  la  main, 
et  il  était  facile  de  s'apercevoir  que  la  comtesse 
avait  hâté  le  pas,  en  entendant  la  phrase  ambiguë 
de  son  enfant. 

Etonnée  à  l'aspect  d'un  inconnu  qui  la  saluait 
d'un  air  assez  gauche,elle  s'arrêta,  me  fit  une  mine 
froidement  polie  et  une  adorable  moue,  qui  révé- 
lait toutes  ses  espérances  trompées.  Je  cherchai, 
mais  vainement ,  quelques-unes  de  mes  belles 
phrases  si  laborieusement  préparées.  Alors  ,  pen- 
dant ce  moment  d'hésitation  mutuelle,  le  mari  put 
arriver  en  scène.  Des  myriades  de  pensées  pas- 
sèrent dans  ma  cervelle  ,  et  ,  par  contenance  ,  je 
prononçai  quelques  mots  assez  insignifians  ,  de- 
mandant si  les  personnes  présentes  étaient  bien 
réellement  M.  le  comte  et  madame  la  comtesse 
de...  Ces  niaiseries  me  permirent  de  juger  d'un 
seul  coup-d'œil,  et  d'analyser,  avec  une  perspica- 
cité rare  pour  l'âge  que  j'avais,  les  deux  époux 
dont  j'allais  troubler  la  solitude. 

Le  mari  semblait  être  le  type  des  gentilshommes 
qui  sont  actuellement  le  plus  bel  ornement  des 
provinces.  Il  portait  de  grands  souliers  ,  à  grosses 
semelles  ;  je  les  place  en  première  ligne  ,  parce 


24  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

qu'ils  me  frappèrent  plus  vivement  encore  que 
son  habit  noir  fané,  son  pantalon  usé,  sa  cravate 
lâche  et  son  col  de  chemise  recroquevillé.  Il  y  avait 
dans  cet  homme  un  peu  du  magistrat ,  beaucoup 
plus  du  conseiller  de  préfecture ,  toute  l'impor- 
tance d'un  maire  de  canton  auquel  rien  ne  résiste, 
et  l'aigreur  d'un  candidat  éligible  périodiquement 
refusé  depuis  1816;  incroyable  mélange  de  bon 
sens   campagnard   et   de  sottises  ;  point  de  ma- 
nières ,  la  morgue  de  la  richesse  ;  beaucoup  de 
soumission  pour  sa  femme  ,  mais  se  croyant  le 
maître  et  prêt  à  se  regimber  dans  les  petites  choses 
sans  avoir  nul  souci  des  affaires  importantes  ;  du 
reste ,  une  figure    flétrie,  très-ridée ,  hâlée  ;  quel- 
ques cheveux  gris,  longs  et  plats  :  voilà  l'homme. 
Mais  la  comtesse  ! —  ah!  quelle  vive  et  brusque 
opposition  ne  faisait-elle  pas  auprès  de  son  mari  ! 
C'était  une  petite  femme  à  taille  plate  et  gracieuse, 
ayant  une  tournure  ravissante  :  toute  mignonne  , 
délicate.  Vous  eussiez  eu  peur  de  lui  briser  les  os 
en  la  touchant.  Elle  portait  une  robe  de  mousse- 
line blanche  ;  elle  avait  sur  la  tête  un  joli  bonnet 
à  rubans  roses  ,  une  ceinture  rose  ,  une  guimbe 
remplie  si  délicieusement  par  ses  épaules  et  par 
les  plus  beaux  contours,  qu'en  les  voyant ,  il  nais- 
sait au  fond  du  cœur  une  irrésistible  envie  de  les 
baiser.  Ses  yeux  étaient  vifs,  noirs,  expressifs,  ses 
mouvemens  doux  ,  son  pied  charmant.  Un   vieil 
homme  à  bonnes  fortunes  ne  lui  eût  pas  donné 
plus  de  trente  années  ,  tant  il  y  avait  de  jeunesse 


LE    CONSEIL.  25 

dans  son  front  et  dans  les  détails  les  plus  fragiles 
de  sa  tête.  Quant  au  caractère,  elle  me  parut  tenir 
tout  à  la  fois  de  la  comtesse  de  Lignolles  et  de  la 
marquise  de  B...,  deux  types  de  femmes  toujours 
frais  dans  la  mémoire  d'un  jeune  homme,  quand 
il  a  lu  le  roman  de  Louvet. 

Je  pénétrai  tout-à-coup  dans  tous  les  secrets 
de  ce  ménage ,  et  pris  une  résolution  diplomati- 
que ,  digne  d'un  vieil  ambassadeur.  Ce  fut  peut- 
être  la  seule  fois  de  ma  vie  que  j'eus  du  tact  et  que 
je  compris  en  quoi  consistait  l'adresse  des  courti- 
sans ou  des  gens  du  monde.  Depuis  ces  jours  d'in- 
souciance, j'ai  eu  trop  à  combattre  pour  distiller 
les  moindres  actes  de  la  vie  et  ne  rien  faire  qu'en 
accomplissant  les  cadences  de  l'étiquette  et  du 
bon  ton ,  qui  sèchent  les  émotions  les  plus  géné- 
reuses. 

—  Monsieur  le  comte,  je  voudrais  vous  parler 
en  particulier,  dis-je  .au  mari  d'un  air  mystérieux 
et  en  faisant  quelques  pas  en  arrière. 

Il  me  suivit. 

Juliette  nous  laissa  seuls  avec  la  négligence 
d'une  femme  certaine  d'apprendre  les  secrets  de 
son  mari  au  moment  où  elle  voudra  les  savoir. 

Alors  ,  je  racontai  brièvement  au  comte  la  mort 
de  mon  compagnon  de  voyage.  L'effet  que  cette 
nouvelle  produisit  sur  lui  me  prouva  qu'il  portait 
une  affection  assez  viveà  son  jeune  collaborateur, 
et  cette  découverte  me  donna  la  hardiesse  de  ré- 

3 


2b  SCÈNES    BE    LA    VTE    PRIVÉE. 

pondre  ainsi  dans  le  dialogue  qui  s'ensuivit  entre 
nous  deux. 

—  Ma  femme  va  être  au  désespoir ,  s'écria-t-il, 
et  je  serai  obligé  de  prendre  bien  des  précautions 
pour  l'instruire  de  ce  malheureux  événement. 

—  Monsieur  ,  en  m'adressant  d'abord  à  vous, 
lui  dis-je,  j'ai  rempli  un  devoir.  Je  ne  voulais  pas 
m'acquitter  de  la  mission  dont  un  inconnu  m'a 
chargé  près  de  madame  la  comtesse,  sans  vous  en 
prévenir;  mais  il  m'a  confié  une  espèce  de  fidéi- 
commis  honorable,  un  secret,  dont  je  n'ai  pas  le 
pouvoir  de  disposer.  D'après  la  haute  idée  qu'il 
m'a  donné  de  votre  caractère,  j'ai  pensé  que  vous 
ne  vous  opposeriez  pas  à  ce  que  j'accomplisse  ses 
derniers  vœux.  Madame  la  comtesse  sera  libre  de 
rompre  le  silence  qui  m'est  imposé. 

En  entendant  son  éloge,  le  gentilhommebalança 
très-agréablement  la  tête.  Il  me  répondit  par  un 
compliment  assez  entortillé,  et  finit  en  me  laissant 
le  champ  libre.  Nous  revînmes  sur  nos  pas. 

En  ce  moment ,  la  cloche  annonça  le  diner  ;  je 
fus  invité  à  le  partager.  Gomme  nous  étions  graves 
et  silencieux  ,  Juliette  nous  examina  furtivement. 

Étrangement  surprise  en  voyant  son  mari  prendre 
un  prétexte  frivole  pour  nous  procurer  un  tète-à- 
tête,  elle  s'arrêta  en  me  lançant  un  de  ces  coups- 
d'œil  qu'il  n'est  donné  qu'aux  femmes  de  jeter.  Il 
y  avait  dans  son  regard  toute  la  curiosité  permise 
à  une  maîtresse  de  maison  qui  voit  un  étranger 
tombé  chez  elle  ,  comme  des  nues  ;  il  y  avait  toutes 


LE    CONSEIL.  27 

les  interrogations  que  méritaient  ma  mise  ,  ma  jeu- 
nesse et  ma  physionomie  ,  contrastes  singuliers  ! 
puis ,  tout  le  dédain  d'une  maîtresse  idolâtrée , 
aux  yeux  de  qui  les  hommes  ne  sont  rien  ,  hormis 
un  seul  ;  il  y  avait  des  craintes  involontaires  ,  de  la 
peur  ,  et  l'ennui  d'avoir  un  hôte  inattendu ,  quand 
elle  venait ,  sans  doute ,  de  ménager  à  son  amour 
tous  les  bonheurs  de  la  solitude. 

Je  compris  cette  éloquence  muette  ,  et  j'y  ré- 
pondis par  un  triste  sourire ,  sourire  plein  de  pitié, 
de  compassion.  Alors,  je  la  contemplai  pendant 
un  instant  dans  tout  l'éclat  de  sa  beauté ,  par  un 
jour  serein ,  au  milieu  d'une  étroite  allée  bordée 
de  fleurs  ;  et,  à  cet  admirable  tableau,  je  ne  pus 
retenir  un  soupir. 

—  Hélas  !  madame  ,  je  viens  de  faire  un  bien 
pénible  voyage,  entrepris...  pour  vous  seule... 

—  Monsieur!...  me  dit-elle. 

—  Oh  !  repris-je ,  je  viens  au  nom  de  celui  qui 
vous  nomme  Juliette... 

Elle  pâlit. 

—  Vous  ne  le  verrez  pas  aujourd'hui... 

—  Il  est  malade?.,  dit-elle  à  voix  basse. 

—  Oui,  lui  répondis-je  ;  mais,  de  grâce,  modé- 
rez-vous. Je  suis  chargé  par  lui  de  vous  confier 
quelques  secrets  qui  vous  concernent,  et  croyez 
que  jamais  messager  ne  sera  ni  plus  discret  ni  plus 
dévoué. 

—  Qu'y  a-t-il?... 

—  S'il  ne  vous  aimait  plus?... 


28  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

—  Oh!  cela  est  impossible  !...  s'écria-t-elle  en 
laissant  échapper  un  léger  sourire  qui  n'était  rien 
moins  que  franc. 

Tout-à-coup  elle  ressentit  une  sorte  de  frisson, 
me  jeta  un  regard  fauve  et  prompt,  rougit  et  dit  : 

—  Il  est  vivant  !... 

Grand  Dieu!  quel  mot  terrible!  J  étais  trop  jeune 
pour  en  soutenir  l'accent ,  je  ne  répondis  pas  ,  et 
regardai  cette  malheureuse  femme  d'un  air  hébété. 

—  Monsieur!...  monsieur  !...  s'écria-t-elle,  une 
réponse  !... 

—  Oui,  madame... 

—  Gela  est-il  vrai?...  oh!  dites-moi  la  vérité, 
je  puis  l'entendre  !  Dites!...  toute  douleur  sera 
moindre  que  mon  incertitude  ! 

Je  répondis  par  deux  larmes  que  m'arrachèrent 
les  étranges  accens  dont  ces  phrases  furent  accom- 
pagnées. 

Eîîe  s'appu}7a  sur  un  arbre  en  jetant  un  faible 
cri. 

—  Madame  ,  lui  dis-je,  voici  votre  mari!... 

—  Est-ce  que  j'ai  un  mari? 

A  ce  mot ,  elle  s'enfuit  et  disparut. 

—  Hé  bien!  le  dîner  refroidit!...  s'écria  le 
comte.  — Venez,  monsieur... 

Là-dessus ,  je  suivis  le  maître  de  la  maison  qui 
me  conduisit  dans  une  salle  à  manger  où  je  vis  un 
repas  servi  avec  tout  le  luxe  auquel  les  tables  pa- 
risiennes nous  ont  accoutumés.  —  Il  y  avait  cinq 
couverts  :  —  ceux  des  deux  époux ,  et  celui  de  la 


LE    CONSEIL.  29 

petite  fille  ;  le  mien  ,  qui  devait  être  le  sien  ;  le 
dernier  était  celui  d'un  chanoine  de  Saint-Denis  , 
lequel,  les  grâces  dites,  demanda  : 

—  Où  est  donc  ma  nièce? 

—  Oh!  elle  va  venir  !...  répondit  le  comte,  qui, 
après  nous  avoir  servi  avec  empressement  le  po- 
tage ,  s'en  donna  une  très  ample  assiettée  et  l'ex- 
pédia merveilleusement  vite. 

—  Oh!  mon  neveu  !  s'écria  le  chanoine,  si  vo- 
tre femme  était  là,  vous  seriez  plus  raisonnable. 

—  Papa  se  fera  mal!...  dit  la  petite  fille  d'un 
air  malin. 

Un  instant  après  ce  singulier  épisode  gastrono- 
mique ,  et  au  moment  où  le  comte  découpait  avec 
empressement  je  ne  sais  quelle  pièce  de  venaison, 
une  femme  de  chambre  entra  et  dit  : 

—  Monsieur ,  nous  ne  trouvons  point  ma- 
dame !... 

A  ce  mot,  je  me  levai  par  un  mouvement  brus- 
que, en  redoutant  quelque  malheur,  et  ma  phy- 
sionomie exprima  si  vivement  mes  craintes  ,  que 
le  vieux  chanoine  me  suivit  au  jardin;  le  mari 
vint  par  décence  jusque  sur  le  seuil  de  la  porte  , 
et  nous  cria  : 

—  Restez!  restez  !  n'ayez  aucune  inquiétude! 
Mais  il  ne  nous  accompagna  point. 

Le  chanoine ,  la  femme  de  chambre  et  moi  par- 
courûmes les  sentiers  et  les  boulingrins  du  parc , 
appelant,  écoutant ,  et  d'autant  plus  inquiets,  que 
j'annonçai  la  mort  du  jeune  vicomte.  En  courant, 

3. 


î\0  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

je  racontai  les  circonstances  de  ce  fatal  événe- 
ment, et  m'aperçus  que  la  femme  de  chambre  était 
extrêmement  attachée  à  sa  maîtresse,  car  elle  en- 
tra bien  mieux  que  le  chanoine  dans  les  secrets  de 
ma  terreur. 

Nous  allâmes  aux  pièces  d'eau,  nous  visitâmes 
tout  sans  trouver  ni  la  comtesse ,  ni  le  moindre 
vestige  de  son  passage.  Enfin ,  en  revenant  le  long 
d'un  mur ,  j'entendis  des  gémissemens  sourds  et 
profondément  étouffés,  qui  semblaient  sortir  d'une 
espèce  de  grange.  A  tout  hasard  j'y  entrai.  Nous 
y  découvrîmes  Juliette,  qui,  par  un  accès  de  folie 
sans  doute ,  s'y  était  ensevelie  au  milieu  du  foin. 
Elle  avait  là  caché  sa  tête,  afin  d'assourdir  ses  hor- 
ribles cris ,  obéissant  à  une  sorte  d'instinct  pudi- 
que :  c'étaient  des  sanglots,  des  pleurs  d'enfant, 
mais  plus  pénétrans  ,  plus  plaintifs  ;  il  n'y  avait 
plus  rien  dans  le  monde  pour  elle.  La  femme  de 
chambre  dégagea  sa  maîtresse ,  qui  se  laissa  faire 
avec  la  flasque  insouciance  de  l'animal  mourant. 

Cette  fille  ne  savait  rien  dire  autre  chose  que  : 

—  Allons,  madame!...  allons... 

Le  vieux  chanoine  demandait  : 

— -  Mais  qu'a-t-elle? Qu'avez-vous  ,  ma 

nièce?... 

Enfin ,  aidé  par  la  femme  de  chambre  ,  je  trans- 
portai Juliette  dans  sa  chambre  ;  je  recommandai 
soigneusement  de  dire  à  tout  le  monde  que  la  com- 
tesse avait  la  migraine ,  et  de  veiller  sur  elle  ;  puis, 


LE    CONSEIL.  31 

nous  redescendîmes  ,  le  chanoine  et  moi,  dans  la 
salle  à  manger. 

Il  y  avait  déjà  quelque  temps  que  nous  avions 
quitté  le  comte.  Je  ne  pensai  guère  à  lui  qu'au 
moment  où  je  me  trouvai  sous  le  péristyle.  Son 
indifférence  me  surprit;  mais  mon  étonnement 
augmenta  bien  quand  je  le  trouvai  philosophique- 
ment assis  à  table. 

Il  avait  mangé  tout  le  dîner,  au  grand  plaisir  de 
sa  fille  qui  souriait  de  voir  son  père  en  flagrante 
désobéissance  aux  ordres  de  la  comtesse. 

La  singulière  insouciance  de  ce  mari  me  fut 
expliquée  par  la  légère  altercation  qui  s'éleva 
soudain  entre  le  chanoine  et  lui.  Le  comte  était 
soumis  à  une  diète  sévère  que  les  médecins  lui 
avaient  imposée  pour  le  guérir  d'une  maladie 
grave  dont  j'ai  oublié  le  nom  ;  et,  poussé  par  cette 
gloutonnerie  féroce,  assez  familière  aux  convales- 
cens ,  l'appétit  de  la  bète  l'avait  emporté  sur  tou- 
tes les  sensibilités  de  lame. 

En  un  moment ,  j'avais  vu  la  nature  dans  toute 
sa  vérité,  sous  deux  aspects  bien  différens,  qui 
mettaient  le  comique  au  sein  même  de  la  plus 
horrible  douleur. 

La  soirée  fut  triste.  J'étais  fatigué.  Le  chanoine 
employait  toute  son  intelligence  à  deviner  la  cause 
des  pleurs  de  sa  nièce.  Le  mari  digérait  silencieu- 
sement ,  après  s'être  contenté  d'une  assez  vague 
explication  que  la  comtesse  lui  fit  donner  de  son 
malaise  par  sa  femme  de  chambre  ,  et  qui  fut ,  je 


32  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

crois ,  empruntée  aux  malheurs  naturels  à  la  femme. 
Alors  ,   nous  nous  couchâmes  de  bonne  heure. 

En  passant  devant  la  chambre  de  la  comtesse 
pour  aller  au  gîte  où  me  conduisit  un  valet ,  je 
demandai  de  ses  nouvelles  assez  timidement.  En 
reconnaissant  ma  parole,  elle  me  fit  entrer,  voulut 
me  parler,  mais  la  voix  lui  manqua  ;  elle  inclina 
la  tète,  et  je  me  retirai. 

Malgré  les  émotions  cruelles  que  je  venais  de 
partager  avec  la  bonne  foi  d'un  jeune  homme  ,  je 
dormis  accabléparla  fatigue  de  ma  marche  forcée. 

A  une  heure  avancée  de  la  nuit ,  je  fus  réveillé 
par  les  aigres  bruissemens  que  produisirent  les 
anneaux  de  mes  rideaux  violemment  tirés  sur  leurs 
tringles  de  fer.  Je  vis  la  comtesse  assise  sur  le  pied 
de  mon  ht,  et  recevant  toute  la  lumière  d'une 
lampe  posée  sur  ma  table. 

—  Est-ce  bien  vrai  ,  monsieur? me  dit-elle. 

Je  ne  sais  comment  je  puis  vivre  après  la  secousse 
que  j'ai  reçue ,  mais  en  ce  moment  j'éprouve  du 
calme. . .  je  veux  tout  apprendre  ! . . . 

—  Quel  calme  !  me  dis-je  en  apercevant  l'hor- 
rible pâleur  de  son  teint  qui  contrastait  avec  la 
couleur  brune  de  sa  chevelure  ,  en  entendant  les 
sons  gutturaux  de  sa  voix,  en  restant  stupéfait  des 
ravages  dont  témoignaient  ses  traits.  Elle  était 
étiolée  déjà  comme  une  feuille  dépouillée  de  la 
teinte  jaune  imprimée  par  l'automne  aux  feuilles 
qui  tombent.  Ses  yeux  rouges  et  gonflés  avaient 
perdu  toute   leur  beauté;   ils  ne  réfléchissaient 


LE    CONSEIL.  83 

qu'une  amère  et  profonde  douleur  ;  vous  eussiez 
dit  un  nuage  gris  ,  là  où  ,  naguère  ,  pétillait  le  so- 
leil. 

Je  lui  redis  simplement,  sans  trop  appuyer  sur 
certaines  circonstances  trop  douloureuses  pour 
elle ,  l'événement  rapide  qui  l'avait  privée  de  son 
ami;  je  lui  racontai  la  première  journée  de  notre 
voyage,  si  remplie  par  les  souvenirs  de  leur  amour. 

Elle  ne  pleura  point ,  elle  écoutait  avec  avidité, 
la  tète  penchée  vers  moi ,  comme  un  médecin  zélé 
qui  épie  un  mal... 

Saisissant  un  moment  où  elle  me  parut  avoir 
entièrement  ouvert  son  cœur  aux  souffrances  et 
vouloir  se  plonger  dans  son  malheur  avec  toute 
l'ardeur  que  donne  la  première  fièvre  du  désespoir, 
je  lui  parlai  des  craintes  qui  agitèrent  le  pauvre 
mourant ,  et  lui  dis  comment  et  pourquoi  il  m'avait 
chargé  de  ce  fatal  message. 

Alors  ses  yeux  se  séchèrent  sous  le  feu  sombre 
qui  Vint  des  plus  profondes  régions  de  Famé.  — 
Elle  put  pâlir  encore,  et  lorsque  je  lui  tendis  les 
lettres  que  je  gardais  sous  mon  oreiller,  elle  les 
prit  machinalement  ;  puis  elle  tressaillit  violem- 
ment ,  et  me  dit  d'une  voix  creuse  : 

—  Et  moi  qui  brûlais  les  siennes  î...  Je  n'ai  rien 
de  lui  !...  rien  !  rien  î... 

Elle  se  frappa  fortement  au  front. 

—  Madame  î...  lui  dis-je. 

Elle  me  regarda  par  un  mouvement  convulsif. 


8-4  SCENKS    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  J'ai  coupé  sur  sa  tête,  continuai-je ,  une 
mèche  de  cheveux  que  voici  !... 

Et  je  lui  présentai  ce  dernier ,  cet  incorruptible 
lambeau  de  celui  qu'elle  aimait. 

Ah  !  si  vous  aviez  reçu ,  comme  moi,  les  larmes 
brûlantes  qui  tombèrent  alors  sur  mes  mains,  vous 
sauriez  ce  que  c'est  que  la  reconnaissance,  quand 
elle  est  si  voisine  du  bienfait  !.... 

Elle  me  serra  les  mains  ,  et  d'une  voix  étouffée, 
avec  un  regard  brillant  de  fièvre ,  un  regard  où 
son  frêle  bonheur  rayonnait  à  travers  d'horribles 
souffrances  : 

—  Ah  î...  vous  aimez  !  dit-elle.  Soyez  toujours 
heureux  !  ne  perdez  pas  celle  qui  vous  est  chère  ! .. . 

Elle  n'acheva  pas ,  elle  s'enfuit  avec  son  trésor. 

Le  lendemain ,  cette  scène  nocturne  ,  confondue 
dans  mes  rêves ,  me  parut  être  une  fiction  ;  et  il 
fallut ,  pour  me  convaincre  de  la  douloureuse  vé. 
rite,  que  je  cherchasse  infructueusement  les  lettres 
sous  mon  chevet. 

Il  serait  inutile  de  vous  raconter  les  événemens 
du  lendemain.  Je  restai  plusieurs  heures  encore 
avec  la  Juliette  qui  m'avait  été  tant  vantée  par  mon 
pauvre  compagnon  de  voyage  ;  et  ses  moindres 
paroles ,  tout  me  convainquit  de  la  noblesse  d'âme, 
de  la  délicatesse  de  sentiment  qui  en  faisaient  une 
de  ces  chères  créatures  d'amour  et  de  dévouement 
semées  si  rares  sur  cette  terre. 

Le  soir,  M.  de  ***  me  conduisit  lui-même  jus- 


LE   CONSEIL.  §5 

qu'à  Moulins.  En  y  arrivant ,  il  me  dit  avec  une 
sorte  d'embarras  : 

—  Monsieur ,  si  ce  n'est  pas  abuser  de  votre 
complaisance ,  et  agir  bien  indiscrètement  avec  un 
inconnu  auquel  nous  avons  déjà  des  obligations , 
voudriez-vous  avoir  la  bonté  de  remettre,  à  Paris, 
puisque  vous  y  allez  ,  chez  monsieur  de  —  (j'ai 
oublié  le  nom),  rue  du  Sentier,  une  somme  que 
je  lui  dois  ,  et  qu'il  m'a  prié  de  lui  faire  prompte- 
ment  passer? 

—  Volontiers ,  dis-je. 

Et  dans  l'innocence  de  mon  ame,  je  pris  un 
rouleau  de  vingt-cinq  louis,  dont  je  me  servis  pour 
revenir  à  Paris,  et  que  je  rendis  fidèlement  au 
prétendu  correspondant  de  M.  de 

Ce  fut  à  Paris  seulement ,  et  en  portant  cette 
somme  dans  la  maison  indiquée ,  que  je  compris 
l'ingénieuse  adresse  avec  laquelle  Juliette  m'avait 
obligé.  —  La  manière  dont  cet  or  me  fut  prêté,  la 
discrétion  gardée  sur  une  pauvreté  facile  à  devi- 
ner ,  révèlent  tout  le  génie  d'une  femme  aimante. 

—  Quelles  délices,  dit  à  voix  basse  M.  de  Vil- 
laines  à  une  vieille  dame,  d'avoir  pu  raconter  cette 
aventure  à  une  femme  qui,  peureuse,  vous  a  serré, 
vous  a  dit  :  —  Oh  !  cher  !  ne  meurs  pas ,  toi  ! 

—  Et  vous  avez  cru  voir  dans  cette  aventure , 
dit  la  maîtresse  du  logis,  une  leçon  pour  les  jeunes 
femmes  !....  Rien  ne  ressemble  moins  à  un  conte 
moral...    Qu'en  pensez-vous?.  .   ajouta-t-elle  en 


36  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

quêtant    autour    d'elle  des   approbations   à   son 
opinion, 

—  Il  faut  conclure  de  cette  histoire ,  dit  un 
jeune  fat,  que  nous  ne  devons  pas  voyager  sur  les 
impériales  !... 

: —  C'est  un  malheur ,  mais  ce  n'est  pas  une 
leçon  î...  reprit  une  jeune  dame.  Vous  nous  avez 
représenté  la  comtesse  si  heureuse  ,  et  son  mari  si 
bien  dressé ,  que  la  morale  de  votre  exemple  est 
en  conscience  peu  édifiante!  dit-elle  en  s'adressant 
au  narrateur. 

—  Quoi,  mesdames  ,  répondit  M.  de  Villaines  , 
n'est-ce  donc  rien  que  de  vous  montrer  quelle 
instabilité  frappe  les  liaisons  criminelles  ;  de  vous 
faire  voirie  hasard,  les  hommes,  les  choses,  tout 
aux  ordres  de  cette  justice  secrète  dont  la  marche 
est  indépendante  de  celle  des  sociétés?...  Il  n'y  a 
pas  de  quoi  faire  frémir  une  femme  au  moment  où 
elle  va  se  livrer  au  malheur?... 

A  ces  mots ,  madame  d'Esther  leva  la  tête  vers 
M.  de  Villaines  ;  elle  était  profondément  émue. 

—  Prenez  garde,  reprit-il  en  s'adressant  aux 
dames  ;  si  vous  ne  trouvez  pas  cette  histoire  assez 
tragique ,  vous  donnez  gain  de  cause  à  ceux  qui 
plaident  pour  cette  pièce  dont  vous  condamniez  le 
sujet  ;  mais  ,  à  des  femmes  moins  jeunes  ,  moins 
naïves  que  celle  à  laquelle  j'étais  censé  m'adresser, 
je  pourrais  dire  une  tragédie  domestique  plus  ef- 
frayante... 


LE    CONSEIL.  37 

■ —  Supposez-nous  moins  naïves,  alors...  dit  une 
dame. 

Madame  d'Esther  était  muette  et  pensive. 

—  Je  ne  me  fais  jamais  prier....  dit  M.  de  Vil- 
laines. 

Il  s'assit  sur  une  causeuse,  le  silence  se  rétablit , 
et  chacun  écouta  de  nouveau. 

—  A  une  centaine  de  pas  environ  de  la  petite 
ville  de  Vendôme  ,  dit-il ,  se  trouve  ,  sur  les  bords 
du  Loir,  une  vieille  maison  brune  ,  surmontée  de 
toits  très  élevés  ,  toute  seule ,  sans  une  tannerie 
puante,  sans  une  méchante  auberge  pour  voisines. 

Devant  ce  logis  ,  est  un  jardin  donnant  sur  la 
rivière;  mais  les  buis  ,  autrefois  ras,  qui  en  dessi- 
naient les  allées,  croissent  à  leur  fantaisie;  la  haie 
de  clôture  pousse  en  liberté  ;  les  jeunes  saules  nés 
dans  le  Loir  se  sont  rapidement  élevés  ;  les  herbes 
que  nous  appelons  mauvaises  décorent  de  leur 
belle  végétation  le  talus  de  la  rive  ;  les  arbres  frui- 
tiers en  bordure  n'ont  pas  été  taillés  depuis  dix 
ans,  et  ne  produisent  plus  de  récolte.  Les  espaliers 
ressemblent  à  des  charmilles  ;  les  sentiers,  sablés 
jadis ,  sont  remplis  de  pourpier  ;  à  vrai  dire ,  il  n'y 
a  pas  trace  de  sentier... 

Cependant ,  il  est  facile  de  reconnaître ,  du  haut 
de  la  montagne  où  pendent  les  ruines  du  vieux 
château  des  ducs  de  Vendôme ,  seul  endroit  d  où 
la  vue  puisse  plonger  sur  cet  enclos ,  il  est  facile  , 
dis-je  ,  de  reconnaître  que,  dans  un  temps  assez, 
éloigné,  il  ût  les  délices  de  quelque  vieux  gçntil- 

TOME    III  4 


S8  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

homme ,  occupé  de  roses ,  de  dahlias  ,  d'horticul- 
ture en  un  mot,  et  gourmand  de  bons  fruits  peut- 
être.  En  effet ,  vous  voyez  une  tonnelle ,  ou  plutôt 
les  débris  d'une  tonnelle  sous  laquelle  est  encore 
une  table  que  le  temps  n'a  pas  entièrement  dé- 
vorée. 

A  l'aspect  de  ce  jardin  qui  n'est  plus  ,  toutes  les 
délices  de  la  vie  paisible  dont  on  jouit  en  province 
se  devinent ,  comme  vous  devinez  l'existence  d'un 
bon  négociant  en  lisant  l'épitaphe  de  sa  tombe  ; 
puis ,  pour  compléter  les  idées  tristes  et  douces 
dont  l'aine  est  saisie ,  il  y  a  sur  l'un  des  murs  un 
cadran  solaire ,  orné  de  cette  inscription  bour- 
geoise : 


Du  reste  ,  les  toits  sont  horriblement  dégradés , 
les  persiennes  toujours  closes  ;  les  hirondelles  ont 
fait  des  milliers  de  nids  à  tous  les  balcons  ;  les 
portes  ne  s'ouvrent  jamais  ;  de  hautes  herbes  ont 
poussé  par  les  fentes  des  perrons;  les  ferrures 
sont  rouillées  ;  la  lune  ,  le  soleil ,  l'hiver,  l'été  ,  la 
neige ,  ont  creusé  les  bois ,  gauchi  les  planches , 
rongé  les  peintures.  Le  silence  de  cette  morne 
maison  ne  doit  être  troublé  que  par  les  oiseaux , 
les  chats,  les  fouines ,  les  rats  et  les  souris ,  qui 
vont  et  viennent  en  liberté. 

Une  invisible  main  a  écrit  partout  [le  mot  : 
—  Mystère  /... 


LE    CONSEIL.  39 

Si  poussé  par  la  curiosité ,  vous  alliez  voir  cette 
maison  du  côté  de  la  rue ,  vous  apercevriez  une 
grande  porte,  de  forme  ronde  par  ie  haut,  et  à 
laquelle  les  enfans  du  pays  ont  fait  des  trous  nom- 
breux. J'ai  appris  ,  plus  tard ,  que  cette  porte  est 
fermée  depuis  dix  ans. 

Par  ces  brèches  irrégulières  ,  vous  pourriez 
observer  la  parfaite  harmonie  qui  existe  entre  la 
façade  du  jardin  et  la  façade  de  la  cour. 

Des  bouquets  d'herbes  dessinent  exactement 
les  pavés  ;  d'énormes  lézardes  sillonnent  les  murs  ; 
des  pariétaires  ornent  de  leurs  festons  les  crêtes 
noircies Les  marches  du  perron  sont  dislo- 
quées ;  la  corde  de  la  cloche  est  pourrie  ;  les  gout- 
tières sont  brisées  :  tout  est  vide ,  désert ,  silen- 
cieux. Cette  maison  est  une  immense  énigme  dont 
personne  ne  connaît  le  mot.  Elle  porte  le  nom  de 
la  Grande- Bretêche  ;  autrefois  ,  c'était  un  petit 
fief. 

Pendant  le  temps  de  mon  exil  à  Vendôme ,  la 
vue  romantique  de  cette  singulière  maison  devint 
un  de  mes  plaisirs  les  plus  vifs.  —  C'était  mieux 
qu'une  ruine  ;  car,  à  une  ruine  se  rattachent  des 
souvenirs  historiques  ,  des  faits  connus  dont  on  ne 
peut  pas  secouer  l'authenticité  ;  mais  ,  dans  cette 
habitation  encore  debout  et  en  train  de  se  démolir 
elle-même ,  il  y  avait  un  secret,  une  pensée  incon- 
nue ;  un  caprice ,  tout  au  moins. 

Plus  d'une  fois ,  le  soir ,  j'allais  me  faire  aborder 
à  la  haie ,  devenue  sauvage ,  qui  protégeait  cet 


40  SCÈNES    DE    LA    VIE    P&IVÉE. 

enclos;  puis,  bravant  les  égratignures,  j'entrais 
clans  ce  jardin  sans  maître,  dans  cette  propriété 
qui  n'était  plus  ni  publique  ni  particulière  ;  et  j'y 
restais  des  heures  entières  à  en  contempler  le 
désordre.  Je  n'aurais  pas  voulu ,  pour  prix  de 
l'histoire  vraie  à  laquelle  était  dû  sans  doute  ce 
spectacle  bizarre ,  faire  une  seule  question  à  un 
Vendômois;  car  j'y  composais  de  délicieux  ro- 
mans; je  m'y  livrais  à  de  petites  débauches  de 
mélancolie  qui  me  ravissaient  ;  et  si  j'avais  connu 
le  motif  peut-être  vulgaire  de  cet  abandon  ,  j'eusse 
perdu  les  poésies  inédites  dont  je  m'enivrais. 

Il  y  avait  de  tout  dans  cet  asile  :  c'était  un  air  de 
cloître  ,  puis ,  la  paix  du  cimetière ,  sans  les  morts 
qui  vous  parlent  leur  langage  épitaphique  ;  enfin  , 
c'était  la  province  avec  toutes  ses  idées  recueillies, 
et  sa  vie  de  sablier...  J'y  ai  souvent  pleuré  ,  je  n'y 
ai  jamais  ru.»  Là,  tout  est  mélancolique.  Plus 
d'une  fois  j'ai  ressenti  des  terreurs  involontaires, 
en  y  entendant ,  au-dessus  de  ma  tête ,  le  sifflement 
sourd  que  produisent  les  ailes  de  quelque  ramier 
pressé.  Le  sol  y  est  humide  ;  il  faut  prendre  garde 
aux  lézards ,  aux  vipères ,  aux  grenouilles  qui  s'y 
promènent  avec  la  sauvage  liberté  de  la  nature. 
Il  ne  faut  pas  craindre  le  froid  pour  y  rester  ;  car, 
en  quelques  minutes ,  vous  sentez  un  manteau  de 
glace  qui  se  pose  sur  vos  épaules  ,  comme  la  main 
du  commandeur  sur  le  cou  de  don  Juan...  Un 
soir,  j'y  ai  frissonné.  Le  vent  avait  fait  tourner 
une  vieille  girouette  rouillée ,  dont  les  cris  aigres 


LE    CONSEIL.  41 

ressemblèrent  à  un  gémissement  poussé  par  la 
maison  ,  au  moment  où  j'achevais  un  drame  assez 
noir  qui  m'expliquait  cette  espèce  de  douleur  mo- 
numentale. 

Je  revins  à  mon  auberge,  en  proie  à  des  idées 
sombres. 

Quand  j'eus  soupe  ,  l'hôtesse  entra  d'un  air  de 
mystère  dans  ma  chambre ,  et  me  dit  : 

—  Monsieur,  voici  M.  Regnault!... 

—  Qu'est-ce  que  M.  Regnault  ? 

—  Comment ,  Monsieur  ne  connaît  pas  M.  Re- 
gnault?... Ah!  c'est  drôle!... 

Là-dessus ,  elle  s'en  alla. 

Et ,  tout-à-coup  ,  je  vis  apparaître  un  homme 
long  et  fluet,  vêtu  de  noir,  tenant  son  chapeau  à 
la  main  ;  et  qui .  se  présentant  à  la  manière  d'un 
bélier  prêt  à  fondre  sur  son  rival ,  me  montra  un 
front  fuyant,  une  petite  tête  pointue  et  une  face 
pâle  assez  semblable  à  un  verre  d'eau  sale.  Vous 
eussiez  dit  un  huissier  de  ministre.  Son  habit  était 
vieux  et  très  usé  sur  les  plis  ;  mais  l'inconnu  avait 
un  diamant  au  jabot  de  sa  chemise  et  des  boucles 
d'or  à  ses  oreilles. 

—  Monsieur,  à  qui  ai-je  l'honneur  de  parler? 
lui  dis-je. 

Il  s'assit  sur  une  chaise,  se  mit  devant  mon  feu , 
posa  son  chapeau  sur  ma  table ,  et  me  répondit  en 
se  frottant  les  mains  : 

—  Monsieur,  je  suis  M.  Regnault... 

Je  m'inclinai ,  en  me  disant  moi-même  : 

i 


42  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  77  bondo  cani!...  Cherche  !... 

—  ...  Je  suis  ,  reprit-il,  le  notaire  de  Vendôme. 

—  Eh  bien  !  monsieur  ! . . .  m'éeriai-je . 

—  Petit  moment!...  reprit-il  en  levant  la  main 
comme  pour  m'imposer  silence.  Permettez,  mon- 
sieur ,  permettez...  J'ai  appris  que  vous  alliez  vous 
promener  quelquefois  dans  le  jardin  de  la  Grande- 
Bretêche. 

—  Oui,  monsieur... 

—  Petit  moment  !...  dit— il  en  répétant  son 
geste...  Ceci  constitue  un  véritable  délit...  Mais — 
petit  moment  !...  —  je  ne  suis  pas  un  Turc  et  ne 
veux  point  vous  en  faire  un  crime  ;  seulement , 
monsieur ,  je  viens  au  nom  et  comme  exécuteur 
testamentaire  de  feu  madame  la  comtesse  de  Mer- 
ret  vous  prier  de  discontinuer  vos  visités...  Vous 
êtes  étranger  ,  je  le  sais  ;  aussi ,  bien  permis  à  vous 
d'ignorer  les  circonstances  qui  m'obligent  à  laisser 
tomber  en  ruines  le  plus  bel  hôtel  de  Vendôme... 
Cependant ,  monsieur ,  vous  paraissez  avoir  de 
l'instruction  ;  vous  devez  savoir  que  les  lois  défen- 
dent ,  sous  des  peines  graves  ,  d'envahir  une  pro- 
priété close  ;  or,  une  haie  vaut  un  mur...  Mais 
l'état  dans  lequel  la  maison  se  trouve  peut  servir 
d'excuse  à  votre  curiosité...  Je  ne  demanderais 
pas  mieux  que  de  vous  laisser  libre  d'aller  et  venir 
dans  cette  maison  ;  mais  ,  comme  je  suis  chargé 
d'exécuter  les  volontés  de  la  testatrice,  j'ai  l'hon- 
neur ,  monsieur  ,  de  vous  prier  de  ne  plus  entrer 
dans  le  jardin...   Moi-même,  monsieur,   depuis 


LE     CONSEIL.  4S 

l'ouverture  du  testament,  je  n'ai  pas  mis  le  pied 
dans  cette  maison ,  qui  dépend ,  comme  j'ai  eu 
l'honneur  de  vous  3e  dire  ,  de  la  succession  de  ma- 
dame de  Merret.  Nous  en  avons  seulement  con- 
staté les  portes  et  fenêtres  .  afin  d'asseoir  les  im- 
pôts que  je  paie  annuellement  sur  des  fonds  à  ce 
destinés  par  feu  madame  la  comtesse...  Ah  !  mon 
cher  monsieur,  son  testament  a  fait  bien  du  bruit 
à  Vendôme]... 

Là  ,  il  s'arrêta  pour  se  moucher  ,  le  digne 
homme  î... 

Je  respectai  sa  loquacité ,  comprenant  à  mer- 
veille que  la  succession  de  madame  de  Merret 
était  l'événement  le  plus  important  de  sa  vie; 
toute  sa  réputation ,  sa  gloire  y  sa  restauration  ;  et, 
comme  il  me  fallait  dire  adieu  à  mes  belles  rêve- 
ries ,  à  mes  romans ,  je  ne  fus  pas  rebelle  au  plai- 
sir d'apprendre  la  vérité  d'une  manière  officielle. 

—  Monsieur ,  lui  dis-je ,  y  a-t-il  de  l'indiscrétion 
à  vous  demander  les  raisons  qui...  ? 

A  ces  mots  ,  un  air  qui  exprimait  tout  le  plaisir 
ressenti  par  les  hommes  habitués  à  monter  sur  un 
dada  n  passa  sur  la  figure  du  notaire.  Il  releva  le 
col  de  sa  chemise  avec  une  sorte  de  fatuité  ;  tira 
sa  tabatière  ,  l'ouvrit ,  m'offrit  du  tabac  ;  et  9  sur 
mon  refus,  en  saisit  une  forte  pincée...  Il  était 
heureux!... 

Un  homme  qui  n'a  pas  de  dada  ne  sait  pas  tout 
le  parti  que  l'on  peut  tirer  de  la  vie  ;  un  dada  est 
le  milieu  précis  entre  la  passion  et  la  monomanie  }♦ 


44  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

et,  en  ce  moment,  je  compris  cette  jolie  expres- 
sion de  Sterne  dans  toute  son  étendue  ;  j'eus  une 
complète  idée  de  la  joie  avec  laquelle  l'oncle  Tobie 
enfourchait ,  Trim  aidant ,  son  cheval  de  bataille. 

—  Monsieur  ,  me  dit  M.  Regnault ,  j'ai  été  pre- 
mier clerc  de  maître  Chodron  à  Paris...  — excel- 
lente étude  ,  dont  vous  avez  peut-être  entendu 
parler?...  —  Non.  —  Cependant  son  nom  a  été 
bien  souvent  affiché.  —  N'ayant  pas  assez  de  for- 
tune pour  traiter  à  Paris ,  au  prix  où  les  charges, 
montèrent  en  1816,  je  vins  ici  acquérir  l'étude  de 
mon  prédécesseur...  J'avais  des  parens  à  Ven- 
dôme ,  entre  autres  une  tante  fort  riche ,  dont  j'é- 
pousai la  fille ,  aujourd'hui  madame  Regnault. 

—  Monsieur,  reprit -il  après  une  légère  pause  , 
trois  mois  après  avoir  été  agrééspar  le  ministre  de 
la  justice  ,  —  je  n'étais  pas  encore  marié ,  — je  fus 
mandé  un  soir,  au  moment  où  j'allais  me  coucher, 
par  madame  la  comtesse  de  Merret,  à  son  château 
de  Merret...  Sa  femme  de  chambre  ,  une  brave 
fille  qui  sert  aujourd'hui  dans  cette  hôtellerie, 
était  à  ma  porte  avec  la  calèche  de  madame  la 
comtesse...  Ah  ! — Petit  moment  !... —  Il  faut  vous 
dire  ,  monsieur,  que  Mi  le  comte  de  Merret  avait 
été  mourir  à  Paris  deux  mois  avant  que  je  ne  vinsse 
ici.  —  Il  périt  misérablement  en  se  livrant  à  des 
excès  de  tous  genres....  — Vous  comprenez.  — 
Le  jour  de  son  départ ,  madame  la  comtesse  avait 
quitté  la  Grande-Bretêche ,  l'avait  démeublée , 
et  —  quelques  personnes  prétendent  même  qu'elle 


tE    COflSETL.  45 

en  a  brûlé  les  meubles ,  les  tapisseries  ,  et  tout , 
dans  la  prairie  de  Merret.  — Avez-vous  été  à  Mer- 
ret ,  monsieur?  —  Non...  dit-il  en  exprimant  lui* 
même  ma  réponse. — Ah!  c'est  un  fort  bel  endroit! 

—  Depuis  trois  mois  environ  ,  dit-il  en  conti- 
nuant après  un  petit  hochement  de  tête,  M.  le 
comte  et  sa  femme  avaient  vécu  singulièrement. 
Ils  ne  recevaient  plus  personne  ;  madame  habi- 
tait le  rez-de-chaussée,  et  monsieur  le  premier. 
Quand  madame  la  comtesse  resta  seule,  elle  ne  se 
montra  plus  qu'à  l'église;  et ,  plus  tard  chez  elle, 
à  son  château,  elle  refusa  de  voir,  même  les  amis 
qui  vinrent  lui  faire  des  visites.  Il  paraît  qu'elle 
était  déjà  très-changée  au  moment  où  elle  quitta 
la  Grande-B relêche  pour  aller  à  Merret. 

— Cette  chère  femme-là.. , — je  dis  chère,  parce 
que  ce  diamant  me  vient  d'elle;  car  je  ne  l'ai  vue^ 
du  reste ,  qu'une  seule  fois  !  —  Donc  cette  bonne 
dame  était  très-malade...  Elle  avait  sans  doute 
désespéré  de  sa  santé  ;  car  elle  est  morte  sans  vou- 
loir appeler  de  médecins  ;  aussi ,  beaucoup  de 
nos  dames  ont  trouvé  qu'elle  ne  jouissait  pas  de 
toute  sa  tête... 

—  Alors  ,  monsieur ,  ma  curiosité  fut  singuliè- 
rement excitée  en  apprenant  que  madame  de  Mer- 
ret avait  besoin  de  mon  ministère  ;  mais  je  n'étais 
pasle  seul  qui  s'intéressât  à  cette  histoire;  et  le  soir 
même  ,  quoiqu'il  fût  tard ,  toute  la  ville  sut  que 
j'allais  à  Merret.  La  femme  de  chambre  répondit 
assez  vaguement  aux  questions  que  je  lui  fis  en 


■46  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE, 

chemin  ;  cependant ,  elle  me  dit  que  sa  maîtresse 
avait  été  administrée  par  le  curé  de  Merret  pen- 
dant la  journée,  et  qu'elle  ne  paraissait  pas  devoir 
passer  la  nuit... 

—  J'arrivai  sur  les  onze  heures  au  château.  Je 
montai  le  grand  escalier.  Après  avoir  traversé  de 
grandes  pièces  hautes  et  noires  ,  froides  et  hu- 
mides en  diable  ,  je  parvins  dans  la  chambre  à 
coucher  d'honneur  où  était  madame  la  comtesse. 

—  D'après  les  bruits  qui  couraient  sur  cette 
dame;  car,  monsieur,  je  n'en  finirais  pas  si  je  vous 
répétais  tous  les  contes  qui  se  sont  débités  à  son 
égard;  je  me  la  figurais  comme  une  belle  femme, 
une  coquette...  Bah!...  Imaginez-vous  que  j'eus 
beaucoup  de  peine  à  la  trouver  dans  le  grand  lit 
où  elle  était.  Il  est  vrai  qu'il  n'y  avait  qu'une  pe- 
tite lampe  pour  éclairer  cette  énorme  chambre , 
ces  lambris...  —  Ah  !  mais  vous  n'avez  pas  été  à 
Merret!...  —  Eh  bien  !  monsieur,  le  lit  est  un  de 
ces  lits  d'autrefois  ,  avec  un  ciel  élevé  ,  garni  d'in- 
dienne à  ramages, — Une  petite  table  de  nuit  était 
près  du  lit  ;  il  y  avait  dessus  une  Imitation  de  Jé- 
sus-Christ ,  —  que  ,  par  parenthèse  ,  j'ai  donnée 
à  ma  femme  ,  ainsi  que  la  lampe.  —  Il  y  avait 
aussi  une  grande  bergère  pour  la  femme  de  con- 
fiance ,  et  deux  chaises...  Du  reste  ,  point  de  feu. 
—  Voilà  le  mobilier.  —  Ça  n'aurait  pas  fait  dix 
lignes  dans  un  inventaire. 

—  Ah  !  mon  cher  monsieur  ,  si  vous  aviez  vu  , 
comme  je  la  vis  alors  ,  cette  vaste  chambre,  ten- 


LE    CONSEIL.  47 

due  en  tapisseries  brunes  ,  vous  eussiez  cru  avoir 
été  transporté  dans  une  véritable  scène  de  roman; 
c'était  glacial...  mieux  que  cela  ,  funèbre!... 

—  A  force  de  regarder,  en  venant  près  du  lit, 
je  finis  par  voir  madame  de  Merret,  encore  grâce 
à  la  lueur  de  îa  lampe  dont  la  clarté  donnait  sur 
les  oreillers.  Sa  figure  était  jaune  comme  de  la 
cire,  et  ressemblait  à  deux  mains  jointes.  Madame 
la  comtesse  avait  un  bonnet  de  dentelles  qui  lais- 
sait voir  de  beaux  cheveux ,  mais  blancs  et  noirs. 
Elle  était  sur  son  séant ,  et  paraissait  s'y  tenir  avec 

beaucoup  de  peine Ses  grands  yeux  noirs, 

abattus  par  la  fièvre  ,  sans  doute  ,  et  déjà  presque 
morts ,  remuaient  à  peine  sous  leurs  arcades  pro- 
fondes. Son  front  était  humide  ;  ses  mains  déchar- 
nées ressemblaient  à  des  os  recouverts  d'une  peau 
bien  tendue  ;  ses  veines  ,  ses  muscles  se  voyaient 
parfaitement  bien;  elle  avait  dû  être  très  belle, 
mais  ,  en  ce  moment ,  je  fus  saisi  de  je  ne  sais  quel 
sentiment  à  son  aspect  :  jamais,  au  dire  de  ceux 
qui  l'ont  ensevelie ,  une  créature  vivante  ne  pourra 
atteindre  à  sa  maigreur  sans  mourir. ..  c'était  épou- 
vantable à  voir!...  Cette  femme  avait  été  rongée 
par  le  mal  jiisqu'à  n'être  plus  qu'un  fantôme.  Ses 
lèvres  étaient  d'un  violet  pâle ,  et  quand  elle  me 
parla ,  ce  fut  à  peine  si  elle  les  remua.  Sa  lèvre 
supérieure  était  un  peu  marquée ,  de  chaque  côté, 
par  deux  petits  bouquets  bruns  ;  et  ce  signe  d'une 
forte  constitution  annonçait  toutes  les  souffrances 
par  lesquelles  elle  avait  dû  passer,  avant  d'arriver 
à  sa  vie  artificielle  qui  allait  s'éteindre. 


•48  ,      SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVEE. 

—  Quoique  j'aie  été  habitué  à  ces  sortes  de  spec- 
tacles à  Paris ,  où  ma  profession  nie  conduisait 
souvent  au  chevet  de  nos  cliens ,  pour  constater 
leurs  dernières  volontés  ,  j'avoue  que  les  familles 
en  larmes  ,  les  agonies  et  tout  ce  que  j'ai  vu,  n'é- 
taient rien  auprès  de  cette  femme  seule  et  silen- 
cieuse ,  dans  ce  vaste  château.  Je  n'entendais  pas 
le  moindre  bruit,  je  ne  voyais  pas  même  le  mou- 
vement que  la  respiration  de  la  malade  aurait  dû 
donner  aux  draps  dont  elle  était  couverte ,  et  je 
restais  tout-à-fait  immobile  ,  occupé  à  la  regarder 
avec  une  sorte  de  stupeur...  Mais  enfin,  ses  grands 
yeux  se  remuèrent;  elle  essaya  de  lever  sa  main 
droite ,  qui  retomba  sur  le  lit  ;  et  ces  mots  sorti- 
rent de  sa  bouche  comme  un  souffle  ;  sa  voix  n'était 
déjà  plus  une  voix. 

—  Je  vous  attendais  avec  bien  de  l'impatience... 
Ses  joues  se  colorèrent  vivement  :  parler  ,  c'é- 
tait un  effort. 

—  Madame...  lui  dis-je. 
Elle  me  fit  signe  de  me  taire. 

En  ce  moment ,  la  vieille  femme  de  charge  se 
leva ,  et  me  dit  à  l'oreille  : 

—  Ne  parlez  pas...  Madame  la  comtesse  est 
hors  d'état  d'entendre  le  moindre  bruit  ;  et  ce  que 
vous  lui  diriez  pourrait  l'agiter. 

Je  m'assis. 

Quelques  instans  après ,  madame  de  Merret  ras- 
sembla tout  ce  qui  lui  restait  de  forces  pour  mou- 
voir son  bras  droit,  le  mit,  non  sans  des  peines 


LE    CONSEÏL.  49 

infinies ,  sous  son  traversin  ;  alors  ,  elle  s'arrêta 
un  moment  ;  puis  ,  elle  fit  un  dernier  effort  pour 
retirer  sa  main  ;  et  lorsqu'elle  y  fut  parvenue,  des 
gouttes  de  sueur  tombèrent  de  son  front  ;  elle  avait 
pris  un  papier  cacheté. 

—  Je  vous  confie  mon  testament!...  dit-elle. 
Ah  !  mon  Dieu  ! . . .  Ah  î . . . 

Ce  fut  tout... 

Elle  saisit  un  crucifix  qui  était  sur  son  lit ,  le 
porta  rapidement  à  ses  lèvres,  et  mourut... 

L'expression  de  ses  yeux  fixes  me  fait  encore 
frissonner  quand  j'y  songe...  Elle  avait  dû  bien 
souffrir...  Il  y  avait  de  la  joie  dans  son  dernier  re- 
gard, et  ce  sentiment  resta  gravé  sur  ses  yeux 
morts. 

J'emportai  le  testament. 

Quand  il  fut  ouvert ,  je  vis  que  madame  de  Mer- 
ret  m'avait  nommé  son  exécuteur  testamentaire. 
Elle  léguait  la  totalité  de  ses  biens  à  l'hôpital  de 
Vendôme  ,  sauf  quelques  legs  particuliers.  Mais 
voici  quelles  furent  ses  dispositions  relativement 
à  la  Grande-Bretêche.  Elle  me  recommanda  de 
laisser  cette  maison  pendant  cinquante  années  ré- 
volues ,  à  partir  du  jour  de  sa  mort ,  dans  l'état  où 
elle  se  trouverait  au  moment  de  son  décès  ,  en  in- 
terdisant l'entrée  des  appartemens  à  quelque  per- 
sonne que  ce  fût ,  défendant  d'y  faire  la  moindre 
réparation ,  et  allouant  même  une  rente  afin  de 
gager  des  gardiens ,  s'il  en  était  besoin  ,  pour  as- 
surer l'entière  exécution  de  ses  intentions. 


HO  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

A  l'expiration  de  ce  terme,  la  maison  doit  nVap- 
partenir,  —  à  moi  ou  à  mes  héritiers,  —  si  le  vœu 
de  la  testatrice  a  été  accompli;  sinon,  la  Grande- 
Bretèche  reviendrait  à  ses  héritiers  naturels,  mais 
à  la  charge  ,  par  eux  ou  par  moi ,  de  remplir  les 
conditions  indiquées  dans  un  codicille  annexé  au 
testament ,  et  qui  ne  doit  être  ouvert  qu'à  l'expi- 
ration desdites  cinquante  années. 

Le  testament  n'a  point  été  attaqué... Donc... 

Là-dessus  et  sans  achever  sa  phrase,  le  docteur 
oblong  me  regarda  d'un  air  de  triomphe. 

Je  le  rendis  tout-à-fait  heureux,  en  lui  adressant 
quelques  complimens. 

—  Je  vous  avoue  ,  monsieur ,  lui  dis-je  en  ter- 
minant ,  que  vous  m'avez  si  vivement  impres- 
sionné, que  je  crois  voir  cette  mourante  plus  pâle 
que  ses  draps  ;  ses  yeux  luisans  me  font  peur ,  et 
j'en  rêverai  sans  doute  cette  nuit...  Mais  vous  de- 
vez avoir  formé  quelques  conjectures  sur  les  dis- 
positions contenues  dans  son  testament  bizarre. 

—  Monsieur ,  me  dit-il  avec  une  réserve  co- 
mique, je  ne  me  permets  jamais  déjuger  la  con- 
duite des  personnes  qui  m'ont  honoré  d'un  legs. 

—  Eh  bien  !  monsieur  ,  dis-je  ,  la  volonté  de 
madame  de  Merret  n'a  rien  de  bien  neuf!... 

Le  notaire  hocha  la  tête  en  homme  piqué. 

—  Sur  le  chemin  de  Versailles  à  Paris  ,  entre 
Àuteuil  et  le  Point-du-Jour  ,  repris-je  ,  il  existe 
une  maison  soumise  au  même  régime.  Je  ne  sais- 
si  c'est  en  vertu  du  testament  d'un  mort  ou  du 


LE    CONSEIL.  1*1 

caprice  d'un  homme  vivant  ;  mais  j'ai  rarement 
fait  un  voyage  de  Versailles  à  Paris,  sans  entendre 
mes  voisins  entasser  ,  sur  la  maison  déserte  ,  des 
réflexions  aussi  bizarres  que  peut  l'être  le  fait  en 

lui-même 

Là-dessus,  je  racontai  quelques-unes  des  suppo- 
sitions émises  par  les  plus  intelligens  des  compa- 
gnons de  voyage  que  j'avais  rencontrés  dans  les 
voitures  de  Versailles  ;  et,  la  parité  des  aventures 
arrivées  à  nos  immeubles  respectifs  ,  ayant  délié, 
par  la  discussion,  la  langue  du  scrupuleux  notaire 
vendômois  ,  il  m'initia  ,  non  sans  de  longues  di- 
gressions, à  toutes  les  observations  dues  aux  pro- 
fonds politiques  des  deux  sexes  dont  la  ville  de 
Vendôme  écoute  les  arrêts.  Mais  ces  observations 
étaient  si  contradictoires,  si  diffuses,  que  je  faillis 
m'endormir,  malgré  l'intérêt  que  je  prenais  à  cette 
histoire  authentique. 

Le  ton  lourd  et  l'accent  monotone  de  ce  notaire, 
sans  doute  habitué  à  s'écouter  lui-même  et  à  se 
faire  écouter  de  ses  cliens  ou  de  ses  compatriotes, 
triompha  de  ma  curiosité. 

Heureusement,  il  s'en  alla. 

—  Ah  !  ah  !  monsieur,  il  y  a  bien  des  gens  ,  me 
dit-il  dans  l'escalier ,  qui  voudraient  vivre  encore 
quarante-huit  ans;  mais.... —  petit  moment!... 

Et  il  mit,  d'un  air  fin,  l'index  de  sa  main  droite 
sur  sa  narine ,  comme  s'il  eût  voulu  dire  :  faites 
bien  attention  à  ceci  ! 


152  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

— -  Pour  aller  jusque-là,  il  ne  faut  pas  avoir  la 
soixantaine. 

Je  fermai  ma  porte,  après  avoir  été  tiré  de  mon 
apathie  par  ce  dernier  trait  que  le  notaire  trouva 
très-spirituel  ;  puis,  je  m'assis  dans  mon  fauteuil, 
en  mettant  les  pieds  sur  les  deux  chenets 

À  peine  m'étais-je  enfoncé  dans  un  roman  à  la 
Radcliffe,  bâti  sur  les  données  juridiques  de  M.  Re- 
gnault,  que  ma  porte,  dirigée  par  la  main  adroite 
d'une  femme,  tourna  sur  ses  gonds  ;  et  je  vis  venir 
mon  hôtesse ,  grosse  femme  réjouie ,  de  belle  hu- 
meur, qui  avait  certes  manqué  sa  vocation  ;  c'était 
une  espèce  de  flamande  qui  aurait  dû  naitre  dans 
un  tableau  de  Teniers. 

—  Eh  bien  !  monsieur?...  me  dit-elle.  Monsieur 
Regnault  vous  a  sans  doute  rabâché  son  histoire 
de  la  Grande-Bretêche... 

—  Oui,  mère  Lepas. 

—  Que  vous  a-t-il  dit? 

Je  lui  répétai  en  peu  de  mots  la  ténébreuse  et 
froide  histoire  de  madame  de  Merret. 

A  chaque  phrase ,  mon  hôtesse  tendait  le  cou  ? 
en  me  regardant  avec  une  perspicacité  d'auber- 
giste, espèce  de  juste  milieu  entre  l'instinct  du 
gendarme,  l'astuce  de  l'espion  et  la  ruse  du  com- 
merçant. 

—  Ma  chère  madame  Lepas  !  ajoutai-je  en  ter- 
minant,  vous  paraissez  en  savoir  davantage... 
Hein?..  Autrement,  pourquoi  seriez-vous  montée 
chez  moi?... 


LE    CONSEIL.  53 

—  Ah  !  foi  d'honnête  femme,  et  aussi  vrai  que 
je  m'appelle  Lepas... 

—  Ne  jurez  pas  ,  vos  yeux  disent  la  vérité... 
Vous  avez  connu  M.  de  Merret?...  Quel  homme 
était-ce?... 

—  Dame,  M.  de  Merret,  voyez-vous  ,  il  avait 
bien  cinq  pieds  sept  pouces  ;  on  ne  finissait  pas  de 
le  voir;  il  était  noble,  et  venait  de  Picardie...  11 
avait,  comme  on  dit  ici ,  la  tête  près  du  bonnet... 
Il  payait  tout  comptant  pour  n'avoir  de  difficulté 
avec  personne,  parce  que ,  voyez-vous,  il  était  vif; 
mais  nos  dames  ici  disaient  toutes  qu'il  ne  man- 
quait pas  d'amabilité...  Il  fallait  bien  avoir  eu 
quelque  chose  devant  soi ,  comme  on  dit ,  pour 
épouser  madame  de  Merret. . .  Madame  de  Merret, 
voyez- vous  ,  était  la  plus  belle  etia  plus  riche  per- 
sonne du  Vendômois.  Elle  avait  aux  environs  de 
quarante  mille  livres  de  rente.  Toute  la  ville  a  été 
à  sa  noce...  La  mariée  était  mignonne  et  avenante, 
un  vrai  bijou  !. ..  Ah  !  ça  a  fait  un  beau  couple  dans 
le  temps... 

—  Ont-ils  été  heureux  en  ménage?... 

—  Oh  !...  oui,  monsieur;  du  moins,  autant 
qu'on  peut  le  présumer  ,  car  vous  pensez  bien  que, 
nous  autres ,  nous  ne  vivions  pas  à  pot  et  à  rôt 
avec  eux...  Madame  de  Merret  était  bienfaisante, 
bonne  et  douce...  Elle  avait  peut-être  bien  à  souf- 
frir quelquefois  des  vivacités  de  son  mari  ;  mais 
c'était  un  digne  homme,  un  peu  fier...  Bah  !  c'était 

5. 


5-4  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

son  état  à  lui  d'être  comme  ça  !...  Quand  on  est 
noble,  voyez-vous...  % 

—  Cependant  il  a  bien  fallu  quelque  catastrophe 
pour  que  M.  et  madame  de  Merret  se  séparassent 
violemment?... 

—  Je  n'ai  point  dit  qu'il  y  ait  eu  de  catastrophes, 
monsieur...  Je  n'en  sais  rien... 

— Bien.  Je  suis  sûr  maintenant  que  vous  savez... 

—  Eh  bien  !  oui ,  monsieur...  je  vais  tout  vous 
dire.  En  voyant  monter  chez  vous  M.  Regnault , 
j'ai  bien  pensé  qu'il  vous  parlerait  de  madame  de 
Merret,  à  propos  de  la  Grande-Bretêche  ;  et  ça 
m'a  donné  l'idée  de  consulter  monsieur ,  qui  me 
parait  un  homme  de  bon  conseil  et  incapable  de 
trahir  une  pauvre  femme  comme  moi  qui  n'a  ja- 
mais fait  de  mal  à  personne  ,  et  qui  se  trouve  ce- 
pendant tourmentée  par  sa  conscience...  Je  n'ai 
pas  voulu  me  confier  à  un  prêtre  ,  rapport  à  ce 
qui  est  arrivé  dernièrement  à  Tours.  Une  veuve 
du  faubourg  Saint-Pierre-des-Gorps  s'est  accusée 
en  confession  d'avoir  tué  son  mari.  Elle  l'avait , 
sous  votre  respect ,  salé  comme  un  cochon ,  et  mis 
dans  sa  cave;  et  tous  les  matins  elle  en  jetait  un 
morceau  à  la  rivière.  Elle  disait  qu'il  était  en 
voyage ,  et  le  fait  est  qu'il  voyageait  sous  l'eau... 
Finalement ,  il  ne  restait  plus  que  la  tête...  Le  prê- 
tre l'a  dit  au  procureur  du  roi ,  et  elle  a  été  fait 
mourir.  Quand  le  juge  lui  a  demandé  pourquoi 
elle  n'avait  pas  jeté  la  tête  à  l'eau  comme  le  reste 
du  corps ,  elle  a  répondu  :  —  Qu'elle  n'avait  ja- 


LE    CONSEIL.  55 

mais  pu  la  prendre ,  vu  qu'elle  était  trop  lourde. 

—  Eh  bien  !  monsieur ,  je  ne  suis  point  dans  ce 
cas-là,  comme  vous  devez  bien  le  penser;  mais  je 
voudrais  avoir  l'avis  d'un  honnête  homme  sur  ce 
qui  m'est  arrivé  !  Jusqu'à  présentée  n'ai  point  osé 
m'ouvrir  aux  gens  de  ce  pays-ci  ;  ce  sont  tous  des 
bavards  à  langues  d'acier;  enfin,  monsieur,  je 
n'ai  pas  encore  eu  de  voyageur  qui  soit  demeuré 
si  long-temps  que  vous  dans  mon  auberge ,  et 
auquel  je  pusse  dire  l'histoire  des  quinze  mille 
francs... 

—  Ma  chère  madame  Lepas  !  lui  répondis-je  en 
arrêtant  le  flux  de  ses  paroles,  si  votre  confidence 
est  de  nature  à  me  compromettre ,  pour  tout  au 
monde  je  ne  voudrais  pas  en  être  chargé... 

—  Ne  craignez  rien  ,  dit-elle  en  ni'interronipant. 
Vous  allez  voir. 

Cet  empressement  me  fit  croire  que  je  n'étais 
pas  le  seul  à  qui  ma  bonne  aubergiste  eût  commu- 
niqué le  secret  dont  je  devais  être  l'unique  dépo- 
sitaire; et,  alors,  j'écoutai. 

—  Monsieur,  dit-elle,  quand  l'empereur  envoya 
ici  quelques  Espagnols  prisonniers  de  guerre  ou 
autres,  j'eus  à  loger,  au  compte  du  gouvernement, 
un  jeune  Espagnol,  envoyé  à  Vendôme  sur  parole. 
Malgré  ça  ,  il  allait  tous  les  jours  se  montrer  au 
sous-préfet.  C'était  un  grand  d'Espagne!...  Ex- 
cusez-moi du  peu!...  Il  portait  un  nom  en  os ,  et 
en  dia>,  comme  Bajos  de  Férédia...  J'ai  son  nom 
écrit  sur  mes  registres  ;  vous  pourrez  le  lire ,  si 


86  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

vous  le  voulez...  Oh!  c'était  un  beau  jeune  homme, 
pour  un  Espagnol  qu'on  dit  tous  laids...  Il  n'avait 
guère  que  cinq  pieds  deux  ou  trois  pouces  :  mais 
il  était  bien  fait;  il  avait  de  petites  mains  qu'il  soi- 
gnait!... ah  !  fallait  voir  !  il  avait  autant  de  brosses 
pour  ses  mains  qu'une  femme  en  a  pour  toute  sa 
personne!...  Puis,  c'étaient  de  grands  cheveux 
noirs,  un  œil  de  feu ,  un  teint  un  peu  cuivré,  mais 
qui  plaisait  tout  de  même...  Il  portait  du  linge  fin 
comme  je  n'en  ai  jamais  vu  à  personne  ;  quoique 
j'aie  logé  des  princesses,  et  entre  autres  le  général 
Bertrand,   le    duc   et  la    duchesse    d'Abrantès, 

M.  Decazes  et  le  roi  d'Espagne Il  ne  mangeait 

pas  grand'chose  ;  mais  il  avait  des  manières  si  po- 
lies ,  si  aimables!  Oh!  je  l'aimais  beaucoup,  et 
malgré  cela  il  ne  disait  pas  quatre  paroles  par 
jour  ;  il  était  rêveur,  taciturne...  Il  lisait  son  bré- 
viaire comme  un  prêtre,  et  allait  à  la  messe,  à  tous 
les  offices  régulièrement..*  Et  où  se  mettait-il?... 
à  deux  pas  de  la  chapelle  de  madame  de  Merret... 
Comme  il  se  plaça  là  dès  la  première  fois  qu'il  vint 
à  l'église,  personne  n'imagina  qu'il  y  eût  de  l'in- 
tention dans  son  fait....  D'ailleurs  il  ne  levait  paa 
le  nez  de  dessus  son  livre  de  prières ,  le  pauvre4 
jeune  homme  !..* 

—  Pour  lors,  monsieur,  le  soir  il  allait  se  pro- 
mener surla  montagne,  dans  les  ruines  du  château. 
C'était  là  tout  son  amusement.  Ça  lui  rappelait  son 
pays.  On  dit  que  c'est  tout  montagnes  en  Espa- 
gne!,... Souvent,  dès  les  premiers  jours  de  sa  dé- 


LE    CONSEIL.  57 

tention ,  il  revenait  fort  tard Je  fus  inquiète  en 

ne  le  voyant  revenir  que  sur  les  minuit  ;  mais  nous 
nous  habituâmes  tous  à  sa  fantaisie  ;  et  comme  il 
avait  la  clef  de  la  porte  ,  nous  ne  l'attendions  pas 
du  tout...  Il  logeait  dans  la  maison  que  nous  avons 
de  l'autre  côté  de  la  rue. 

—  Pour  lors ,  un  de  nos  valets  d'écurie  nous  dit 
qu'un  soir,  en  allant  faire  baigner  les  chevaux  ,  il 
croyait  avoir  vu  le  grand  d'Espagne  nager  au  loin 
dans  la  rivière,  comme  un  vrai  poisson...  Quand 
il  revint,  je  lui  dis  de  prendre  garde  aux  herbes 
qui  flottent...  Pour  lors  ,  il  parut  contrarié  d'avoir 
été  vu  dans  l'eau... 

—  Enfin,  monsieur,  un  jour,  ou  plutôt  un 
matin ,  nous  ne  le  trouvâmes  plus  dans  sa  cham- 
bre. Il  n'était  pas  revenu...  A  force  de  fouiller 
partout,  je  vis  un  écrit  dans  le  tiroir  de  sa  table  , 
où  il  y  avait  cinquante  pièces  d'or ,  qu'on  nomme 
des  portugaises  :  ça  valait  bien  5,ooo  francs  ;  puis 
des  diamans  pour  io?ooo  fr.  qui  étaient  dans  une 
petite  boîte  cachetée...  Pour  lors  son  écrit  disait  : 
Qu'au  cas  où  il  ne  reviendrait  pas,  cet  argent  et 
ces  diamans  seraient  notre  propriété;  qu'il  n'y 
aurait  pas  de  perquisitions  à  faire  de  lui ,  parce 
qu'il  se  serait  sans  doute  évadé.-. 

—  Dans  ce  temps-là,  j'avais  encore  mon  mari  , 
qui ,  dès  le  matin ,  était  allé  à  sa  recherche ,  et 
voilà  le  drôle  de  l'histoire!...  Mon  cher  monsieur, 
il  rapporta  les  habits  de  l'Espagnol...  Il  les  avait 
découverts  sous  une  grosse  pierre,  dans  une  espèce 


158  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

de  pilotis  sur  le  bord  de  la  rivière,  du  côté  du  châ- 
teau ,  à  peu  près  en  face  de  la  Grande-Rretêche... 
Mon  mari  n'ayant  rencontré  personne  ,  vu  qu  il  y 
avait  été  de  grand  matin ,  brûla  les  habits  après 
avoir  lu  la  lettre  ,  et  il  déclara  que  le  comte  Féré- 
dia  n'était  pas  rentré  9  puisque  c'était  le  désir  de 
l'Espagnol. 

—  Là-dessus  ,  le  sous-préfet  mit  toute  la  gen- 
darmerie à  ses  trousses,  mais...  brustî...  on  ne 

l'a  point  rattrapé M.  Lepas  croit  qu'il  s'était 

noyé...  Moi ,  monsieur  ,  je  ne  le  pense  point...  et 
je  crois  plutôt  qu'il  est  pour  quelque  chose  dans 
l'affaire  de  madame  de  Merret,  vu  que  Rosalie  m'a 
dit  que  le  crucifix  auquel  sa  maîtresse  tenait  tant 
qu'elle  a  voulu  être  ensevelie  avec  ,  était  d  ebène 
et  d'argent;  et  que,  dans  les  premiers  temps  de  son 
séjour,  M.  Férédia  en  avait  un  d'ébène  et  d'argent 
que  je  ne  lui  ai  plus  revu... 

—  Maintenant ,  monsieur,  n'est-il  pas  vrai  que 
je  rie  dois  point  avoir  de  remords  des  1 5;ooo  francs 
de  l'Espagnol,  et  qu'ils  sont  bien  à  moi?... 

—  Certainement...  Mais  n'avez-vous  pas  essayé 
de  questionner  Rosalie?...  lui  dis-je. 

—  Oh  !  si  fait ,  monsieur.  Que  voulez -vous  ?... 
Cette  fiîle-là,  c'est  un  mur...  Elle  sait  quelque 
chose;  mais  il  est  impossible  de  la  faire  jaser... 

Madame  Lepas  se  retira  après  avoir  encore 
causé  pendant  un  moment  avec  moi.  Elle  me  laissa 
en  proie  à  des  pensées  vagues  et  ténébreuses,  à 
une  curiosité  romanesque ,  à  une  terreur  religieuse 


LE    CONSEIL.  59 

assez  semblable  au  sentiment  profond  dont  nous 
sommes  saisis  quand  nous  entrons  à  la  nuit  dans 
une  église  sombre ,  et  que  nous  y  apercevons  une 
faible  lumière  lointaine  sous  des  arceaux  élevés... 
Puis,  une  figure  indécise  glisse  ,  un  frollement  de 
robe  ou  de  soutane  se  fait  entendre...  Nous  avons 
frissonné. 

La  grande-Bretêche  et  ses  hautes  herbes  ,  ses 
fenêtres  condamnées  ,  ses  ferremens  rouilles ,  ses 
portes  closes ,  ses  appartenons  déserts  ,  se  montra 
tout-à-coup  fantastiquement  devant  moi  ;  j'essayai 
de  pénétrer  dans  cette  mystérieuse  demeure  ,  en 
y  cherchant  le  nœud  de  cette  solennelle  histoire  , 
le  poison  qui  avait  tué  trois  personnes. 

Rosalie  était  à  mes  yeux  l'être  le  plus  intéres- 
sant de  Vendôme.  Aussi,  quand  la  cause  de  mon 
exil  cessa  ;  quand  cette  grosse  fille  ,  rougeaude  , 
joyeuse  en  apparence,  m'apporta  elle-même  la 
lettre  qui  me  délivra  ,  je  la  regardai  d'un  œil  si 
profondément  interrogateur,  qu'elle  rougit  et  pâlit 
tour  à  tour... 

Alors ,  je  découvris  pour  la  première  fois  les 
traces  d'une  pensée  intime  au  fond  de  cette  santé 
brillante  et  sur  ce  visage  potelé.  11  y  avait  dans 
cette  ame  un  principe  de  remords  ou  d'espérance  ; 
et  dans  son  attitude ,  un  secret ,  comme  chez  les 
dévotes  qui  prient  avec  excès  ,  ou  comme  chez  la 
fille  infanticide  qui  entend  toujours  le  cri  de  son 
enfant. 

Sa  pose  était  cependant  naïve  et  grossière  ;  son 


60  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

niais  sourire  n'avait  rien  de  criminel ,  et  vous  l'eus- 
siez jugée  innocente  ,  rien  qu'à  voirie  grand  mou- 
choir à  carreaux  rouges  et  bleus  qui  recouvrait 
son  buste  vigoureux  ,  encadré  ,  serré ,  ficelé  par 
une  robe  à  raies  blanches  et  violettes. ..  C'était  une 
fille  simple  et  facile  à  abuser... 

—  Non  ,  pensai-je ,  je  ne  quitterai  pas  Vendôme 
sans  savoir  toute  l'histoire  de  la  Grande-Bretêche  ; 
et,  pour  arriver  à  mes  fins ,  je  serai  l'ami  de  Ro- 
salie —  s'il  le  faut. . . 

—  Rosalie  ?...  lui  dis-je. 

—  Plaît-il?  monsieur? 

—  Vous  n'êtes  pas  mariée  ? 
Elle  tressaillit  légèrement. 

—  Oh!  je  ne  manquerai  point  d'hommes 
quand  la  fantaisie  d'être  malheureuse  me  prendra  ! 
dit-elle  en  riant  ;  car  elle  se  remit  promptement  de 
son  émotion  intérieure.  Toutes  les  femmes,  et 
même  les  paysannes ,  ont  un  sang-froid  qui  leur 
est  particulier. 

—  Vous  êtes  assez  fraîche ,  assez  appétissante , 
pour  ne  pas  manquer  d'amoureux...  Mais,  dites- 
moi,  Rosalie,  pourquoi  vous  êtes-vous  faite  ser- 
vante d'auberge  en  quittant  madame  de  Mer- 
ret?...  Est-ce  qu'elle  ne  vous  a  pas  laissé  quelque 
rente?... 

—  Oh!  que  si!...  Mais,  monsieur,  ma  place 
est  la  meilleure  de  tout  Vendôme. 

Cette  réponse  était  une  de  celles  que  les  juges 
et   les  avoués  nomment  dilatoires.   Rosalie  me 


LE    CONSEIL.  61 

parut  située  dans  cette  histoire  romanesque 
comme  la  case  qui  se  trouve  au  milieu  d'un  da- 
mier... Elle  était  au  centre  même  de  l'intérêt  et 
de  la  vérité  ;  elle  me  semblait  nouée  dans  le  nœud. 

Oh  !  ce  ne  fut  plus  une  séduction  ordinaire  à 
tenter  !  11  y  avait  dans  cette  fille  le  dernier  cha- 
pitre d'un  roman;  aussi,  dès  ce  moment,  E.osalie 
devint  l'objet  de  ma  prédilection.  A  force  de 
l'étudier,  je  découvris  en  elle,  comme  chez  toutes 
les  femmes  dont  nous  faisons  notre  pensée  prin- 
cipale ,  une  foule  de  qualités  :  elle  était  propre , 
soigneuse  ;  elle  était  spirituelle ,  elle  était  belle  ? 
cela  va  sans  dire  ;  elle  était  gracieuse  ;  elle  avait 
de  l'attrait... 

Quinze  jours  après  la  visite  du  notaire,  un  soir, 
ou  plutôt  un  matin,  car  il  était  minuit  et  demi,  je 
dis  à  Rosalie  : 

—  Raconte-moi  donc  tout  ce  que  tu  sais  sur  ma- 
dame de  Merret?... 

—  Oh  !  répondit-elle  avec  terreur ,  ne  me  de- 
mandez pas  cela,  M.  Auguste  !... 

Et  sa  belle  figure  se  rembrunit ,  ses  couleurs 
vives  et  animées  pâlirent,  et  ses  yeux  n'eurent  plus 
leur  éclat  humide... 

—  Eh  bien  !  reprit-elle ,  puisque  vous  le  vou- 
lez... mais  gardez-moi  bien  le  secret  /... 

—  Va  !...  ma  pauvre  fille  ,  je  garderai  tous  tes 
secrets  avec  une  probité  de  voleur ,  c'est  la  plus 
loyale  qui  existe... 


62  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  Si  cela  vous  est  égal ,  me  dit-elle  ,  j'aime 
mieux  que  ce  soit  la  vôtre. 

Là-dessus  ,  elle  ragréa  son  foulard  ,  et  se  posa 
comme  pour  conter  ;  car  il  y  a ,  certes ,  une  atti- 
tude de  confiance  et  de  sécurité  nécessaire  pour 
faire  un  récit.  Les  meilleures  narrations  se  disent 
à  une  certaine  heure ,  et  personne  n'a  bien  conté 
debout  ou  à  jeun  ;  aussi,  pour  vous  dire  cette  aven- 
ture ,  me  suis-je  posé. 

Mais  s'il  fallait  reproduire  fidèlement  la  diffuse 
éloquence  de  Rosalie  ,  un  volume  entier  suffirait 
à  peine...  et  comme  l'événement  dont  elle  me 
donna  la  confuse  connaissance  se  trouve  placé  en- 
tre le  bavardage  du  notaire  et  celui  de  madame 
Lepas ,  aussi  exactement  que  les  termes  moyens 
d'une  proportion  arithmétique  le  sont  entre  leurs 
deux  extrêmes  ,  il  doit  être  formulé  nettement,  et 
avec  la  précision  qu'y  mettrait  un  journal ,  dont 
les  lignes  se  vendent  à  trente  sous...  Donc ,  j'a- 
brège. 

La  chambre  que  madame  de  Merret  occupait  à 
la  Bretêche  était  située  au  rez-de-chaussée.  Un 
petit  cabinet  de  quatre  pieds  de  profondeur  envi- 
ron avait  été  pratiqué  dans  l'intérieur  du  mur  ,  et 
servait  de  garde-robe.  Trois  mois  avant  la  soirée 
dont  je  vais  vous  raconter  les  faits,  Madame  de 
Merret  avait  été  assez  sérieusement  indisposée 
pour  que  son  mari  la  laissât  seule  chez  elle.  Il 
couchait  dans   te  chambre  au  premier  étage. 

Par  un  de  ces  hasards  impossibles  à  prévoir,  il 


LE    CONSEIL.  63 

revint,  ce  soir  là ,  deux  heures  plus  tard  que  de 
coutume  du  cercle  où  il  allait  lire  les  journaux  et 
causer  politique  avec  les  habitans  du  pays.  L'in- 
vasion de  la  France  avait  été  l'objet  d'une  discus- 
sion fort  animée  ;  puis ,  la  partie  de  billard  s'étant 
échauffée,  il  y  avait  perdu  quarante  francs,  somme 
énorme  à  Vendôme,  où  tout  le  monde  thésaurise, 
et  où  les  mœurs  sont  contenues  dans  les  bornes 
d'une  modestie  digne  déloges  et  qui  peut-être 
devient  la  source  d'un  bonheur  inappréciable. 

Quoique,  depuis  quelque  temps,  M.  de  Merret 
se  contentât  de  demander  à  Rosalie ,  en  rentrant, 
si  sa  femme  était  couchée  ;  et  que,  sur  la  réponse 
toujours  affirmative  de  cette  fille,  il  allât  immé- 
diatement chez  lui,  avec  cette  bonhomie  enfantée 
par  l'habitude  et  la  confiance ,  il  lui  prit  fantaisie 
de  se  rendre  chez  madame  de  Merret ,  pour  lui 
conter  sa  mésaventure,  et  peut-être  s'en  consoler. 

Pendant  le  dîner,  il  avait  trouvé  madame  de 
Merret  fort  jolie  ;  et ,  tout  en  revenant  au  logis ,  il 
s'était  dit  vaguement  que  sa  femme  allait  mieux. 
Il  s'en  apercevait ,  comme  les  maris  s'aperçoivent 
de  tout ,  un  peu  tard. 

Au  lieu  d'appeler  Rosalie,  qui ,  en  ce  moment, 
était  occupée  dans  la  cuisine  à  voir  la  cuisinière 
et  le  cocher  jouant  un  coup  difficile  delà  brisque, 
M.  de  Merret  se  dirigea  vers  la  chambre  de  sa 
femme,  à  la  lueur  de  son  fallot,  qu'il  avait  posé 
sur  la  première  marche  de  l'escalier.  Son  pas  était 


64  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

facile  à  reconnaître  et  retentissait  sous  les  voûtes 
du  corridor. 

Au  moment  où  le  gentilhomme  tourna  la  clef 
de  la  chambre  de  sa  femme,  il  crut  y  entendre 
fermer  la  porte  du  petit  cabinet  :  et,  quand  il  en- 
tra ,  madame  de  Merret  était  debout  devant  la 
cheminée... 

Alors  il  pensa  naïvement  en  lui-même  que  Ro- 
salie était  dans  le  cabinet  ;  mais  un  soupçon  qui 
lui  tinta  dans  l'oreille  avec  un  bruit  de  cloches 
l'ayant  mis  en  défiance ,  il  regarda  fixement  sa 
femme ,  et  trouva  dans  ses  yeux  je  ne  sais  quoi 
de  trouble  et  de  fauve... 

—  Vous  rentrez  bien  tard  !  dit-elle. 

Il  y  avait  une  légère  altération  dans  sa  voix. 
Le  timbre  en  était  si  pur  et  si  gracieux  !... 

M.  de  Merret  ne  répondit  rien  ;  car  en  ce  mo- 
ment Rosalie  entra.  Ce  fut  un  coup  de  foudre  pour 
lui.  Sans  dire  un  mot,  il  se  mit  à  se  promener 
dans  la  chambre ,  en  allant  d'une  fenêtre  à  l'autre 
par  un  mouvement  uniforme  et  les  bras  croisés. 

—  Avez-vous  appris  quelque  chose  de  triste?.. 
Souffrez- vous  ?...  lui  demanda  timidement  sa  fem- 
me ,  pendant  que  Rosalie  la  déshabillait. 

Il  garda  le  silence. 

—  Retirez-vous  î...  dit  madame  de  Merret  à  sa 
femme  de  chambre,  je  mettrai  mes  papillotes 
moi-même. 

Devinant  sans  doute  quelque  malheur,  au  seul 


LE    CONSEIL.  6& 

aspect  de  la  figure  de  son  mari,  elle  voulut  être 
seule  avec  lui. 

Lorsque  Rosalie  fut  partie ,  ou  censée  partie  , 
car  elle  resta  pendant  quelques  instans  dans  le 
corridor,  M.  de  Merret  vient  se  placer  devant  sa 
femme ,  et  lui  dit  froidement ,  mais  ses  lèvres 
tremblaient  et  sa  figure  était  pâle  : 

—  Madame  ,  il  y  a  quelqu'un  dans  votre  cabi- 
net... 

Elle  regarda  son  mari  d'un  air  horriblement 
calme  ,  et  lui  répondit  avec  simplicité  : 

—  Non,  monsieur!... 

Ce  non  lui  creva  le  cœur,  car  il  n'y  croyait  pas, 
et  jamais  sa  femme  ne  lui  avait  paru  plus  pure  et 
plus  religieuse  qu'en  ce  moment. 

Il  se  leva  pour  aller  ouvrir  le  cabinet;  mais 
madame  de  Merret  le  prit  par  la  main ,  l'arrêta  , 
le  regarda  d'un  air  touchant  et  mélancolique  ; 
puis ,  elle  dit  d'une  voix  singulièrement  émue  : 

—  Si  vous  ne  trouvez  personne...  songez  que 
tout  est  fini  entre  nous. . . 

L'incroyable  dignité  empreinte  dans  l'attitude 
de  sa  femme  rendit  au  gentilhomme  une  profonde 
estime  pour  elle  ,  et  lui  inspira  une  de  ces  résolu- 
tions auxquelles  il  ne  manque  pour  être  sublimes 
qu'un  plus  vaste  théâtre. 

—  Oui,  dit-il,  Joséphine,  je  n'irai  pas... Dans 
l'un  et  l'autre  cas., nous  serions  séparés  àjamais... 
Écoute ,  je  connais  toute  la  pureté  de  ton  ame  , 
et  sais  que  tu  mènes  une  vie  sainte.,.  Tu  ne  vou- 

6. 


6(5  SCÈNES    DE    LA   .VIE    PRIVEE. 

drais  pas  commettre  un  péché  mortel  aux  dépens 
de  ta  vie... 

A  ces  mots  ,  elle  le  regarda  d'un  œil  hagard. 

—  Tiens,  voici  ton  crucifix...  Jure-moi  devant 
Dieu  qu'il  n'y  a  là  personne...  je  te  croirai,  je 
n'ouvrirai  jamais  cette  porte... 

Madame  de  Merret  prit  le  crucifix...  et  dit  : 
—  Je  le  jure. 

— Plus  haut ,  dit  le  mari  *  et  répète  :  Je  jure  de- 
vant Dieu  qu'il  n'y  a  personne  dans  ce  cabinet. 

Elle  répéta  la  phrase  sans  se  troubler. 

—  C'est  bien!...  dit  froidement  M.  de  Merret; 
puis  y  après  un  moment  de  silence  : 

—  Vous  avez  là ,  dit-il ,  une  bien  belle  chose 
que  je  ne  vous  connaissais  pas... 

Et  il  examina  curieusement  ce  crucifix  qui  était 
en  ébène  incrusté  d'argent  ,  et  très-artistement 
sculpté. 

—  Je  l'ai  pris  chez  Duvivier,  qui  l'avait  acheté 
d'un  religieux  espagnol ,  lorsque  cette  troupe  de 
prisonniers  passa  par  Vendôme  l'année  dernière. 

—  Ah  !...  dit  M.  de  Merret. 

Et  il  remit  le  crucifix  à  la  cheminée.  En  le  re- 
plaçant au  clou  doré  auquel  sa  femme  FaccrocKait, 
il  sonna.  Rosalie  ne  se  lit  pas  attendre.  M.  de  Mer- 
ret alla  vivement  à  sa  rencontre  ,  et  l'emmenant 
dans  l'embrasure  de  la  fenêtre  qui  donnait  sur  le 
jardin  ,  il  lui  dit  à  voix  basse  : 

—  Je  sais  que  Gorenflot  veut  t'épouser,  et  que 
ce  qui  vous  empêche  de  vous  mettre  en  ménage 


LE    CONSEIL.  67 

est  votre  pauvreté  mutuelle.  Tu  lui  as  dit  que  tu 
ne  serais  pas  sa  femme  s'il  ne  trouvait  moyen  de 
s'établir  maître  maçon...  Eh  bien!  va  le  chercher; 
dis-lui  de  venir  ici  avec  sa  truelle  et  ses  outils . 
Fais  en  sorte  de  n'éveiller  que  lui  dans  sa  maison. 
Sa  fortune  passera  vos  désirs  ;  surtout  9  sors  d'ici 
sans  jaser,  sinon... 

Il  fronça  le  sourcil.  Rosalie  partit  ;  il  la  rappela. 

—  Tiens,  prends  mon  passe-partout... 

—  Jean  !...  cria  M.  de  Merret  d'une  voix  ton- 
nante dans  le  corridor. 

Et  Jean,  qui  était  tout  à  la  fois  son  cocher  et 
son  homme  de  confiance ,  quitta  sa  partie  de 
brisque,  et  vint. 

—  Allez-vous  coucher  tous... lui  dit  son  maître. 
Puis ,  M.  de  Merret  lui  faisant  un  signe  ,  Jean 

s'approcha,  et  le  gentilhomme  ajouta,  mais  à  voix 
basse  : 

—  Lorsqu'ils  seront  tous  endormis...  endormis, 
entends-tu  bien?... — tu  descendras  m'en  prévenir. 

M.  de  Merret ,  qui  n'avait  pas  perdu  de  vue  sa 
femme,  tout  en  donnant  ses  ordres  ,  revint  tran- 
quillement auprès  d'elle  devant  le  feu.  Ce  fut  alors 
qu'il  lui  raconta  sans  doute  les  événemens  de  la 
partie  de  billard,  et  les  discussions  du  cercle;  car 
lorsque  Piosalie  fut  de  retour  ,  elle  trouva  M.  et 
madame  de  Merret  causant  très-amicalement. 

Le  gentilhomme  avait  récemment  fait  plafonner 
toutes  les  pièces  qui  composaient  l'appartement 
du  rez-de-chaussée  ;  or ,  comme  le  plâtre  est  fort 


68  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

rare  à  Vendôme,  et  que  le  transport  en  augmente 
singulièrement  le  prix,  il  en  avait  fait  venir  une 
assez  grande  quantité  ,  sachant  qu'il  trouverait 
toujours  bien  des  acheteurs  pour  ce  qui  lui  en  res- 
terait.—  Il  en  avait  encore  une  barrique  environ, 
et  cette  circonstance  lui  inspira  le  dessein  qu'il 
mit  à  exécution. 

—  Monsieur,  Gorenflot  est  là  !...  dit  Rosalie. 

—  Qu'il  entre  !.... 

Madame  de  Merret  pâlit  légèrement  en  voyant 
le  maçon. 

— ^Gorenflot  ?.. ,  dit  le  gentilhomme,  va  prendre 
des  briques  sous  la  remise  ,  et  apportes-en  assez 
pour  murer  la  porte  de  ce  cabinet.. .  Tu  te  serviras 
du  plâtre  qui  me  reste  pour  enduire  le  mur... 

Puis,  attirant  à  lui  Rosalie  et  l'ouvrier  : 

—  Ecoute  ,  Gorenflot...  dit-il  à  voix  basse  ,  tu 
coucheras  ici  cette  nuit. —  Mais  ,  demain  matin  , 
tu  auras  un  passeport  pour  aller  en  pays  étranger 
dans  une  ville  que  je  t'indiquerai. —  Je  te  remettrai 
six  mille  francs  pour  ton  voyage. — Tu  resteras  dix 
ans  dans  cette  ville  :  —  si  tu  ne  t'y  plaisais  pas  , 
tu  pourrais  t'établir  dans  une  autre  ,  pourvu  que 
ce  soit  au  même  pays. — Tu  passeras  par  Paris,  où 
tu  m'attendras  ;  et,  là,  je  t'assurerai,  par  un  con- 
trat, six  autres  mille  francs  qui  ne  te  seront  payés 
qu'à  ton  retour,  si  tu  as  rempli  les  conditions  de 
notre  marché. —  A  ce  prix  ,  tu  devras  garder  le 
plus  profond  silence  sur  ce  que  tu  auras  fait  ici 
—  cette  nuit. 


LE    CONSEIL.  69 

—  Quant  à  toi  ,  R.osalie,  je  te  donnerai  dix  mille 
francs  qui  ne  te  seront  comptés  que  le  jour  de  tes 
noces,  et  à  la  condition  d'épouser  Gorenflot  ;  mais 
pour  vous  marier,  il  faut  garder  le  silence  sur  tout 
ceci...  Sinon,  plus  de  dot... 

—  Rosalie ,  dit  madame  de  Merret ,  venez  me 
coiffer... 

Le  mari  se  promena  tranquillement  de  long  en 
large, en  surveillant  la  porte,  le  maçon  et  sa  femme  ; 
mais  sans  laisser  paraître  une  défiance  injurieuse. 

Gorenflot  fut  obligé  défaire  du  bruit.  Alors,  ma- 
dame de  Merret,  saisissant  un  moment  où  l'ouvrier 
déchargeait  des  briques  et  où  son  mari  se  trouvait 
au  bout  de  la  chambre,  dit  à  Rosalie  : 

—  Cent  écus  de  rente,  ma  chère  enfant ,  si  tu 
peux  lui  dire  de  laisser  une  crevase  en  bas  !... 

Puis  ,  tout  haut  ,  elle  lui  dit  avec  un  horrible 
sang-froid  : 

—  Va  donc  l'aider  ! . . . 

M.  et  madame  de  Merret  restèrent  silencieux 
pendant  tout  le  temps  que  Gorenflot  mit  à  murer 
la  porte.  Ce  silence  était  calcul  chez  le  mari,  qui 
ne  voulait  pas  fournir  à  sa  femme  le  prétexte  de 
jeter  des  paroles  à  double  entente;  et  chez  ma- 
dame de  Merret ,  c'était  peut-être  prudence  ou 
fierté. 

Quand  le  mur  fut  à  la  moitié  de  son  élévation , 
le  rusé  maçon  ,  saisissant  un  moment  où  le  gentil- 
homme avait  le  dos  tourné  ,  donna  un  coup  de 
pioche  dans  l'une  des  deux  vitres  de  la  porte.  Cette 


70  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

action  fît  comprendre  à  madame  de  Merret  que 
Rosalie  avait  parlé  à  Gorenflot  ;  alors  ,  elle  et  le 
maçon  virent  ,  non  sans  de  profondes  émotions  , 
une  figure  d'homme  sombre  et  brune  ,  des  cheveux 
noirs,  un  regard  de  feu... 

Avant  que  son  mari  ne  se  fût  retourné ,  la  pauvre 
femme  eut  le  temps  de  faire  un  signe  de  tête  à 
l'étranger  ;  et  ce  signe  disait  :  —  Espérez.. .. 

A  quatre  heures  ,  vers  le  petit  jour  ,  car  on  était 
aumois  de  septembre  ,  la  construction  fut  achevée. 
—  Le  maçon  fut  mis  sous  la  garde  de  Jean ,  et 
M. de  Merret  coucha  dans  la  chambre  de  sa  femme. 

Le  lendemain  matin ,  en  se  levant  il  dit  avec 
assez  d'insouciance  : 

—  Ah  !  diable  ,  il  faut  que  j'aille  à  îa  mairie  , 
pour  le  passeport 

Puis ,  quand  il  eut  mis  son  chapeau  sur  sa  tête 
et  qu'il  eut  fait  trois  pas  vers  la  porte  ,  il  se  ravisa, 
et  prit  le  crucifix. 

Voyant  cela ,  sa  femme  tressaillit  de  bonheur. 

—  Il  ira  chez  Duvivier!...  pensa-t-eîle. 
Aussitôt  que  le  gentilhomme  fut  sorti ,  madame 

de  Merret  sonna  Rosalie  ;  et ,  d'une  voix  terrible  : 

—  La  pioche!...  la  pioche!...  s'écria- t-elle ,  et 
à  l'ouvrage  !...  J'ai  vu  hier  comment  Gorenflot  s'y 
prenait  ;  nous  aurons  le  temps  de  faire  un  trou  et 
de  le  reboucher... 

En  un  clin  d'œil ,  Rosalie  apporta  une  espèce 
de  merlin  à  sa  maîtresse  ,  qui ,  avec  une  ardeur 


LE    CONSEIL.  71 

dont  rien  ne  pourrait  donner  une  idée  se  mit  à 
démolir  le  mur... 

Elle  avait  déjà  fait  tomber  quelques  briques  , 
lorsqu  en  prenant  son  élan  pour  appliquer  un  coup 
encore  plus  vigoureux  que  les  autres,  elle  vit 
M.  de  Merret  derrière  elle  ,  pâle  et  menaçant. 

Elle  s'évanouit... 

—  Mettez  madame  sur  son  lit  ! . .  dit  froidement 
le  rusé  gentilhomme. 

Prévoyant  ce  qui  devait  arriver  pendant  son 
absence  ,  il  avait  tendu  un  piège  à  sa  femme.  H 
avait  tout  bonnement  écrit  au  maire ,  et  envoyé 
chercher  Duvivier — 

Le  bijoutier  arriva  au  moment  où  le  désordre 
de  l'appartement  venait  d'être  réparé. 

—  Duvivier,  lui  demanda  le  gentilhomme,  n'a- 
vez-vous  pas  acheté  des  crucifix  aux  Espagnols 
qui  ont  passé  par  ici. 

—  Non  ,  monsieur.. . 

—  C'est  bien...  je  vous  remercie. 

— Jean,  ajouta-t-il  en  se  tournant  vers  son  valet 
de  confiance ,  vous  ferez  servir  mes  repas  dans  la 
chambre  de  madame  de  Merret,  elle  est  malade, 
et  je  ne  la  quitterai  pas  qu'elle  ne  soit  rétablie.... 

Le  cruel  gentilhomme  resta  pendant  quinze 
jours  près  de  sa  femme  ;  et ,  durant  les  six  pre- 
miers jours, quand  il  se  faisait  quelque  bruit  dans 
le  cabinet  muré ,  et  qu'elle  voulait  l'implorer  pour 
l'inconnu  mourant ,  il  lui  répondait ,  sans  lui  lais- 
ser dire  un  seul  mot  : 


72  SCENES    DE    LÀ    VIE    PRIVÉE. 

— Vous  avez  juré  sur  la  croix  qu'il  n'y  avait  là 
personne!... 

—  Hé  bien,  mesdames,  dit  M.  de  Villaines, 
après  un  bref  moment  de  silence  pendant  lequel 
chacun  de  ses  auditeurs  cherchait  des  critiques  à 
faire  ,  ou  se  remettait  de  ses  émotions  ,  est-ce  une 
leçon?...  N'y  a-t-il  pas  dans  cette  aventure,  l'é- 
pouvantable angoisse  que  doivent  donner  les  men- 
songes perpétuels  auxquels  vous  condamnent  une 
passion  illégitime...  Eh  bien!  cette  affreuse  tra- 
gédie est  moins  horrible  pour  moi  que  le  specta- 
cle d'unejeune  etjolie  femme,  encore  pure,  prête  à 
devenir  la  proie  d  un  homme  sans  principes... 

—  Cette  histoire  est-elle  vraie?...  demanda  la 
maîtresse  de  la  maison. 

—  Oui,  répondit-il;  mais  qu'importe?... 

M.  de  Villaines  revint  s'asseoir  près  de  madame 
d'Esther.  La  conversation  prit  un  autre  cours;  et, 
quelques  instans  après,  des  discussions  s'élevè- 
rent au  sujet  de  ces  deux  histoires. 

La  jeune  comtesse,  saisissant  un  moment  où 
personne  ne  faisait  attention  à  elle ,  alla  dans  un 
boudoir  voisin  suivie  du  neveu  d'un  ex-pair  de 
France. 

Là  ,  ils  s'assirent  ensemble  sur  le  même  divan  , 
assez  embarrassés  ,  l'un  et  l'autre ,  n'osant  pas  se 
parler  ;  mais  comme  le  silence  est  très-bavard  en- 
tre un  jeune  homme  et  une  jolie  femme,  la  com- 
tesse retrouva  bientôt  la  parole. 

—  Monsieur,  lui  dit-elle  d'un  son  de  voix  tou- 


LE    CONSEIL.  7S 

chant ,  n'ètes-vous  pas  lié  depuis  long-temps  avec 
M.  de  la  Plaine...? 

—  Oui ,  madame. 

—  Et  le  connaissez-vous  bien?... 

—  Oui... 

—  Alors  je  vous  remercie  ,  monsieur,  du  con- 
seil indirect  que  vous  m'avez  donné.  —  Vous  êtes 
mon  véritable  ami  ,  vous!..  Vous  avez  raison  :  il 
n'y  a  pas  de  bonheur  assez  grand  pour  faire  affron- 
ter les  secrètes  tortures  que  les-passions  nous  font 
subir. 

M.  de  Villaines,  auquel  il  restait  une  ombre  de 
pudeur  dans  l'ame  ,  rougit  du  rôle  qu'il  venait  de 
jouer;  et ,  dès  ce  moment  il  devint  passionnément 
épris  de  madame  d'Esther. 


TOMK    III, 


SCÈNE  VIII. 


LA  BOURSE. 


Il  est  une  heure  délicieuse  aux  âmes  faciles  à 
s'épanouir  ,  aux  âmes  fraîches,  toujours  jeunes  et 
tendres  ;  cette  heure ,  la  plus  indécise  ,  la  plus 
variable  de  toutes  celles  dont  se  compose  une 
journée  ,  arrive  au  moment  où  la  nuit  n'est  pas 
encore  et  où  le  jour  n'est  plus.  La  lueur  crépus- 
culaire jette  ses  teintes  molles,  ses  reflets  bizarres 
sur  tous  les  objets  ;  et,  alors,  de  douces  rêveries 
naissent  entre  ces  mille  pièges  confus  que  pro- 
duisent les  combats  de  la  lumière  et  de  l'ombre. 
Le  silence  qui  règne  presque  toujours  pendant  cet 
instant  si  fécond  en  inspirations ,  le  rend  encore 
plus  cher  aux  artistes,  aux  peintres,  aux  statuaires. 
Alors  ,  ils  se  recueillent ,  se  mettent  à  dix  pas  de 
leurs  œuvres  ;  et,  ne  pouvant  plus  y  travailler,  ils 

7- 


"78  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

les  jugent  en  s'enivrant  de  leurs  sujets  avec  dé- 
lices. 

Celui  qui  n'est  pas  demeuré  pensif,  près  d'un 
ami ,  dans  ce  moment  de  songes  poétiques  ,  en 
comprendra  difficilement  les  indicibles  bénéfices. 
À  la  laveur  du  clair-obscur,  les  ruses  matérielles, 
employées  par  Fart  pour  faire  croire  aux  réalités 
de  la  vie,  disparaissent  entièrement.  Alors,  l'om- 
bre devient  ombre ,  le  jour  est  jour,  la  chair  est 
vivante,  les  yeux  remuent,  il  y  a  du  sang  dans  les 
veines,  et  les  étoffes  chatoient.  L'imagination  aide 
merveilleusement  au  naturel  de  chaque  détail; 
elle  ne  voit  plus  que  les  beautés  de  l'œuvre  ;  et , 
s'il  s'agit  d'un  tableau  ,  les  personnages  qu'il  re- 
présente semblent  et  parler  et  marcher. 

A  cette  heure,  l'illusion  règne  despotiquement  ; 
elle  se  lève  avec  la  nuit  ;  n'est-eîle  pas  pour  la, 
pensée  une  espèce  de  nuit  à  laquelle  nous  aimons 
à  croire?  Alors,  l'illusion  a  des  ailes  ,  elle  emporte 
lame  dans  le  monde  des  fantaisies  ,  monde  fertile 
en  voluptueux  caprices  ,  et  où  l'artiste  oublie  si 
bien  le  monde  positif,  la  veille  ,  le  lendemain, 
l'avenir,  et  jusqu'à  ses  créanciers. 

Donc,  à  cette  heure  de  magie,  un  jeune  peintre, 
homme  de  talent ,  et  qui,  dans  l'art ,  ne  voyait 
que  l'art  même ,  était  monté  sur  la  double  échelle 
dont  il  se  servait  pour  peindre  une  grande  et  haute 
toile,  déjà  riche  de  couleurs.  Là,  se  critiquant, 
s'admirant  avec  bonne  foi ,  nageant  au  cours  de 
ses  pensées  ,  il  s'était  abîmé  dans  une  de  ces  nié- 


LA    BOURSE.  79 

ditations  qui  ravissent  lame  et  la  grandissent ,  la 
caressent  et  la  consolent.  Sa  rêverie  dura  long- 
temps sans  doute  ;  la  nuit  vint  ;  et ,  soit  qu'il  vou- 
lût descendre  de  son  échelle  ,  soit  qu'il  eût  fait  un 
mouvement  imprudent  en  se  croyant  sur  le  plan- 
cher, car  l'événement  ne  lui  permit  pas  d'avoir  un 
souvenir  exact  des  causes  de  son  accident,  il 
tomba.  Sa  tête  ayant  porté  sur  un  tabouret ,  il 
perdit  connaissance ,  et  resta  sans  mouvement 
pendant  un  laps  de  temps  dont  il  ne  put  assigner 
la  durée. 

11  fut  tiré  par  une  douce  voix  de  l'espèce  d'en- 
gourdissement dans  lequel  il  était  plongé  ;  et , 
lorsqu'il  ouvrit  les  yeux,  la  vue  d'une  vive  lumière 
les  lui  fit  refermer  promptement.  Alors,  à  travers 
le  voile  dont  ses  sens  étaient  couverts,  il  entendit 
le  chuchotement  de  deux  femmes,  et  sentit  le  tact 
des  mains  jeunes,  timides,  entre  lesquelles  repo- 
sait sa  tète.  Enfin,  ayant  repris  connaissance,  il 
put  apercevoir  à  la  lueur  d'une  de  ces  vieilles  lam- 
pes dites  à  double  courant  d'air,  la  plus  délicieuse 
tête  de  jeune  fille  qu'il  eût  jamais  vue,  une  de  ces 
têtes  qui  souvent  passent  pour  un  caprice  du  pin- 
ceau, mais  qui ,  tout-à-coup,  réalisait,  pour  lui , 
les  théories  de  son  beau  idéal;  chaque  artiste  en 
a  un ,  d'où  procède  son  talent. 

Le  visage  de  l'inconnue  appartenait,  pour  ainsi 
dire,  au  type  fin  et  délicat  de  l'école  de  Prud'honr 
et  possédait,  de  plus,  cette  poésie  fantastique  dont 
Girodet  se  plaisait  à  revêtir  ses  figures.  La  frai* 


80  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

cheur  des  tempes ,  la  régularité  des  sourcils  ,  la 
pureté  des  lignes,  la  virginité  fortement  empreinte 
dans  tous  les  traits  de  cette  physionomie,  faisaient, 
de  la  jeune  fille,  une  création  accomplie.  Elle  avait 
une  taille  souple  et  mince,  des  formes  frêles.  Ses 
vêtemens,  quoique  simples  et  propres,  n'annon- 
çaient ni  la  fortune  ni  la  misère. 

En  reprenant  possession  de  lui-même  .  le  jeune 
peintre  exprima  son  admiration  par  un  regard  de 
surprise  ,  et  balbutia  de  confus  remerciemens.  Il 
trouva  son  front  pressé  par  un  mouchoir  ,  et  re- 
connut, malgré  l'odeur  particulière  aux  ateliers, 
la  senteur  forte  de  l'éther ,  qui  sans  doute  avait 
été  employé  pour  le  tirer  de  son  évanouissement. 
Puis  ,  il  finit  par  voir  une  vieille  femme  ,  qui  res- 
semblait aux  marquises  de  l'ancien  régime,  et 
tenait  la  lampe ,  en  donnant  des  conseils  à  la  jeune 
fille. 

—  Monsieur ,  répondit  celle-ci  à  l'une  des  de- 
mandes faites  par  le  peintre  pendant  le  moment  où 
il  était  encore  en  proie  à  tout  le  vague  que  la  chute 
avait  produit  dans  ses  idées  ;  ma  mère  et  moi,  nous 
avons  entendu  le  bruit  lourd  de  votre  corps  sur 
le  plancher  ;  puis ,  nous  crûmes  avoir  distingué 
un  gémissement  ;  et,  comme  ensuite  tout  rentra 
chez  vous  dans  un  silence  effrayant  ,  nous  nous 
sommes  empressées  de  monter.  En  trouvant  la 
clef  sur  la  porte  ,  nous  nous  sommes  heureuse- 
ment permis  d'entrer  ,  car  nous  vous  avons  aperçu 
étendu  par  terre,  sans  mouvement;  et ,   dans  le 


LA    BOURSE.  81 

premier  moment ,  nous  avons  eu  bien  peur  pour 
vous...  Ma  mère  a  été  chercher  tout  ce  qu'il  fal- 
lait pour  faire  une  compresse  et  vous  ranimer.  — 
Vous  êtes  blessé  au  front...  là...  sentez-vous? 

—  Oui...  — maintenant...  dit- il. 

—  Oh!  cela  ne  sera  rien...., reprit  la  vieille 
mère...  Votre  tête  ,  a ,  par  bonheur  ,  porté  sur  ce 
mannequin. 

—  Je  me  sens  infiniment  mieux  !...  répondit  le 
peintre,  et  n'ai  plus  besoin  que  d'une  voiture  pour 
retourner  chez  moi,  La  portière  ira  m'en  chercher 
une.... 

Il  voulut  réitérer  ses  remerciemens  aux  deux 
inconnues  ;  mais  à  chaque  phrase  la  vieille  dame 
l'interrompait  en  disant  : 

—  Demain ,  monsieur ,  ayez  bien  soin  de  met- 
tre des  sangsues  ou  de  vous  faire  saigner...  —  Bu- 
vez quelques  tasses  d'arnica  ou  de  vulnéraire... 

La  jeune  fille  gardait  le  silence.  Elle  regardait , 
à  la  dérobée ,  le  peintre  et  les  tableaux  de  l'ate- 
lier ;  mais  il  y  avait  dans  sa  contenance  et  dans 
ses  regards  une  décence  parfaite.  Sa  curiosité  res- 
semblait à  de  la  distraction  ,  et  ses  yeux  parais- 
saient exprimer  cet  intérêt  que  les  femmes  portent, 
avec  une  spontanéité  pleine  de  grâce,  à  tout  ce 
qui  est  malheur  en  nous. 

Les  deux  inconnues  semblèrent  oublier  les  œu- 
vres du  peintre  ,  en  présence  du  peintre  souffrant  ; 
et ,  lorsqu'il  les  eut  rassurées  sur  sa  situation ,  elles 
sortirent  en  l'examinant  avec  une  douce  sollici- 


OÀ  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

tude  ,  également  dénuée  d'emphase  et  de  familia- 
rité ,  sans  lui  faire  de  questions  indiscrètes  et  sans 
chercher  à  lui  inspirer  le  désir  de  les  connaître. 
Il  y  eut  dans  toutes  leurs  actions  ,  un  naturel  ex- 
quis ,  un  hon  goût ,  des  manières  nohles  et  simples, 
qui ,  dans  le  moment ,  produisirent  peu  d'effet  sur 
le  peintre .  mais  qui ,  plus  tard  ,  l'intéressèrent  vi- 
vement lorsqu'il  redemanda  les  légers  incidens  de 
cette  scène  aux  rêves  de  sa  mémoire. 

En  arrivant  à  l'étage  au  dessus  duquel  était  situé 
l'atelier  du  peintre  ,  la  vieille  femme  s'écria  dou- 
cement : 

—  Adélaïde  ,  tu  as  laissé  la  porte  ouverte... 

—  C'était  pour  me  secourir  ! . . .  répondit  le  pein- 
tre avec  un  sourire  de  reconnaissance. 

— Ma  mère  !  vous  êtes  descendue  tout  à  l'heure  !  « . 
répliqua  la  jeune  fille  en  rougissant. 

—  Voulez-vous  que  nous  vous  accompagnions 
jusqu'en  bas?...  dit  la  mère  au  peintre.  —  L'esca- 
lier est  si  sombre  !... 

—  Je  vous  remercie  ,  madame...  Je  suis  mieux. 

—  Tenez  bien  la  rampe  !... 

Et,  restant  sur  le  pallier,  les  deux  femmes 
éclairèrent  le  jeune  homme  en  écoutant  le  bruit 
de  ses  pas — 

Afin  de  faire  comprendre  tout  ce  que  cette 
scène  pouvait  avoir  de  piquant  et  d'inattendu  pour 
le  peintre ,  il  faut  ajouter  que  depuis  quelques 
jours  seulement  il  avait  installé  son  atelier  dans 
le  comble  de  cette  maison ,  située  à  l'endroit  le 


LA    BOURSE.  83 

plus  obscur  ,  le  plus  étroit ,  le  plus  boueux  de  la 
rue  de  Suresne ,  presque  devant  l'église  de  la  Ma- 
deleine, et  à  deux  pas  de  son  appartement  qui  se 
trouvait  rue  des  Champs-Elysées. 

La  célébrité  que  son  talent  lui  avait  acquise 
ayant  fait  de  lui  l'un  des  artistes  les  plus  chers  à 
la  France  ,  il  commençait  à  ne  plus  connaître  le 
besoin,  et  jouissait,  selon  son  expression,  dC  ses 
dernières  misères...  Alors,  au  lieu  d'aller  travailler 
dans  un  de  ces  ateliers  situés  près  des  barrières , 
et  dont  le  loyer  modique  était  jadis  en  rapport  avec 
la  modestie  de  ses  gains  et  de  son  nom ,  il  avait 
satisfait  à  un  désir  qui  renaissait  tous  les  jours,  en 
s'évitant  une  longue  course,  et  la  perte  d'un  temps 
devenu  pour  lui  plus  précieux  que  jamais. 

Personne  au  monde  n'eût  inspiré  autant  d'inté- 
rêt que  Jules  Schinner  s'il  n'eût  consenti  à  se  faire 
connaître  ;  mais  il  ne  confiait  pas  légèrement  les 
secrets  de  sa  vie. 

Il  était  l'idole  d'une  mère  pauvre  qui  l'avait  élevé 
au  prix  des  plus  dures  privations.  Mademoiselle 
Schinner,  fille  d'un  fermier  alsacien,  n'avait  ja- 
mais été  mariée.  Soname  tendre  fut  jadis  cruelle- 
ment froissée  par  un  homme  riche  qui  ne  se  pi- 
quait pas  d'une  grande  délicatesse  en  amour...  Le 
jour  où,  jeune  fille,  et  dans  tout  l'éclatde  sa  beauté, 
dans  toute  la  gloire  de  sa  vie  ,  elle  subit ,  aux  dé- 
pens de  son  cœur  et  de  ses  plus  belles  illusions  , 
ce  désenchantement  qui  nous  atteint  si  lente- 
ment et  si  vite,  parce  que  nous  voulons  croire  le 


8-4  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE.  * 

plus  tard  possible  au  mal ,  et  qu'il  nous  semble 
toujours  venu  trop  promptement  ;  ce  jour  fut  donc 
un  siècle  de  réflexions  ;  ce  fut  aussi  le  jour  des 
pensées  religieuses  et  de  la  résignation.  Elle  refusa 
les  aumônes  de  celui  qui  l'avait  trompée,  renonça 
au  monde  et  se  fit  une  gloire  de  sa  faute.  Elle  se 
jeta  tout  entière  dans  l'amour  maternel,  en  lui  de- 
mandant , pour  toutes  les  j  ouissances  sociales  qu'elle 
abdiquait,  les  secrètes  délices  d'une  vie  tranquille 
et  inconnue... 

Elle  vécut  de  travail,  accumulant  un  trésor  dans 
son  fils  .  Aussi,  plus  tard  ,  un  jour,  une  heure ,  lui 
paya  les  longs  et  lents  sacrifices  de  son  indigence... 
A  la  dernière  exposition,  son  fils  Jules  Schinner, 
avait  reçu  la  croix  de  la  Légion-d'Honneur  ;  et  les 
journaux,  unanimes  en  faveur  d'un  talent  ignoré, 
retentissaient  encore  de  louanges  sincères.  Les 
artistes  eux-mêmes  reconnaissaient  Schinher  pour 
un  maître,  et  ses  tableaux  étaient  couverts  d'or. 

A  vingt-cinq  ans  ,  Jules  Schinner ,  auquel  sa 
mère  avait  transmis  une  ame  de  femme  ,  une 
grande  délicatesse  d'organes  et  d'immenses  ri- 
chesses de  cœur,  avait  mieux  que  jamais,  compris 
sa  situation  dans  le  monde.  Voulant  rendre  à  sa 
mère  toutes  les  jouissances  dont  la  société  l'avait 
privée  pendant  si  long-temps, M  vivait  pour  elle,  es- 
pérant, à  force  de  gloire  et  de  fortune,  la  voir  un 
jour  heureuse,  riche,  considérée,  entourée  d'hom- 
mes célèbres. 

Donc,  Schinner  avait  choisi  ses  amis  parmi  les 


LA    BOURSE.  85 

hommes  les  plus  honorables  et  les  plus  distingués; 
il  était  difficile  dans  le  choix  de  ses  relations  ,  et 
voulait  encore  élever  sa  position,  déjà  si  haute  par 
le  talent.  Le  travail  obstiné  auquel  il  s'était  voué 
dès  sa  jeunesse  l'avait  laissé  dans  les  belles  croyan- 
ces qui  décorent  les  premiers  jours  de  la  vie,  en  le 
forçant  à  demeurer  dans  la  solitude  ,  cette  mère 
des  grandes  pensées.  Son  ame  adolescente  ne  mé- 
connaissait aucune  des  mille  pudeurs  qui  font  du 
jeune  homme  un  être  à  part,  dont  le  cœur  abonde 
en  félicités,  en  poésies  ,  en  espérances  vierges  , 
faibles  aux  yeux  des  gens  blasés,  mais  profondes, 
parce  qu'elles  sont  simples.  Il  avait  été  doué  de 
ces  manières  douces  et  polies  qui  vont  si  bien  à 
l'ame  et  séduisent  ceux  même  dont  elles  ne  sont 
pas  comprises.  Il  était  bien  fait,  modeste.  Sa  voix 
avait  un  timbre  argenté.  En  le  voyant,  on  se  sen- 
tait porté  vers  lui  par  une  de  ces  attractions  mo- 
rales que  les  savans  ne  savent  heureusement  pas 
encore  analyser;  ils  y  auraient  trouvé  quelque 
phénomène  de  galvanisme  ou  le  jeu  de  je  ne  sais 
quel  fluide  ,  et  nous  formuleraient  nos  sentimens 
par  des  proportions  d'oxigène  et  d'électricité. 

Ces  détails  feront  peut-être  comprendre  aux 
gens  hardis  par  caractère  et  aux  hommes  bien 
cravatés,  pourquoi  pendant  l'absence  du  portier  , 
qu'il  avait  envoyé  chercher  une  voiture  au  bout 
de  la  rue  de  la  Madeleine,  Jules  Schinner  ne  fit  à 
la  portière  aucune  question  sur  les  deux  personnes 
dont  il  venait  d'éprouver  le  bon  cœur.  Mais  quoi- 

8 


86  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

qu'il  répondît  par  oui  et  non  aux  demandes,  natu- 
relles en  semblables  occurrences  ,  qui  lui  furent 
faites  par  cette  femme  sur  son  accident  et  sur  l'in- 
tervention officieuse  des  locataires  qui  occupaient 
le  quatrième  étage,  il  ne  put  l'empêcher  d'obéir  à 
l'instinct  des  portiers;  et ,  alors,  elle  lui  parla  des 
deux  inconnues  selon  les  intérêts  de  sa  politique 
et  les  jugemens  souterrains  de  la  loge. 

—  Ah ,  dit-elle ,  c'est  sans  doute  mademoiselle 
Leseigneur  et  sa  mère!....  Elles  demeurent  ici 
depuis  quatre  ans  ,  et  nous  ne  savons  pas  encore 
ce  qu'elles  font.  Le  matin,  jusqu'à midiseulement, 
une  vieille  femme  de  ménage ,  à  moitié  sourde  , 
et  qui  ne  parle  pas  plus  qu'un  mur,  vient  les  ser- 
vir ;  puis ,  le  soir,  deux  ou  trois  vieux  messieurs  , 
décorés  comme  vous,  monsieur.,,  dont  l'un  a 
équipage ,  des  domestiques  ,  et  auquel  on  donne 
aux  environs  de  5o,ooo  livres  de  rente  ,  arrivent 
chez  elles,  et  restent  souvent  très-tard... Du  reste, 
ce  sont  des  locataires  bien  tranquilles ,  comme 
vous  ,  monsieur;  mais  dam',  c'est  économe ,  ça  vit 
de  rien...  Aussitôt  qu'il  arrive  une  lettre,  elles  la 
paient.  C'est  drôle ,  monsieur,  la  mère  se  nomme 
autrement  que  sa  fille...  — Ah  !  quand  elles  vont 
aux  Tuileries  ,  mademoiselle  est  bien  flambante , 
et  elle  ne  sort  pas  de  fois  qu'elle  ne  soit  suivie  de 
jeunes  gens,  auxquels  elle  ferme  la  porte  au  nez.. 
Mais  c'est  aussi  que  le  propriétaire  ne  souffrirait 
pas... 

La  voiture  étant  arrivée  ?  Jules  n'en  entendit 


LA    BOURSE.  87 

pas  davantage  et  revint  chez  lui.  Sa  mère ,  à  la- 
quelle il  raconta  son  aventure ,  pansa  de  nouveau 
la  blessure  qu'il  s'était  faite  à  la  tête,  et  ne  lui  per- 
mit pas  de  retourner  le  lendemain  à  son  atelier. 
Elle  appela  le  médecin.  Consultation  faite,  diver- 
ses prescriptions  furent  faites  ,  et  Jules  resta  deux 
jours  au  logis. 

Pendant  cette  réclusion  forcée ,  son  imagination 
inoccupée  lui  rappela  vivement ,  et  comme  par 
fragmens ,  les  détails  de  la  scène  qu'il  avait  eue 
sous  les  yeux  après  son  évanouissement.  Le  profil 
de  la  jeune  fille  passait  devant  lui  comme  une  vi- 
sion ;  puis,  il  revoyait  le  visage  flétri  de  la  mère  , 
ou  sentait  encore  les  mains  douces  d'Adélaïde;  en- 
fin ,  tantôt  il  retrouvait  un  geste  dont  il  avait  été 
peu  frappé  d'abord  ,  et  dont  le  souvenir  lui 'révé- 
lait des  grâces  exquises  ;  tantôt ,  une  attitude  ou 
les  sons  d'une  voix  mélodieuse;  et  le  souvenir 
embellissait  les  moindres  accidens  de  cet  épi- 
sode. 

Aussi ,  le  surlendemain  ,  quand  il  retourna  de 
bonne  heure  à  son  atelier,  la  visite  qu'il  avait  in- 
contestablement le  droit  de  faire  à  ses  voisines 
était  la  véritable  cause  de  son  empressement ,  et 
il  oubliait  déjà  ses  tableaux  commencés. 

Au  moment  où  une  passion  brise  ses  langes  ,  il 
y  a  des  plaisirs  inexplicables  ;  mais  tous  ceux  qui 
ont  aimé  doivent  les  comprendre.  Aussi,  quelques 
personnes  sauront  pourquoi  le  peintre  monta  len- 
tement les  marches  du  quatrième  étage,  et  seront 


88  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

dans  le  secret  des  pulsations  qui  se  succédèrent  ra- 
pidement dans  son  cœur  au  moment  où  il  vit  la 
porte  brune  du  modeste  appartement  qu'habitait 
mademoiselle  Leseigneur. 

Cette  fille,  qui  ne  portait  pas  le  nom  de  sa  mère, 
avait  réveillé  mille  sympathies  dans  Famé  du  jeune 
peintre.  Voulant  voir  entre  elle  et  lui  quelques  si- 
militudes déposition  ,  il  la  dotait  des  malheurs  de 
sa  propre  origine.  Tout  en  travaillant ,  il  se  livra 
délicieusement  à  des  pensées  d'amour,  et  dans  un 
but  qu'il  ne  s'expliquait  pas  trop ,  il  fit  beaucoup 
de  bruit ,  comme  pour  obliger  les  deux  dames  à 
s'occuper  de  lui  ainsi  qu'il  s'occupait  d'elles.  11 
resta  très  tard  à  son  atelier,  il  y  dîna  ;  et ,  vers 
sept  heures  descendit  chez  ses  voisines. 

Rarement  les  peintres  de  mœurs  nous  ont  initié 
par  la  parole  ou  par  leurs  écrits  à  ces  intérieurs 
vraiment  curieux  de  certaines  existences  parisien- 
nes ,  au  secret  de  ces  habitations  d'où  sortent  de 
si  fraîches ,  de  si  élégantes  toilettes ,  des  femmes 
si  brillantes ,  qui ,  riches  au  dehors  ,  voient  par- 
tout, chez  elles ,  les  signes  d'une  fortune  équivo- 
que. 

Si  cette  peinture  se  trouve  ici  un  peu  franche- 
ment dessinée,  n'accusez  pas  la  description  de 
longueurs  ;  car  elle  fait ,  pour  ainsi  dire ,  corps 
avec  l'histoire.  En  effet ,  l'aspect  de  l'appartement 
habité  par  ses  deux  voisines  influa  beaucoup  sur 
les  sentimens  et  les  espérances  de  Jules  Schinner. 

Et  d'abord  ,  la  vérité  historique  oblige  de  dire 


LA    BOURSE.  89 

que  la  maison  appartenait  à  l'un  de  ces  proprié- 
taires chez  lesquels  préexiste  une  horreur  profonde 
pour  les  réparations  et  les  embellissemens  ,  un  de 
ces  hommes  qui  considèrent  leur  position  de  pro- 
priétaires parisiens  comme  un  état;  dans  la  grande 
chaîne  des  espèces  morales  ,  ils  tiennent  le  milieu 
entre  l'avare  et  l'usurier.  Optimistes  par  calcul , 
ils  sont  tous  fidèles  au  statu  quo  de  M.  de  Metter- 
nich  î  Si  vous  parlez  de  déranger  un  placard ,  une 
porte,  ou  de  pratiquer  la  plus  nécessaire  des  ven- 
touses ,  leurs  yeux  vacillent ,  leur  bile  s'émeut,  et 
ils  se  cabrent  comme  des  chevaux  effrayés.  Quand 
le  vent  a  renversé  quelques  faîteaux  de  leurs  che- 
minées ,  ils  sont  malades  et  se  privent  d'aller  au 
Gymnase  ou  à  la  Porte-Saint-Martin  pour  cause 
de  réparations. 

Alors ,  Jules ,  qui ,  à  propos  des  constructions 
et  de  certains  embellissemens  à  faire  dans  son 
atelier,  avait  eu  gratis  la  représentation  d'une 
scène  comique  avec  ce  propriétaire ,  ancien  chef 
au  ministère  de  la  guerre  sous  monsieur  Carnot, 
Jules  ne  s'étonna  pas  des  tons  noirs  et  gras ,  des 
teintes  huileuses,  des  taches  et  autres  accessoires 
assez  désagréables  dont  les  boiseries  étaient  déco- 
rées. Ces  stigmates  de  misère  ne  sont  pas  sans 
poésie  aux  yeux  d'un  artiste. 

Mademoiselle  Leseigneur  vint  elle-même  ouvrir 
la  porte.  En  voyant  le  jeune  peintre ,  eile  le  salua, 
puis ,  en  même  temps ,  avec  cette  dextérité  pari- 
sienne et  cette  présence  d'esprit  que  donne  la  fierté, 

8. 


90  SCÈNES    DE    Lk    VIE    PRIVÉE. 

elle  se  retourna  pour  fermer  la  porte  d'une  cloison 
vitrée  à  travers  laquelle  Jules  aurait  pu  voir  quel- 
ques linges  étendus  sur  des  cordes ,  au-dessus  des 
fourneaux  économiques  ;  puis  un  vieux  lit  de  san- 
gles, la  braise,  le  charbon,  les  fers  à  repasser,  la 
fontaine  filtrante  ;  enfin  la  vaisselle  et  tous  les 
ustensiles  particuliers  aux  petits  ménages.  Des 
rideaux  de  mousseline  assez  propres  cachaient 
soigneusement  ce  capharnaum^  mot  en  usage 
pour  désigner  familièrement  ces  espèces  de  labo- 
ratoires ;  celui-ci  était  éclairé  par  des  jours  de  souf- 
france pris  sur  une  cour  voisine. 

Avec  ce  coup  d'œil  cruel  d'observation  et  de 
rapidité  que  possèdent  les  artistes,  Jules  vit  la 
destination ,  les  meubles ,  l'ensemble  et  l'état  de 
cette  première  pièce  coupée  en  deux. 

La  partie  honorable  qui  servait  tout  ensemble 
d'antichambre  et  de  salle  à  manger,  était  tendue 
d'un  vieux  papier  couleur  aurore,  à  bordure  ve- 
loutée ,  sans  doute  fabriqué  par  Réveillon ,  et  dont 
les  trous  ou  les  taches  avainet  été  soigneusement 
dissimulés  sous  des  pains  à  cacheter.  Des  estampes 
représentant  les  batailles  d'Alexandre  par  Lebrun, 
mais  à  cadres  dédorés  ,  garnissaient  symétrique- 
ment les  murs. 

Au  milieu  de  cette  pièce  était  une  table  d'acajou 
massif,  vieille  de  formes  et  à  bords  usés.  Il  y  avait 
un  petit  poêle  dans  la  cheminée ,  dont  i'âtre  con- 
tenait une  armoire.  Les  chaises  offraient,  par  un 
contraste  bizarre,  quelques  vestiges  d'une  splen- 


LA    BOURSE.  91 

deur  passée  :  elles  étaient  en  acajou  assez  bien 
sculpté ,  mais  le  maroquin  rouge  du  siège ,  les  clous" 
dorés  et  les  cannetilles  avaient  de  nombreuses 
cicatrices  comme  de  vieux  sergens  impériaux. 

Puis ,  il  y  avait  dans  cette  pièce  de  ces  choses 
qui  ne  se  trouvent  que  dans  ces  sortes  de  ménages 
amphibies  ,  objets  innommés  ,  participant  du  luxe 
et  de  la  misère.  Ainsi  Jules  vit  une  très  belle  longue- 
vue,  magnifiquement  ornée ,  suspendue  au-dessus 
de  la  petite  glace  verdàtre  qui  décorait  la  che- 
minée. 

Enfin,  pour  appareiller  ce  mobilier  étrange b 
il  y  avait  entre  la  cheminée  et  la  cloison  un  mau- 
vais buffet  peint,  imitant  l'acajou,  celui  de  tous 
les  bois  qu'on  réussit  le  moins  à  simuler.  Mais  le 
carreau  rouge  et  glissant ,  mais  les  médians  petits 
tapis  placés  devant  les  chaises ,  mais  les  meubles , 
tout  reluisait  de  cette  propreté  frotteuse  qui  donne 
un  faux  lustre  aux  vieilleries  et  en  accuse  encore 
mieux  les  défectuosités ,  l'âge  et  les  longs  services. 

Il  régnait  dans  cette  pièce  une  senteur  indéfi- 
nissable qui  résultait  nécessairement  des  exhalai- 
sons du  capharnaùm  mêlées  aux  vapeurs  de  la 
salle  à  manger  et  de  l'escalier.  Cependant  la  fenêtre 
était  entr'ouverte  et  l'air  de  la  rue  agitait  les  ri- 
deaux de  percale  soigneusement  étendus ,  de  ma- 
nière à  cacher  l'embrasure  où  tous  les  précédens 
locataires  avaient  signé  leur  présence  par  diffé- 
rentes incrustations ,  espèces  de  fresques  domes- 
tiques. 


9ï2  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Adélaïde  ouvrit  promptement  la  porte  de  l'autre 
pièce,  et  y  introduisit  le  peintre  avec  un  certain 
plaisir. 

Jules  ayant  vu  jadis  chez  sa  mère  les  mêmes 
signes  d'indigence ,  et  les  ayant  remarqués  avec 
la  singulière  vivacité  d'impression  qui  caractérise 
les  premières  acquisitions  de  notre  mémoire ,  en- 
tra mieux  que  tout  autre  ne  l'aurait  fait  dans  les 
détails  de  cette  existence ,  et ,  en  reconnaissant  les 
choses  de  sa  vie  d'enfance,  il  n'eut  ni  mépris  de 
ce  malheur  caché,  ni  orgueil  du  luxe  dont  il  avait 
récemment  entouré  sa  mère. 

—  Eh  bien  !  monsieur,  j'espère  que  vous  ne 
vous  sentez  plus  de  votre  chute...  lui  dit  la  vieille 
mère  en  se  levant  d'une  antique  bergère  placée 
au  coin  de  la  cheminée ,  et  en  lui  présentant  un 
fauteuil. 

—  Non,  madame,  et  je  viens  vous  remercier 
des  bons  soins  que  vous  m'avez  donnés  ;  surtout 
mademoiselle  ,  qui  m'a  entendu  tomber... 

En  disant  cette  phrase  empreinte  de  l'adorable 
stupidité  que  donnent  à  l'ame  les  premiers  trou- 
bles de  l'amour  irai ,  Jules  regardait  la  jeune  fille  ; 
,  mais  Adélaïde  allumait  la  lampe  à  dpuble  courant 
d'air,  afin  de  faire  disparaître  un  grand  mar- 
tinet de  cuivre  et  sa  chandelle  ornée  de  quelques 
cannelures  saillantes  par  un  coulage  extraor- 
dinaire. 

Elle  salua  légèrement ,  alla  mettre  le  martinet 
dans  l'anticbambre ,  revint  placer  la  lampe  sur  la 


LA    BOCKS::-  98 

cheminée ,  et  s'assit  près  de  sa  mère,  un  peu  en 
arrière  du  peintre  ,  afin  de  pouvoir  le  regarder  à 
son  aise.  Mais  il  y  avait  une  grande  glace  sur  la 
cheminée; et,  Jules  y  ayant  promptement  jeté  les 
yeux  pour  voir  Adélaïde ,  cette  petite  ruse  déjeune 
fille  ne  servit  qu'à  les  embarrasser  tous  deux  al- 
ternativement. 

En  causant  avec  madame  Leseigneur,  car  Jules 
lui  donna  ce  nom  à  tout  hasard  ,  il  examina  le 
salon,  mais  décemment  et  à  la  dérobée.  Le  foyer 
était  plein  de  cendres  ,  et  sur  des  chenets  de  fer  à 
figures  égyptiennes  ,  deux  tisons  essayaient  de  se 
rejoindre  devant  une  bûche  de  terre,  enterrée 
aussi  soigneusement  que  peut  l'être  le  trésor  d'un 
avare.  Heureusement  un  vieux  tapis  d'Aubusson 
bien  raccommodé,  bien  passé  ,  usé  comme  l'habit 
d'un  invalide  ,  était  posé  sur  le  carreau  dont  il 
amortissait  la  froideur.  Les  murs  avaient  pour  or- 
nement un  papier  rougeâtre  figurant  une  étoffe  de 
lampasse  à  dessins  jaunes.  Au  milieu  de  la  paroi 
opposée  à  celle  où  étaient  les  fenêtres  ,  Jules  vit 
une  fente  et  les  plis  faits  par  les  deux  portes  d'une 
alcôve  ,  où  sans  doute  se  trouvait  le  lit  de  madame 
Leseigneur.  Un  canapé  placé  devant  cette  ouver- 
ture secrète  la  déguisait  imparfaitement.  En  face 
de  la  cheminée ,  il  y  avait  une  très  belle  commode 
en  acajou ,  dont  les  ornemens  ne  manquaient  ni 
de  richesse  ni  de  bon  goût  ;  un  portrait  était  ac- 
croché au-dessus ,  et  représentait  un  militaire  de 
haut  grade  :  mais  le  peu  de  lumière  ne  permit 


94  SCENES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

pas  au  peintre  de  distinguer  à  quelle  arme  il  ap- 
partenait. C'était ,  du  reste  ,  une  effroyable  croûte, 
plutôt  faite  en  Chine  qu'à  Paris.  Les  rideaux  des 
fenêtres  étaient  en  soie  rouge,  mais  décolorés 
comme  le  meuble  en  tapisserie  jaune  et  rouge  qui 
garnissait  ce  salon  à  deux  fins.  Sur  le  marbre  de 
la  commode,  un  précieux  plateau  de  malachite 
verte  supportait  une  douzaine  de  tasses  à  café , 
magnifiques  de  peinture,  et  sans  doute  faites  à 
Sèvres  ;  puis ,  sur  la  cheminée ,  il  y  avait  l'éter- 
nelle pendule  de  l'empire  ,  un  guerrier  guidant 
les  quatre  chevaux  d'un  char,  dont  chaque  rais 
de  la  roue  porte  le  chiffre  d'une  heure .  Les  bou- 
gies des  flambeaux  étaient  jaunies  par  la  fumée  , 
et  à  chaque  coin  du  chambranle  de  la  cheminée 
s'élevait  un  vase  en  porcelaine  dans  lequel  se 
trouvait  un  bouquet  de  fleurs  artificielles  plein 
de  poussière  et  garni  de  mousse.  Au  milieu  de  la 
pièce,  Jules  remarqua  une  table  de  jeu  tout  ou- 
verte et  des  cartes  neuves. 

Pour  un  observateur  ,  il  y  avait  je  ne  sais  quoi 
de  désolant  dans  le  spectacle  de  cette  misère  far- 
dée comme  une  vieille  femme  qui  veut  faire  men- 
tir son  visage.  À  ce  spectacle,  tout  homme  de  bon 
sens  se  serait  proposé  secrètement  et  tout  d'abord 
cette  espèce  de  dilemme  :  ou  ces  deux  femmes  sont 
la  probité  même,  ou  elles  vivent  d'intrigues  et  du 
jeu;  mais,  en  voyant  Adélaïde,  un  jeune  homme 
aussi  pur  que  l'était  Jules  devait  croire  à  l'inno- 
cence la  plus  parfaite,  et  prêter  aux  incohérences 
de  ce  mobilier  les  plus  honorables  causes. 


LA    BOURSE.  95 


—  Ma  fille  ,  dit  la  vieille  dame  à  la  jeune  per- 
sonne, j'ai  froid  ;  faites-nous  un  peu  de  feu,  etdon- 
nez-moi  mon  sehall. 

Adélaïde  alla  dans  une  chambre  contiguë  au  sa- 
lon, et  où  sans  doute  elle  couchait  ;  puis,  elle  re- 
vint ,  apportant  à  sa  mère  un  sehall  de  cachemire 
qui  jadis  avait  dû  valoir  la  rançon  d'un  roi.  Jules 
ne  se  souvint  pas  d'avoir  vu  des  couleurs  aussi  ri- 
ches ,  des  dessins  aussi  achevés  que  ceux  de  ce 
beau  tissu;  mais  il  était  vieux,  sans  fraîcheur,  plein 
de  reprises  habilements  faites,  et  s'harmoniait  par- 
faitement avec  tous  les  meubles.  Madame  Lesei- 
gneur  s'en  enveloppa  très  artistement  et  avec  une 
adresse  de  vieille  femme  qui  aurait  pu  faire  croire 
à  la  vérité  de  ses  paroles.  La  jeune  fille  courut 
lestement  au  capharnaûm  ,  et  reparut  avec  une 
poignée  de  menu  bois  qu'elle  jeta  dans  le  feu,  pour 
le  rallumer. 

Il  serait  assez  difficile  de  traduire  la  conversa- 
tion qui  eut  lieu  entre  ces  trois  personnes.  Guidé 
par  ce  tact  que  donnent  presque  toujours  les  mal- 
heurs éprouvés  dès  l'enfance,  Jules  n'osait  se  per- 
mettre la  moindre  observation  relative  cà  la  posi- 
tion de  ses  voisines,  en  voyant  autour  de  lui  tous 
les  symptômes  d'une  gène  affreuse,  mal  déguisée; 
car  la  plus  simple  question  eût  été  indiscrète  et  ne 
devait  être  faite  que  par  une  amitié  déjà  vieille. 
Cependant ,  le  peintre  était  profondément  préoc- 
cupé de  cette  misère  cachée  ;  son  ame  généreuse 
en   souffrait  ;  mais  sachant  tout  ce  que  la  pitié  , 


96  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

même  la  plus  amie  ,  peut  avoir  d'offensif ,  il  se 
trouvait  mal  à  Taise  du  désaccord  qui  existait  en- 
tre ses  pensées  et  ses  paroles.  Les  deux  dames  par- 
lèrent d'abord  de  peinture  ,  car  les  femmes  devi- 
nent très  bien  les  secrets  embarras  que  cause  une 
première  visite,  parce  qu'elles  les  éprouvent  peut- 
être  ,  et  la  nature  de  leur  esprit  leur  fournit  mille 
ressources  pour  les  faire  cesser.  En  interrogeant 
le  jeune  homme  sur  les  procédés  matériels  de  son 
art  ,  sur  ses  études  ,  Adélaïde  et  sa  mère  surent 
l'enhardir  à  causer  ;  et  les  riens  indéfinissables  de 
leur  conversation,  animée  de  bienveillance,  l'ame- 
nèrent tout  naturellement  à  faire  des  remarques , 
des  réflexions  qui  peignirent  la  nature  de  ses 
mœurs  intimes  et  de  son  ame. 

La  vieille  dame  avait  dûêtrebelle,  mais  des  se- 
crets chagrins  ayant  flétri  et  ridé  son  visage  avant 
le  temps,  il  ne  lui  restaitplus  que  les  traits  saiilans, 
les  contours,  en  un  mot  le  squelette  d'une  physio- 
nomie, dont  l'ensemble  indiquait  une  grande  fi- 
nesse, beaucoup  de  grâces  dans  le  jeu  des  yeux,  et 
qui  se  [ressentait  de  cette  expression  particulière 
aux  femmes  de  l'ancienne  cour  ,  que  rien  ne  sau- 
rait définir.  Mais  l'ensemble  de  ces  traits  si 
fins,  si  déliés ,  pouvait  tout  aussi  bien  dénoter  des 
sentiments  mauvais ,  faire  supposer  l'astuce  et  la 
ruse  féminines  à  un  haut  degré  de  perversité.  En 
effet,  le  visage  de  la  femme  a  cela  d'embarrassant 
pour  les  observateurs  vulgaires  ,  que  la  différence 
entre  la  franchise  et  la  duplicité ,  entre  le  génie  de 


LA    BOIJKSK.  97 

l'intrigue  et  le  génie  du  cœur,  y  est  imperceptible. 
Il  faut  savoir  deviner  ces  nuances  insaisissables. 
C'est  tantôt  une  ligne  plus  ou  moins  courbe  ,  une 
fossette  plus  ou  moins  creuse,  une  saillie  plus  ou 
moins  bombée  ou  proéminente  ;  et  l'appréciation 
de  ces  diagnostics  est  tout  entière  dans  le  domaine 
de  la  vue  ;  les  yeux  peuvent  seuls  nous  faire  dé- 
couvrir ce  que  chacun  est  intéressé  à  cacher ,  et 
la  science  de  l'observateur  gît  clans  la  rapide  pers- 
picacité de  son  coup  d'œil. 

Donc,  il  en  était  du  visage  de  cette  vieille  dame 
comme  de  l'appartement  qu'elle  habitait  ;  il  sem- 
blait aussi  difficile  de  savoir  si  cette  misère  couvrait 
des  vices  ou  une  haute  probité,  que  de  reconnaître 
si  la  mère  d'Adélaïde  était  une  ancienne  coquette 
habituée  à  tout  peser,  à  tout  calculer,  à  tout  ven- 
dre, ou  une  femme  aimante,  faible,  pleine  de  grâce 
et  de  délicatesse.  Mais  à  l'âge  de  Jules  Schinner, 
le  premier  mouvement  du  cœur  est  de  croire  au 
bien  ;  aussi ,  en  contemplant  le  front  noble  et 
presque  dédaigneux  d'Adélaïde  ,  en  regardant  ses 
yeux  pleins  d'aine  et  de  pensées  ,  il  respira,  pour 
ainsi  dire ,  les  suaves  et  modestes  parfums  de  la 
vertu. 

Au  milieu  delà  conversation,  il  saisit  l'occasion 
de  parler  des  portraits  en  général  pour  avoir  le 
droit  d'examiner  l'effroyable  pastel,  dont  toutes 
les  teintes  avaient  pâli ,  et  dont  la  poussière  était 
en  grande  partie  tombée. 

—  Vous  tenez  sans  doute  à  cette  peinture  en 

9 


98  '         SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

faveur  de  la  ressemblance,  mesdames,  carie  dessin 
en  est  horrible...  dit-il  en  regardant  Adélaïde. 

—  Elle  a  été  faite  à  Calcutta,  en  grande  hâte!... 
répondit  la  mère  d'une  voix  émue. 

Puis ,  elle  contempla  l'esquisse  informe  avec 
cet  abandon  profond  que  donnent  les  souvenirs 
de  bonheur  quand  ils  se  réveillent  tous ,  soudain , 
et  qu'ils  tombent  sur  le  cœur  comme  une  bien- 
faisante rosée  ,  aux  douces  et  fraîches  impressions 
de  laquelle  on  aime  à  s'abandonner;  mais  il  y  avait 
aussi  dans  l'expression  du  visage  de  la  vieille  dame 
les  vestiges  d'un  deuil  éternel  ;  ou ,  du  moins  ,  ce 
fut  ainsi  que  le  peintre  comprit  l'attitude  et  la 
physionomie  de  sa  voisine.  Alors,  il  vint  s'asseoir 
près  d'elle  ,  et  lui  dit  d'une  voix  amie  : 

—  Madame,  encore  un  peu  de  temps,  et  les 
couleurs  de  ce  pastel  auront  disparu.  —  Le  por- 
trait n'existera  plus  que  dans  votre  mémoire;  et , 
là  où  vous  verrez  une  figure  qui  vous  est  chère , 
les  autres  ne  pourront  plus  rien  apercevoir... 
Voulez-vous  me  permettre  de  transporter  cette 
ressemblance  sur  la  toile?  elle  y  sera  plus  solide- 
ment fixée  que  sur  ce  papier...  Accordez-moi ,  en 
faveur  de  notre  voisinage,  le  plaisir  de  vous  rendre 
ce  service...  Il  y  a  des  heures  pendant  lesquelles 
un  artiste  aime  à  se  délasser  de  ses  grandes  com- 
positions par  des  travaux  d'une  portée  moins 
élevée...  Ce  sera  pour  moi  une  distraction  que  de 
refaire  cette  tête... 

La  vieille  dame  tressaillit  en  entendant  ces  pa- 


LA    BOURSE.  99 

rôles  ,  et  Adélaïde  jeta  sur  le  peintre  ,  mais  à  la 
dérobée,  un  de  ces  regards  recueillis  qui  semblent 
être  un  jet  de  l'ame. 

Jules  voulait  appartenir  à  ses  deux  voisines  par 
quelque  lien ,  et  conquérir  le  droit  de  se  mêler  à 
leur  vie  ;  or ,  son  offre  ,  en  s'adressant  aux  plus 
vives  affections  du  cœur,  était  la  seule  qu'il  lui  fût 
possible  de  faire  ;  elle  contentait  sa  fierté  d'artiste , 
et  n'avait  rien  de  blessant  pour  les  deux  dames. 

Madame  Leseigneur  accepta. 

—  Il  me  semble,  dit  Jules,  que  cet  uniforme  est 
celui  d'un  officier  de  marine?... 

—  Oui,  dit-elle,  c'est  celui  des  capitaines  de 
vaisseau.  —  M.  de  Rouville  ,  mon  mari ,  est  mort 
à  Batavia  des  suites  d'une  blessure  reçue  dans  un 
combat  contre  un  vaisseau  anglais  qui  le  rencontra 
sur  les  côtes  d'Asie...  Il  montait  une  frégate  de 
soixante  canons ,  et  le  Revenge  était  un  vaisseau' 
de  quatre-vingt-seize,  la  lutte  fut  très  inégale; 
mais  M.  de  E.ouville  se  défendit  si  courageuse- 
ment, qu'il  la  maintint  jusqu'à  la  nuit,  et  put 
échapper.  Quand  je  revins  en  France,  Bonaparte 
n'avait  pas  encore  le  pouvoir,  et  l'on  me  refusa 
une  pension...  Lorsque ,  dernièrement ,  je  la  sol- 
licitai de  nouveau ,  le  ministre  me  dit  avec  dureté 
que  si  le  baron  de  Rouville  eût  émigré ,  je  l'aurais 
conservé;  qu'il  serait  sans  doute  aujourd'hui  contre- 
amiral;  enfin,  Son  Excellence  a  fini  par  m'opposer 
je  né  sais  quelle  loi  sur  les  déchéances...  Si  j'ai 
fait  cette  démarche  ,  c'était  pour  ma  pauvre  Adé- 


100  SCÈNES  DE  LA  VTE  PRIVÉE. 

laïde  ;  puis ,  des  amis  m'y  avaient  poussée. ..  Quant 
à  moi ,  j'ai  toujours  eu  de  la  répugnance  à  tendre 
la  main  au  nom  d'une  douleur  qui  ne  doit  laisser 
ni  force  ni  voix  à  une  femme...  Je  n'aime  pas  cette 
évaluation  pécuniaire  d'un  sang  irréparablement 
versé... 

—  Ma  mère  ,  ce  sujet  de  conversation  vous  fait 
toujours  mal... 

Sur  ce  mot  d'Adélaïde  ,  la  baronne  de  B.ouville 
inclina  la  tête  et  garda  le  silence. 

—  Monsieur,  dit  la  jeune  fille  à  Jules,  je  croyais 
que  les  travaux  des  peintres  étaient  en  général  peu 
bruyans?...  Est-ce  que  vous...  ? 

A  cette  question,  Schinner  se  prit  à  rougir,  et 
sourit  ;  mais  Adélaïde  n'acheva  pas  ,  et  lui  sauva 
quelque  mensonge ,  en  se  levant  tout  à-coup  au 
bruit  d'une  voiture  qui  s'arrêtait  à  la  porte.  Elle 
alla  dans  sa  chambre ,  puis  en  revint  aussitôt  te- 
nant deux  flambeaux  dorés  garnis  de  bougies  enta- 
mées, qu'elle  alluma  promptement,  et  mit  la  lampe 
dans  la  première  pièce ,  dont  elle  ouvrit  la  porte  , 
sans  attendre  les  tintemens  de  la  sonnette.  Le  bruit 
d'un  baiser  reçu  et  donné  retentit  jusque  dans  le 
cœur  de  Jules.  L'impatience  que  le  jeune  homme 
eut  de  voir  celui  qui  traitait  si  familièrement  Adé- 
laïde ne  fut  pas  promptement  satisfaite,  car  les 
arrivans  eurent  avec  la  jeune  fille  une  conversation. 
à  voix  basse  qu'il  trouva  bien  longue...  Enfin,  elle 
reparut  suivie  de  deux  personnages  dont  le  cos- 


LA    BOURSE.  101 

tume ,  la  physionomie  et  l'aspect  étaient  toute  une 
histoire. 

Le  premier ,  homme  âgé  d'environ  soixante  ans, 
portait  un  de  ces  habits  inventés  ,  je  crois  ,  pour 
Louis  XVIII ,  alors  régnant ,  et  dans  lesquels  îe 
problème  vestimental  le  plus  difficile  avait  été  ré- 
solu par  un  tailleur  qui  devrait  être  immortel.  Cet 
artiste  connaissait,  à  coup  sûr,  l'art  des  transi- 
tions ,  qui  a  été  tout  le  génie  de  ce  temps  si  politi- 
quement mobile  ;  et  c'est  un  bien  rare  mérite  que 
de  savoir  juger  son  époque.  Donc,  cet  habit,  dont 
il  est  peu  déjeunes  gens  qui  n'aient  gardé  le  sou- 
venir ,  n'était  ni  civil  ni  militaire  ,  et  pouvait  pas- 
ser tour  «à  tour  pour  militaire  et  pour  civil.  Des 
fleurs  de  lis  brodées  ornaient  les  retroussis  des 
deux  pans  de  derrière  ;  les  boutons  dorés  étaient 
également  fleurdelisés  ;  et  il  y  avait  sur  les  épaules 
deux  attentes  vides  qui  demandaient  des  épaulettes 
absentes  :  —  ces  deux  symptômes  de  milice  étaient 
là  comme  une  pétition  sans  apostille...  Il  est  inutile 
d'ajouter  que  le  pantalon  et  l'habit  du  vieillard 
étaient  bleu  de  roi  ;  qu'il  avait  à  sa  boutonnière 
une  croix  de  Saint-Louis ,  allait  tête  nue ,  portait 
à  la  main  un  chapeau  à  trois  cornes  garni  de  sa 
ganse  d'or,  et  que  ses  cheveux  étaient  poudrés. 
Du  reste ,  il  semblait  ne  pas  avoir  plus  de  cinquante 
ans,  et  paraissait  jouir  d'une  santé  robuste.  Sa 
physionomie,  tout  en  accusant  le  caractère  loyal 
et  franc  des  vieux  émigrés  ,  dénotait  aussi  les 
mœurs  libertines  et  faciles  ,  les  passions  gaies  et 

9- 


10*2  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVEE. 

l'insouciance  de  ces  mousquetaires  si  célèbres  jadis 
dans  les  fastes  de  la  galanterie.  Ses  gestes ,  son 
allure,  ses  manières  annonçaient  qu'il  n'avait  point 
encore  renoncé  aux  prétentions  de  son  jeune  âge, 
et  qu'il  était  décidé  à  ne  se  corriger  ni  de  son  roya- 
lisme,,  ni  de  sa  religion ,  ni  de  ses  amours. 

Une  figure  toute  fantastique  le  suivait,  et  pour 
la  bien  peindre ,  il  faudrait  en  faire  l'objet  prin- 
cipal du  tableau  ,  dont  elle  n'est  cependant  qu  un 
accessoire. 

Figurez-vous  un  personnage  sec  et  maigre,  vêtu 
comme  l'était  le  premier;  mais  n'en  étant  pour 
ainsi  dire  que  le  reflet,  ou  l'ombre  si  vous  voulez. 
L'habit ,  neuf  chez  l'un  se  trouvait  vieux  et  flétri 
chez  l'autre;  la  poudre  des  cheveux  semblait  moins 
blanche  chez  le  second,  l'or  de  fleurs- de-lis  moins 
éclatant,  les  attentes  de  l'épaulette  plus  déses- 
pérées ,  plus  recroquevillées ,  l'intelligence  plus 
faible ,  la  vie  plus  avancée  vers  le  terme  fatal,  que 
chez  le  premier.  Enfin  ,  il  réalisait  admirablement 
bien  ce  mot  de  Rivarol  sur  Ghampcenetz  :  «  C'est 
»  mon  clair  de  lune...  »  Il  n'était  que  le  double 
de  l'autre;  et  il  y  avait  entre  eux  toute  la  diffé- 
rence qui  existe  entre  la  première  et  la  dernière 
épreuve  d'une  lithographie. 

Ce  vieillard  muet  fut  un  mystère  pour  le  peintre, 
et  resta  constamment  un  mystère  ;  car  il  ne  parla 
pas  ,  et  personne  n'en  parla.  Etait-ce  un  ami  ?..... 
Un  parent  pauvre?...  Un  homme  qui  restait  près 
tiu  vieux  galant  comme  une  demoiselle  de  compa- 


LA    BOURSE.  lU«> 

guïe  près  d'une  vieille  femme  ?  Tenait-il  le  milieu 
entre  le  chien,  le  perroquet  et  l'ami?...  Avait-il 
sauvé  la  fortune  ou  seulement  la  vie  de  son  bien- 
faiteur ?  Était-ce  le  Trim  d'un  autre  capitaine  To- 
bie?...  Ailleurs  ,  comme  chezla  baronne  de  Rou- 
ville  ,  il  excitait  toujours  la  curiosité  sans  jamais 

la  satisfaire. 

Le  personnage  qui  paraissait  être  le  plus  neul 
de  ces  deux  débris  s'avança  galamment  verslaba- 
ronne  de  Rouville  ,  lui  baisa  la  main  ,  et  s'assit  à 
côté  d'elle  ;  l'autre  la  salua ,  et  se  mit  près  de  son 
type  à  une  distance  représentée  par  la  place  de 
deux  chaises. 

Adélaïde  vint  appuyer  ses  coudes  sur  le  dossier 
du  fauteuil  occupé  par  le  vieux  gentilhomme ,  en 
imitant ,  sans  le  savoir,  la  pose  que  Guérin  a  don- 
née à  la  sœur  de  Didon  dans  son  célèbre  tableau. 

La  familiarité  du  gentilhomme  était  celle  d'un 
frère  ,  et  il  prenait  certaines  libertés  avec  Adélaïde 
qui ,  pour  le  moment,  parurent  déplaire  à  la  jeune 

fille. 

—  Eh  bien  !  tu  me  boudes?. . .  dit-il. 

Puis ,  tout  en  causant  il  jetait  sur  Jules  Schin- 
ner  de  ces  regards  obliques  ,  pleins  de  finesse  et 
de  ruse ,  regards  diplomatiques  dont  l'expression 
trahit  toujours  une  prudente  inquiétude. 

—Vous  voyez  notre  voisin ,  lui  dit  la  vieille  da- 
me en  lui  montrant  Jules  Schinner.  Et  monsieur 
est  un  peintre  célèbre  ,  dont  le  nom  doit  être  connu 
de  vous  malgré  votre  insouciance  pour  les  arts..» 


10 h  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Le  gentilhomme  reconnaissant  la  malice  de  sa 
vieille  amie  dans  l'omission  qu'elle  faisait  du  nom, 
salua  le  jeune  homme. 

—  Certes  !  dit-il  ,  j  'ai  beaucoup  attendu  parler 
de  ses  tableaux  au  dernier  salon...  Le  talent  a  de 
beaux  privilèges ,  monsieur,  ajouta-t-il  en  regar- 
dant lejruban  rouge  de  Jules ,  et  cette  distinction  qu'il 
nous  faut  acquérir  au  prix  de  notre  sang  et  de 
longs  services,  vous  l'obtenez  jeune...  mais  toutes 
les  gloires  sont  sœurs... 

Et  le  gentilhomme  porta  les  mains  à  sa  croix  de 
Saint-Louis. 

Jules  balbutia  quelques  paroles  de  remercie- 
ment ,  et  rentra  dans  son  silence ,  se  contentant 
d'admirer  avec  un  enthousiasme  croissant  la  belle 
tête  déjeune  fille  dont  il  était  charmé.  Bientôt  il 
s'abima  dans  cette  contemplation ,  en  oubliant  la 
misère  profonde  du  logis  ;  car,  pour  lui,  le  visage 
d'Adélaïde  se  détachait  ,  sur  une  atmosphère  lu- 
mineuse. Il  répondit  brièvement  aux  questions  qui 
lui  furent  adressées  et  qu'il  entendit  heureuse- 
ment, grâce  à  une  singulière  faculté  de  notre ame, 
dont  la  pensée  peut  en  quelque  sorte  se  dédoubler 
parfois.  A  qui  n'est-il  pas  arrivé  de  rester  plongé 
dans  une  méditation  voluptueuse  ou  triste,  d'en 
écouter  la  voix  en  soi-même ,  et  d'assister  à  une 
conversation  ou  à  une  lecture?  Admirable  dua- 
lisme qui  souvent  aide  à  prendre  les  ennuyeux  en 
patience!  Féconde  et  riante ,  l'espérance  lui  versa 
mille  pensées  de  bonheur  ,  et  il  ne  voulut  rien 


LA    BOURSE.  105 

observer  autour  de  lui;  car  il  avait  encore  un 
cœur  enfant  et  plein  de  confiance. 

Après  un  certain  laps  de  temps  ,  il  s'aperçut 
que  la  vieille  dame  et  sa  fille  jouaient  avec  le 
vieux  gentilhomme.  Quant  au  satellite  de  celui-ci, 
fidèle  à  son  état  d'ombre  ,  il  se  tenait  debout  der- 
rière son  ami,  dont  il  regardait  le  jeu ,  répondant 
aux  muettes  questions  que  lui  faisait  le  joueur  par 
de  petites  grimaces  approbatives  qui  répétaient 
les  mouvemens  interrogateurs  de  l'autre  physio- 
nomie. 

—  Je  perds  toujours!...  disait  le  gentilhomme. 

—  Vous  écartez  mal!...  répondit  la  baronne 
deRouville. 

—  Voilà  trois  mois  que  je  n'ai  pas  pu  vous  ga- 
gner une  seule  partie  !...  reprit-il. 

—  Avez-vous  les  as?....  demanda  la  vieille 
dame. 

—  Oui.  Encore  un  marqué  !...  dit-il. 

—  Voulez-vous  que  je  vous  conseille?  disait 
Adélaïde. 

—  Non!  non!,..  Reste  devant  moi!  Palsam- 
bleu  ,  ce  serait  trop  perdre  que  de  ne  pas  t'avoir 
en  face. 

Enfin  la  partie  finie,  le  gentilhomme  tira  sa 
bourse,  et ,  jetant  deux  louis  sur  le  tapis,  non  sans 
humeur  : 

—  Quarante  francs,  juste  comme  de  l'or  !...  dit- 
il.  Ah!  diable  !  il  est  onze  heures  !... 


106  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVEE^ 

—  Il  est  onze  heures  !...  répéta  le  personnage 
muet  en  regardant  Jules  Schinner, 

Le  jeune  homme  entendant  eette  parole  un  peu 
plus  distinctement  que  toutes  les  autres  ,  pensa 
qu'il  était  temps  de  se  retirer.  Rentrant  alors  dans 
le  monde  des  idées  vulgaires,  il  trouva  quelques 
lieux  communs  pour  prendre  la  parole,  salua  la 
baronne,  sa  fille,  les  deux  inconnus,  et  sortit,  en 
proie  aux  premières  félicités  de  l'amour  vrai, 
sans  chercher  à  s'analyser  les  petits  événement 
qui  s'étaient  passés  sous  ses  yeux  pendant  cette 
soirée. 

Le  lendemain,  le  jeune  peintre  éprouva  le  désir 
le  plus  violent  de  revoir  Adélaïde;  et,  s'il  avait 
écouté  sa  passion  ,  il  serait  entré  chez  ses  voisines 
dès  six  heures  du  matin ,  en  arrivant  à  son  atelier. 

Il  eut  cependant  encore  assez  de  raison  pour 
attendre  jusqu'à  l'après-midi;  mais,  aussitôt  qu'il 
crut  pouvoir  se  présenter  chez  madame  de  Rou- 
ville,  il  descendit,  sonna  non  sans  quelques  larges 
battemens  de  cœur;  et,  rougissant  comme  une 
jeune  fille,  il  demanda  timidement  le  portrait  du 
baron  de  Rouville  à  mademoiselle  Leseigneur,  qui 
était  venue  lui  ouvrir. 

—  Mais,  entrez  !...  lui  dit  Adélaïde  ,  qui  avait 
sans  doute  entendu  Jules  descendre  de  son  atelier. 
Et  le  peintre  la  suivit,  honteux,  décontenancé, 
ne  sachant  rien  dire  ;  tant  le  bonheur  le  rendait 
stupide.  Voir  Adélaïde  ,  écouter  le  frissonnement 
de  sa  robe,  après  avoir  désiré  pendant  toute  une 


LA    BOURSE.  107 

matinée  être  près  d'elle,  après  s?ètre  levé  cent  fois 
en  disant  :  —  Je  descends  !...  et  n'être  pas  des- 
cendu ;  c'était,  pour  lui,  vivre  si  richement,  que 
de  telles  sensations  trop  prolongées  lui  auraient 
usé  l'ame.  Le  cœur  a  la  singulière  puissance  de 
donner  un  prix  extraordinaire  à  des  riens.  Quelle 
joie,  n'est-ce  pas,  pour  un  voyageur,  de  recueillir 
un  brin  d'herbe,  une  feuille  inconnue,  s'il  a  risqué 
sa  vie  dans  cette  recherche  !  Les  riens  de  l'amour 
sont  ainsi  !... 

La  vieille  dame  n'était  pas  dans  le  salon.  Quand 
la  jeune  fille  s'y  trouva  seule  avec  le  peintre,  elle 
apporta  une  chaise  pour  avoir  le  portrait ,  mais 
elle  s'aperçut  qu'il  fallait  mettre  le  pied  sur  la 
commode  pour  le  décrocher;  alors,  après  avoir 
fait  le  geste  de  monter,  elle  se  retourna  vers  Ju- 
les, et  lui  dit  en  rougissant  :  —  Je  ne  suis  pas  as- 
sez grande...  Prenez-le!... 

Un  sentiment  de  pudeur  dont  témoignaient  l'ex- 
pression de  sa  physionomie  et  l'accent  de  sa  voix, 
était  le  véritable  motif  de  sa  demande  ;  et  Jules , 
la  comprenant  ainsi ,  lui  jeta  un  de  ces  regards 
intelligens  qui  sont  le  plus  doux  langage  de  l'a- 
mour. Adélaïde  voyant  que  le  peintre  l'avait  devi- 
née ,  baissa  les  yeux  par  un  mouvement  de  fierté 
dont  les  jeunes  filles  ont  seules  le  secret. 

Alors  ,  ne  trouvant  pas  un  mot  à  dire  ,  et  pres- 
que intimidé,  le  peintre  prit  le  tableau,  l'examina 
gravement  en  le  mettant  au  jour  près  de  la  fenê- 
tre, et  s'en  alla  sans  dire  autre  chose  à  mademoj- 


108  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

selle  Leseigneur  que  :  «  Je  vous  le  rendrai  bien- 
tôt. »  Tous  deux  avaient,  pendantce  rapide  instant, 
ressenti  lune  de  ces  commotions  vives ,  dont  les 
effets  dans  l'ame  peuvent  se  comparer  à  ceux  que 
produit  une  pierre  jetée  au  fond  d'un  lac  :  les  ré- 
flexions les  plus  douces  naissent  et  se  succèdent, 
indéfinissables,  multipliées ,  sans  but,  agitant  le 
cœur  comme  les  rides  circulaires  qui  plissent  long- 
temps l'onde,  en  partant  du  point  où  la  pierre  est 
tombée. 

Jules  Schinner  revint  dans  son  atelier  armé  de 
ce  portrait,  et  il  est  inutile  de  dire  que  déjà  son 
chevalet  avait  été  garni  d'une  toile,  qu'une  palette 
était  déjà  chargée  de  couleurs  ,  les  pinceaux  net- 
toyés, la  place  et  le  jour  choisis...  Aussi ,  jusqu'à 
l'heure  du  dîner ,  travailla-t-il  au  portrait  avec 
cette  ardeur  que  les  artistes  mettent  à  tous  leurs 
caprices, 

Le  soir,  il  revint  chez  la  baronne  de  Rouville  , 
y  resta  depuis  neuf  heures  jusqu'à  onze  ;  et ,  sauf 
les  différens  sujets  de  conversation  ,  cette  soirée 
ressembla  fort  exactement  à  la  précédente.  Les 
deux  vieillards  vinrent  à  la  même  heure  ;  la  même 
partie  de  piquet  eut  lieu  ;  les  mêmes  phrases  fu- 
rent dites  par  les  joueurs  ;  la  somme  perdue  par 
l'ami  d'Àdélaïcfe  fut  aussi  considérable  que  celle 
perdue  la  veille  ;  seulement  Jules ,  un  peu  plus 
hardi ,  osa  causer  avec  la  jeune  fille. 

Huit  jours  se  passèrent  ainsi,  pendant  lesquels 
les  sentimens  du  peintre  et  ceux  d'Adélaïde  subi- 
rent ces  délicieuses  et  douces  transformations  qui 


LA    BOURSE.  109 

amènent  les  âmes  à  une  parfaite  entente.  Aussi , 
de  jour  en  jour,  le  regard  par  lequel  Adélaïde  ac- 
cueillait Jules  était  devenu  plus  intime  ,  plus  con- 
fiant ,  plus  gai ,  plus  franc  ;  puis ,  sa  voix ,  ses 
manières  eurent  quelque  chose  de  plus  onctueux , 
de  plus  familier.  Tous  deux  riaient ,  causaient  , 
se  communiquaient  leurs  pensées  ,  parlaient  d'eux- 
mêmes  avec  la  naïveté  de  deux  enfans  qui ,  dans 
l'espace  d'une  journée ,  ont  fait  connaissance , 
comme  s'ils  s'étaient  vus  depuis  trois  ans.  Jules 
jouait  au  piquet  ;  et ,  comme  le  vieillard  ,  il  per- 
dait presque  toutes  les  parties  ;  car  ignorant  et 
novice  ,  il  faisait  naturellement  école  sur  école. 
Sans  s'être  encore  confié  leur  amour ,  les  deux 
amans  savaient  qu'ils  s'appartenaient  l'un  à  l'autre. 
Jules  avait  exercé  son  pouvoir  avec  bonheur  sur 
sa  timide  amie ,  et  bien  des  concessions  lui  avaient 
été  faites  par  Adélaïde ,  qui ,  craintive  et  dévouée , 
était  dupe  de  ces  fausses  bouderies  dont  l'amant 
le  moins  habile,  dont  la  jeune  fille  la  plus  naïve, 
possèdent  les  secrets  et  dont  ils  se  servent  sans 
cesse  comme  les  enfans  gâtés  abusent  de  la  puis- 
sance que  leur  donne  l'amour  de  leurs  mères. 
Ainsi ,  toute  familiarité  avait  cessé  entre  le  gentil- 
homme et  Adélaïde.  La  jeune  fille  avait  naturelle- 
ment compris  les  tristesses  du  peintre  et  toutes  les 
pensées  cachées  dans  les  plis  de  son  front ,  dans 
l'accent  brusque  du  peu  de  mots  qu'il  disait  lors- 
que le  vieillard  baisait  sans  façon  les  mains  ou  le 
cou  d'Adélaïde. 

TOMR   III.  J0 


1  10  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE, 

De  son  côté,  mademoiselle  Leseigneur  deman- 
dait à  son  amant  un  compte  sévère  de  ses  moindres 
actions.  Elle  était  si  malheureuse ,  si  inquiète 
quand  Jules  ne  venait  pas  ,  et  elle  savait  si  bien  le 
gronder ,  que  le  peintre  cessa  de  voir  ses  amis  et 
d'aller  dans  le  monde.  Adélaïde  laissa  percer  la 
jalousie  naturelle  aux  femmes  en  apprenant  que 
parfois ,  en  sortant  de  chez  madame  de  Rouville , 
à  onze  heures ,  Jules  faisait  encore  des  visites  et 
parcourait  les  salons  les  plus  brillans  de  Paris. 
D'abord ,  elle  prétendit  que  ce  genre  de  vie  était 
mauvais  pour  la  santé;  puis,  elle  trouva  moyen 
de  lui  dire  avec  cette  conviction  profonde  à 
laquelle  l'accent ,  le  geste  et  le  regard  d'une  per- 
sonne aimée  donnent  tant  de  pouvoir  :  —  «  qu'un 
homme  obligé  de  partager  entre  tant  de  femmes 
son  temps  et  les  grâces  de  son  esprit ,  ne  pouvait 
pas  être  l'objet  d'une  affection  bien  vive.  »  Alors 
Jules  fut  amené ,  autant  par  le  despotisme  de  la 
passion  que  par  les  exigences  d'une  jeune  fille 
aimante  ,  à  ne  vivre  que  dans  ce  petit  apparte- 
ment, où  tout  lui  plaisait.  Enfin,  jamais  amour  ne 
fut  ni  plus  pur  ni  plus  ardent.  De  part  et  d'autre, 
une  même  foi,  une  même  délicatesse,  firent  croître 
cette  passion  vierge  sans  le  secours  de  ces  sacri- 
fices par  lesquels  beaucoup  de  gens  cherchent  à 
se  prouver  leur  amour.  Entre  eux ,  il  existait  un 
échange  continuel  de  sensations  douces,  et  ils  ne 
savaient  qui  donnait  ou  qui  recevait  le  plus  :  un 
penchant  involontaire  rendait  l'union  de  leurs 
âmes  toujours  plus  étroite. 


LA    BOURSE.  îll 

•Le  progrès  de  ce  sentiment  vrai  fut  si  rapide , 
que  vingt  jours  après  l'accident  auquel  Jules  avait 
dû  le  bonheur  de  connaître  Adélaïde ,  leur  vie 
était  devenue  une  même  vie.  Dès  le  matin,  la  jeune 
fille  entendant  le  pas  du  peintre,  pouvait  se  dire  : 
—  Il  est  là  !.. .  Quand  Jules  retournait  chez  sa  mère 
à  l'heure  du  dîner,  il  ne  manquait  jamais  de  venir 
saluer  ses  voisines;  et,  le  soir,  il  accourait  à  l'heure 
accoutumée  avec  une  ponctualité  d'amant.  Ainsi, 
la  femme  la  plus  tyrannique  et  la  plus  ambitieuse 
en  amour  n'aurait  pu  faire  le  plus  léger  reproche 
au  jeune  peintre.  Aussi,  Adélaïde  savourait  un 
bonheur  sans  nuages  et  sans  bornes,  en  voyant  se 
réaliser  dans  toute  son  étendue  l'idéal  qu'il  est  si 
naturel  de  rêver  à  son  âge. 

Le  vieux  gentilhomme  venait  moins  souvent, 
et  Jules  n'en  étant  plus  jaloux,  Favait  remplacé 
le  soir ,  au  tapis  vert ,  dans  son  malheur  constant 
au jeu. 

Cependant  au  milieu  de  son  bonheur ,  en  son- 
geant à  la  désastreuse  situation  de  madame  de 
Rouville ,  car  il  avait  acquis  plus  d'une  preuve  de 
sa  détresse,  il  ne  pouvait  chasser  une  pensée  im- 
portune; et,  déjà  plusieurs  fois,  il  s'était  dit  en 
s'en  allant  :  —  Comment ,  vingt  francs  tous  les 
soirs  !...  Et  il  n'osait  s'avouer  à  lui-même  d'odieux 
soupçons. 

Jules  employa  tout  un  mois  à  faire  le  portrait. 
Quand  il  fut  fini ,  verni ,  encadré ,  il  le  regarda 
comme  un  de  ses  meilleurs  ouvrages.  Madame  la 


11^  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

baronne  de  Rouville  ne  lui  en  avait  plus  parlé.  — 
Était-ce  insouciance  ou  fierté?...  Le  peintre  ne 
voulut  pas  s'expliquer  ce  silence. 

Il  complota  joyeusement  avec  Adélaïde  de  mettre 
le  portrait  en  place ,  pendant  une  absence  de  ma- 
dame de  Rouville.  Le  jour  choisi  fut  le  8  juillet  ; 
et ,  durant  la  promenade  que  sa  mère  faisait  ordi- 
nairement aux  Tuileries ,  Adélaïde  monta  seule , 
pour  la  première  fois,  à  l'atelier  de  Jules,  sous 
prétexte  de  voir  le  portrait  dans  le  jour  favorable 
sous  lequel  il  avait  été  achevé. 

Elle  demeura  muette  et  immobile ,  en  proie  à 
une  contemplation  délicieuse  où  se  fondaient ,  en 
un  seul,  tous  les  sentimens  de  la  femme  ;  car  ils  se 
résument  tous  dans  une  juste  admiration  pour 
l'homme  aimé. 

Lorsque  le  peintre ,  inquiet  de  ce  silence ,  se 
pencha  pour  voir  la  jeune  fille  ,  elle  lui  tendit  la 
main...,  sans  pouvoir  dire  un  mot;  mais  deux 
larmes  étaient  tombées  de  ses  yeux.  Jules  lui  prit 
la  main ,  la  couvrit  de  baisers  ;  et ,  pendant  un  mo- 
ment, ils  se  regardèrent  en  silence,  voulant  tous 
deux  s'avouer  leur  amour ,  et  ne  l'osant  pas...  Le 
peintre ,  ayant  gardé  la  main  d'Adélaïde  dans  les 
siennes,  une  même  chaleur,  un  même  mouvement 
leur  apprit  que  leurs  cœurs  battaient  aussi  fort 
l'un  que  l'autre.  Trop  émue,  lajeune  fille  s'éloigna 
doucement  de  Jules,  et  dit  en  lui  jetant  un  regard 
plein  de  naïveté  : 

—  Vous  allez  rendre  ma  mère  bien  heureuse!... 


LA    BOUUSE.  118 

—  Quoi!  votre  mère  seulement?...  demanda- 
t-il. 

—  Oh!...  moi...  — je  le  suis... 

Le  peintre  baissa  la  tête  et  resta  silencieux ,  ef- 
frayé de  la  violence  des  sentimens  que  l'accent 
de  cette  phrase  réveilla  dans  son  cœur.  Alors 
comprenant  tous  deux  le  danger  de  cette  situa- 
tion ,  ils  descendirent  et  mirent  le  portrait  à  sa 
place. 

Jules  dîna  pour  la  première  fois  avec  la  baronne 
et  sa  fille.  Il  fut  fêté ,  complimenté  par  madame 
de  Rouville  avec  une  bonhomie  rare.  Dans  son 
attendrissement  et  tout  en  pleurs,  la  vieille  dame 
voulut  l'embrasser. 

Le  soir,  le  vieil  émigré ,  ancien  camarade  du 
baron  de  Rouville ,  avec  lequel  il  avait  vécu  fra- 
ternellement ,  fit  à  ses  deux  amies  une  visite  pour 
leur  apprendre  qu'il  venait  d'être  nommé  contre- 
amiral  ;  ses  navigations  terrestres  à  travers  l'Al- 
lemagne et  la  Russie  lui  ayant  été  comptées  comme 
des  campagnes  navales.  A  l'aspect  du  portrait ,  il 
serra  cordialement  la  main  du  peintre ,  et  s'écria  : 

—  Ma  foi  !  quoique  ma  vieille  carcasse  ne  vaille 
pas  la  peine  d'être  conservée,  je  donnerais  bien 
cinq  cents  pistoles  pour  me  voir  aussi  ressemblant 
que  l'est  mon  vieux  Rouville. 

A  cette  proposition,  la  baronne  regarda  son 
ami ,  et  sourit  en  laissant  éclater  sur  son  visage 
les  marques  d'une  soudaine  reconnaissance.  Jules 
crut  deviner  que  le  vieil  amiral  voulait  lui  offrir 


141  SCÈNES    I>E    LA    VIE    PRIVÉE. 

le  prix  des  deux  portraits  en  payant  le  sien  ;  alors 
sa  fierté  d'artiste,  tout  autant  que  sa  jalousie  peut- 
être  ,   s'ofFensant  de  eette  pensée ,   il  répondit  : 

—  Monsieur,  si  je  peignais  le  portrait ,  je  n'au- 
rais pas  fait  celui-ci — 

L'amiral  se  mordit  les  lèvres  ,  et  se  mit  à  jouer. . . 
Jules  resta  près  d'Adélaïde ,  qui  lui  proposa  de 
faire  une  partie,  et  il  accepta.  Le  peintre  observa 
chez  madame  de  Rouville  une  ardeur  pour  le  jeu 
qui  le  surprit  ;  car  elle  n'avait  jamais  autant  mon- 
tré le  désir  de  gagner;  et  elle  gagna.  Pendant 
cette  soirée ,  de  mauvais  soupçons  vinrent  trou- 
bler le  bonbeur  de  Jules ,  et  lui  donnèrent  de  la 
défiance.  Madame  de  Rouville  vivrait-elle  donc 
du  jeu?...  Ne  jouait- elle  pas  en  ce  moment  pour 
acquitter  quelque  dette  ,  ou  poussée  par  quelque 
nécessité?  Peut-être  n'avait-elle  pas  payé  son 
loyer?...  Ce  vieillard  paraissait  être  assez  fin  pour 
ne  pas  se  laisser  impunément  prendre  son  ar- 
gent !...  Quel  pouvait  donc  être  l'intérêt  qui  l'at- 
tirait dans  cette  maison  pauvre  ,  lui  riche. . .  ? 
Pourquoi  jadis  était-il  si  familier  près  d'Adélaïde , 
et  pourquoi  soudain  avait-il  renoncé  à  des  pri- 
vautés acquises  ,  et  dues  peut-être  ! 

Toutes  ces  réflexions  lui  vinrent  involontaire- 
ment ,  et  l'excitèrent  à  examiner  avec  une  nouvelle 
attention  le  vieillard  et  la  baronne.  Il  fut  mécon- 
tent de  leurs  airs  d'intelligence  et  des  regards  obli- 
ques qu'ils  jetaient  sur  Adélaïde  et  sur  lui. 

—  Me  tromperait-on  ?. . .  fut  pour  Jules  une  der 


LA     BOURSE.  115 

nièreidée,  horrible,  flétrissante,  et  à  laquelle  il 
erat  précisément  assez  pour  en  être  torturé.  11  resta 
le  dernier.  Ayant  perdu  cent  sous ,  il  avait  tiré  sa 
bourse  pour  payer  Adélaïde;  en  ce  moment,  em- 
porté par  ses  pensées  poignantes  ,  il  mit  sa  bourse 
sur  la  table,  tomba  dans  une  rêverie  qui  dura  peu, 
mais  qui  le  rendit  honteux  de  son  silence  ;  alors  , 
ne  pensant  plus  à  sa  bourse ,  il  se  leva ,  répondit 
à  une  interrogation  banale  qui  lui  était  faite  par 
madame  de  Rouville,  et  vint  près  d'elle  pour,  tout 
en  causant ,  mieux  scruter  ce  vieux  visage.  Il  sor- 
tit en  proie  à  mille  incertitudes;  mais  à  peine  avait- 
il  descendu  quelques  marches ,  qu'il  se  souvint 
d'avoir  oublié  son  argent  sur  la  table,  et  rentra. 

—  Je  vous  ai  laissé  ma  bourse...  dit-il  à  Adé- 
laïde. 

—  Non...  répondit-elle  en  rougissant. 

—  Je  la  croyais  là!... 

Et  il  montrait  la  table  de  jeu  ;  mais  tout  honteux 
pour  la  jeune  fille  et  pour  la  baronne  de  ne  pas  l'y 
voir,  il  les  regarda  d'un  air  hébété  qui  les  fit  rire. 
Alors ,  il  pâlit ,  et  reprit  : 

—  Mais ,  non ,  je  me  suis  trompé  ! . . .  Je  l'ai . 
Il  salua  ,  et  sortit. 

Dans  l'un  des  côtés  de  cette  bourse  il  y  avait 
trois  cents  francs  en  or,  et,  (Je  l'autre,  quelque 
menue  monnaie.  —  Le  vol  était  si  flagrant ,  si  ef- 
frontément nié ,  que  Jules  ne  pouvait  plus  conser- 
ver de  doute  sur  la  moralité  de  ses  voisines.  Il 
s'arrêta  dans  l'escalier ,  le  descendit  avec  peine  ; 


116  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

ses  jambes  tremblaient;  il  avait  des  vertiges,  il 
suait ,  il  grelottait ,  et  se  trouvait  hors  d'état  de 
marcher ,  de  soutenir  l'atroce  commotion  causée 
par  le  renversement  de  toutes  ses  espérances. 

Alors,  dès  ce  moment ,  il  retrouva  dans  sa  mé- 
moire une  foule  d'observations  ,  légères  en  appa- 
rence ,  mais  qui  corroboraient  les  affreux  soupçons 
auxquels  il  avait  été  en  proie ,  et  qui ,  en  lui  prou- 
vant la  réalité  du  dernier  fait ,  lui  ouvraient  les 
yeux  sur  le  caractère  et  la  vie  de  ces  deux  femmes. 
Avaient-elles  donc  attendu  que  le  portrait  fût  fini, 
fût  donné,  pour  voler  cette  bourse?...  Combiné, 
le  vol  était  encore  plus  odieux  ! 

Le  peintre  se  souvint,  pour  son  malheur,  queT 
•depuis  deux  ou  trois  soirées ,  Adélaïde,  en  parais- 
sant examiner  avec  une  curiosité  de  jeune  fille  le 
travail  particulier  du  réseau  de  soie  usé ,  vérifiait 
probablement  l'argent  contenu  dans  la  bourse  en 
faisant  des  plaisanteries  innocentes  en  apparence  ; 
mais  qui ,  sans  doute ,  avaient  pour  but  d'épier  le 
moment  où  la  somme  serait  assez  forte  pour  être 
dérobée... 

—  Le  vieil  amiral  a  peut-être  d'excellentes  rai- 
sons pour  ne  pas  épouser  Adélaïde  ;  et ,  alors ,  la 
baronne  aura  tâché  de  me. . . 

A  "cette  supposition  ,  il  s'arrêta ,  n'achevant  pas 
même  sa  pensée ,  Car  elle  fut  détruite  par  une  ré- 
flexion bien  juste.  —  Si  la  baronne ,  pensa- t-il , 
espère  me  marier  avec  sa  fille ,  elles  ne  m'auraient 
pas  volé. ..  Puis  ,  il  essaya ,  pour  ne  point  renoncer 


LA    BOURSE.  117 

à  ses  illusions,  à  son  amour  déjà  si  fortement  en- 
raciné ,  de  chercher  quelque  justification  dans  le 
hasard. —  Ma  bourse  sera  tombée  à  terre...  se 
dit- il,  elle  sera  restée  sur  mon  fauteuil...  Je  l'ai 
peut-être ,  je  suis  si  distrait...  Et  il  se  fouilla  par 
des  mouvemens  rapides  ,  mais  il  ne  retrouva  pas 
la  maudite  bourse.  Sa  mémoire  cruelle  lui  retra- 
çait par  instans  la  fatale  vérité.  Il  voyait  distincte- 
ment sa  bourse  étalée  sur  le  tapis  ;  et ,  alors ,  ne 
doutant  plus  du  vol ,  il  excusait  Adélaïde  en  se 
disant  que  Ton  ne  devait  pas  juger  si  promptement 
les  malheureux ,  et  qu'il  y  avait  sans  doute  un  se- 
cret dans  cette  action  en  apparence  si  dégradante. 
Il  ne  voulait  pas  que  cette  fière  et  noble  figure  fût 
un  mensonge...  Cependant  cet  appartement  si 
misérable  lui  apparut  dénué  des  poésies  de  l'amour 
qui  embellit  tout  ;  et,  alors,  il  le  vit  sale,  flétri ,  et 
le  considéra  comme  la  représentation  d'une  vie 
intérieure  sans  noblesse ,  inoccupée ,  vicieuse  ;  car 
nos  sentimens  sont  écrits ,  pour  ainsi  dire ,  sur  les 
choses  qui  nous  entourent. 

Le  lendemain  matin,  il  se  leva  sans  avoir  dormi. 
La  douleur  du  cœur,  cette  grave  maladie  morale, 
avait  fait  en  lui  d'énormes  progrès.  Perdre  un 
bonheur  rêvé,  renoncer  à  tout  un  avenir,  est  une 
souffrance  plus  aiguë  que  celle  causée  par  la  ruine 
d'une  féhcité  ressentie,  quelque  complète  qu'elle 
ait  été.  Alors,  les  méditations  dans  lesquelles 
tombe  tout-à-coup  notre  ame  sont  comme  une  mer 
sans  rivage,  au  sein  de  laquelle  nous  pouvons  na- 


118  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

ger  pendant  un  moment,  mais  où  il  faut  que  notre 
amour  se  noie  et  périsse  ;  et  c'est  une  affreuse 
mort  :  les  sentimens  ne  sont-ils  pas  la  partie  la 
plus  brillante  de  notre  vie?  De  cette  mort  partielle 
viennent ,  chez  certaines  organisations  délicates 
ou  fortes  ,  les  grands  ravages  produits  par  les  dé- 
senchantemens,  par  les  espérances  et  les  passions 
trompées.  Il  en  fut  ainsi  de  Jules. 

Il  sortit  de  grand  matin  ,  alla  se  promener  sous 
les  frais  ombrages  des  Tuileries  ,  absorbé  par  ses 
idées  ,  oubliant  tout  dans  le  monde.  Là  ,  par  un 
hasard  qui  n'avait  rien  d'extraordinaire, jil  rencon- 
tra l'un  de  ses  amis  les  plus  intimes,  un  camarade 
de  collège  et  d'atelier ,  avec  lequel  il  avait  vécu 
mieux  qu'on  ne  vit  avec  un  frère. 

—  Eh  bien,  Jules,  qu'as-tu  donc?...  lui  dit  Da- 
niel Vallier,  jeune  sculpteur  qui,  ayant  récemment 
remporté  le  grand  prix,  devait  bientôt  partir  pour 
l'Italie. 

—  Je  suis  très  malheureux...  répondit  Jules 
gravement. 

—  Il  n'y  a  qu'une  affaire  de  cœur  qui  puisse  te 
chagriner!...  Argent^  gloire,  considération,  rien 
ne  te  manque!... 

Insensiblement,  les  confidences  commencèrent, 
et  le  peintre  avoua  son  amour.  Au  moment  où 
Jules  parla  de  la  rue  de  Suresne  et  d'une  jeune 
personne  logée  à  un  quatrième  étage. 

—  Halte-là!...  s'écria  gaiement  Daniel.  C'est 
une  petite  fille  que  je  viens  voir  tous  les  matins 


LA    BOURSE.  119 

à  l'Assomption,  et  à  laquelle  je  fais  la  cour.  Mais  , 
mon  cher,  nous  la  connaissons  tous...  Sa  mère  est 
une  baronne  !...  Est-ce  que  tu  crois  aux  baron- 
nes logées  au  quatrième?...  Brrr...  Ah!  bien!  tu 
es  un  homme  de  l'âge  d'or!...  Nous  voyons  ici , 
dans  cette  allée,  la  vieille  mère  tous  les  jours;  mais 
elle  a  une  figure,  une  tournure,  qui  disent  tout... 
Comment!  tu  n'as  pas  deviné  ce  qu'elle  est  à  la 
manière  dont  elle  tient  son  sac?... 

Les  deux  amis  se  promenèrent  long-temps  ,  et 
plusieurs  jeunes  gens  qui  connaissaient  Daniel  ou 
Jules  se  joignirent  à  eux.  L'aventure  du  peintre, 
jugée  comme  de  peu  d'importance,  leur  fut  racon- 
tée par  le  sculpteur. 

—  Et  lui  aussi  !...  disait-il ,  a  vu  cette  petite... 
Et  ce  furent  des  observations  ,  des  rires  ,  des 

moqueries  ,  faites  innocemment  et  avec  toute  la 
gaieté  des  artistes.  Jules  en  souffrit  horriblement. 
Une  certaine  pudeur  d'aine  le  mettait  mal  à  l'aise 
en  voyant  le  secret  de  son  cœur  traité  si  légère- 
ment, sa  passion  déchirée,  mise  en  lambeaux,  une 
jeune  fille  inconnue  et  dont  la  vie  paraissait  si 
modeste  ,  sujette  à  des  jugemens  vrais  ou  faux  , 
portés  avec  insouciance. 

Alors  ,  par  esprit  de  contradiction  ,  il  demanda 
sérieusement  à  chacun  les  preuves  de  ces  asser- 
tions, et  ce  furent  de  nouvelles  plaisanteries. 

—  Mais,  mon  cher  ami,  as-tu  vu  le  schall  de  la 
baronne?  disait  l'un. 


120  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  As-tu  suivi  la  petite,  quand  elle  trotte  le  ma- 
tin à  l'Assomption  ?...  disait  un  autre. 

—  Ah  !  la  mère  a  ,  entre  autres  vertus  ,  une 
certaine  robe  grise  que  je  regarde  comme  un 
type... 

—  Écoute,  Jules...  reprit  un  graveur,  viens  ici 
vers  quatre  heures  ,  et  analyse  un  peu  la  marche 
de  la  mère  et  de  la  fille...  et  après...  si  tu  as  des 
doutes...  hé  bien,  Ton  ne  fera  jamais  rien  de  toi... 
Tu  seras  capable  d'épouser  la  fille  de  ta  por- 
tière. 

En  proie  aux  sentimens  les  plus  contraires,  Ju- 
les quitta  ses  amis.  Adélaïde  et  sa  mère  lui  sem- 
blaient être  au-dessus  de  ces  accusations  ,  et  il 
éprouvait  au  fond  de  son  cœur  ,  le  remords  d'a- 
voir soupçonné  la  pureté  de  cette  jeune  fille  ,  si 
belle  et  si  simple. 

Il  vint  à  son  atelier  ,  passa  devant  la  porte  de 
l'appartement  où  était  Adélaïde ,  et  sentit  en  lui- 
mème  une  douleur  de  cœur  à  laquelle  nul  homme 
ne  se  trompe.  Il  aimait  mademoiselle  de  Rouville 
passionnément;  et,  malgré  le  vol  de  la  bourse,  il 
l'adorait  encore.  Son  amour  était  celui  du  cheva- 
lier Desgrieux,  purifiant  et  admirant  sa  maîtresse 
jusque  sur  la  charrette  qui  mène  en  prison  les 
femmes  perdues. 

—  Pourquoi  mon  amour  ne  la  rendrait-il  pas  la 
plus  pure  de  toutes  les  femmes! .. .  Pourquoi  l'aban- 
donner au  mal  et  au  vice  ,  sans  lui  tendre  une 
main  amie!... 


LA    BOURSE.  121 

Cette  mission  lui  plut  ;  car  l'amour  fait  son  pro- 
fit de  tout,  et  rien  ne  séduit  plus  un  jeune  homme 
que  déjouer  le  rôle  d'un  bon  génie,  auprès  d'une 
femme.  Il  y  a  je  ne  sais  quoi  de  romanesque  dans 
cette  entreprise,  qui  va  si  bien  aux  âmes  exaltées; 
c'est  le  dévouement  le  plus  étendu,  sous  la  forme 
la  plus  élevée  ,  la  plus  gracieuse  ;  et  il  y  a  tant  de 
grandeur  à  savoir  que  l'on  aime  assez  pour  aimer 
encore  là  où  l'amour  des  autres  s'éteint  et  meurt. 
Aussi  Jules  s'assit  dans  son  atelier,  contempla  son 
tableau  sans  y  rien  faire  ,  n'en  voyant  les  figures 
qu'à  travers  quelques  larmes  qui  lui  roulaient 
dans  les  yeux,  tenant  toujours  sa  brosse  à  la  main, 
s'avançant  vers  la  toile  ,  comme  pour  adoucir  une 
teinte  ,  mais  n'y  touchant  pas.  La  nuit  le  surprit 
dans  cette  attitude  ;  et  réveillé  de  sa  rêverie  par 
l'obscurité,  il  descendit,  rencontra  le  vieil  amiral 
dans  l'escalier,  lui  jeta  un  regard  sombre  en  le  sa- 
luant ,  et  s'enfuit.  Il  avait  eu  l'intention  d'entrer 
chez  ses  voisines,  mais  l'aspect  du  protecteur  d'A- 
délaïde, lui  glaça  le  cœur,  et  fit  évanouir  sa  réso- 
lution. Il  se  demanda  pour  la  centième  fois  quel 
intérêt  pouvait  amener  ce  vieil  homme  à  bonnes 
fortunes,  riche  de  cinquante  mille  livres  de  ren- 
te, dans  ce  quatrième  étage  ,  où  il  perdait  de  dix 
à  vingt  francs  tous  les  soirs  ;  et  cet  intérêt ,  il  le 
devinait!... 

Le  lendemain  et  les  jours  suivons  ,  Jules  se  jeta 
dans  le  travail  pour  tâcher  de  combattre  sa  pas- 
sion par  l'entraînement  des  idées,  et  par  la  fougue 


1!22  SCÈNES    »E    LA.    VIE    PRIVÉE. 

de  la  conception.  Il  réussit  à  demi;  l'étude  le  con- 
sola ;  mais  sans  parvenir  cependant  à  étouffer  les 
souvenirs  de  tant  d'heures  caressantes  passées  au- 
près d'Adélaïde. 

Un  soir  ,  en  quittant  son  atelier ,  il  trouva  la 
porte  de  l'appartement  des  deux  dames  entr'ou- 
verte,  une  personne  y  était  debout,  dans  l'embra- 
sure de  la  fenêtre  ;  la  disposition  de  la  porte  et  de 
l'escalier  ne  permettait  pas  à  Jules  de  passer  sans 
voir  Adélaïde.  Il  la  salua  froidement  en  lui  lançant 
un  regard  plein  d'indifférence;  mais  ,  jugeant  des 
souffrances  de  cette  jeune  fille  par  les  siennes,  il 
eut  un  tressaillement  intérieur,  en  songeant  à  toute 
l'amertume  que  ce  regard  et  cette  froideur  devaient 
jeter  dans  un  cœur  aimant. 

Couronner  les  plus  douces  fêtes  qui  aient  jamais 
réjoui  deux  aines  pures ,  par  un  dédain  de  huit 
jours,  et  par  le  mépris  le  plus  profond,  le  plus 
entier  !...  Quel  affreux  dénouement  !... 

Peut-être  la  bourse  était-elle  retrouvée,  et  peut- 
être  chaque  soir  Adélaïde  avait-elle  attendu  son 
ami  !...  Cette  pensée  ,  si  simple  ,  si  naturelle  ,  fît 
éprouver  de  nouveaux  remords  à  Jules ,  et  il  se 
demanda  si  les  preuves  de  délicatesse  et  d'atta- 
chement que  la  jeune  fille  lui  avait  données ,  si  les 
ravissantes  causeries  empreintes  d'amour  qui  l'a- 
vaient charmé ,  ne  méritaient  pas  au  moins  une 
enquête  ,  ne  valaient  pas  une  justification!... 

Alors ,  honteux  d'avoir  résisté  pendant  une  se- 
maine aux  vœux  de  son  cœur  ;  et ,  se  trouvant 


LA    BOURSE.  123 

presque  criminel  de  ce  combat,  il  vint  le  soir  même 
chez  madame  de  Rouville.  Tous  ses  soupçons  , 
toutes  ses  pensées  mauvaises  s'évanouirent  à  l'as- 
pect de  la  jeune  fille  ,  pâle  et  maigrie. 

—  Eh,  bon  Dieu!  qu'avez-vous?...  lui  dit-il 
après  avoir  salué  la  baronne. 

Adélaïde  ne  lui  répondit  rien  ,  mais  elle  lui  jeta 
un  regard  plein  de  mélancolie ,  un  regard  triste  , 
découragé,  qui  lui  fit  mal. 

—  Vous  avez  sans  doute  beaucoup  travaillé,  dit 
la  vieille  dame  ;  vous  êtes  changé  ;  nous  sommes 
la  cause  de  votre  réclusion...  Ce  portrait  aura  re- 
tardé quelques  tableaux  importans  pour  votre  ré- 
putation. 

Jules  fut  heureux  de  trouver  une  si  bonne  ex- 
cuse à  son  impolitesse. 

—  Oui,  dit-il,  j'ai  été  fort  occupé,  mais  aussi 
j'ai  souffert... 

A  ces  mots,  Adélaïde  leva  la  tête,  regarda  Jules, 
et  ses  yeux  inquiets  ne  lui  reprochèrent  plus  rien. 

—  Vous  nous  avez  donc  supposées  bien  indiffé- 
rentes à  ce  qui  peut  vous  arriver  d'heureux  ou  de 
malheureux?...  dit  la  vieille  dame. 

—  J'ai  eu  tort ,  reprit  Jules  ;  mais  cependant  il 
y  a  de  ces  peines  que  l'on  ne  saurait  confier,  même 
à  un  sentiment  moins  jeune  que  ne  l'est  celui  dont 
vous  m'honorez... 

—  La  sincérité,  la  force  de  l'amitié,  ne  doivent 
pas  se  mesurer  d'après  le  temps. — 11  y  a  de  vieux 
amis  qui  ne  se  donneraient  pas  une  larme  dans  le 
malheur...  dit  la  baronne  en  hochant  la  tête. 


124  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  Mais  qu'avez- vous  donc?...  demanda  Jules 
à  Adélaïde. 

—  Oh  !  rien ,  dit-elle. 

—  Elle  a  passé  quelques  nuits  pour  achever  un 
ouvrage  de  femme  ,  et  n'a  pas  voulu  m'écouter , 
lorsque  je  lui  disais  qu'un  jour  de  plus  ou  de  moins 
importait  peu... 

Jules  n'écoutait  pas .  En  voyant  ces  deux  figu- 
res, si  nobles,  si  calmes,  il  rougissait  de  ses  soup- 
çons, et  attribuait  la  perte  de  sa  bourse  à  quelque 
hasard  inconnu. 

Cette  soirée  fut  délicieuse  pour  lui,  et  peut-être 
aussi  pour  Adélaïde.  Il  y  a  de  ces  secrets  que  les 
âmes  jeunes  entendent  si  bien  !  La  jeune  fille  de- 
vinait les  pensées  de  Jules.  Sans  vouloir  avouer  ses 
torts ,  le  peintre  les  reconnaissait ,  revenait  à  sa 
maîtresse  ,  plus  aimant ,  plus  affectueux ,  essayant 
ainsi  d'acheter  un  pardon  tacite  ;  et  Adélaïde  sa- 
vourait des  joies  si  parfaites  ,  si  douces  ,  qu'elles 
ne  lui  semblaient  pas  trop  chèrement  payées  par 
tout  le  malheur  dont  son  amour  avait  été  si  cruel- 
lement froissé.  L'accord  si  vrai  de  leurs  cœurs , 
cette  entente  pleine  de  magie ,  fut  néanmoins 
troublée  par  un  mot  de  la  baronne  de  Rouville. 

— Faisons  notre  petite  partie?...  dit-elle  à  Jules. 

Cette  phrase  réveilla  toutes  les  craintes  dujeune 
peintre  ;  et  alors  ,  il  rougit  en  regardant  la  mère 
d'Adélaïde  ;  mais  il  ne  vit  sur  ce  visage  que  l'ex- 
pression d'une  bonhomie  sans  fausseté  ;  nulle  ar- 
rière-pensée n'en  détruisait  le  charme  ;  la  finesse 


LA    BOURSE.  125 

n'en  était  point  perfide ,  la  malice  en  semblait 
douce ,  et  nul  remords  n'en  altérait  le  calme. 
Alors  Jules  se  mit  à  la  table  de  jeu ,  et  Adélaïde 
voulut  partager  le  sort  du  peintre ,  en  prétendant 
qu'il  ne  connaissait  pas  le  piquet,  et  avait  besoin 
d'un  partner.  Madame  de  Rouville  et  sa  fille  se 
firent,  pendant  la  partie,  des  signes  d'intelligence 
qui  inquiétèrent  d'autant  plus  Jules  qu  il  gagnait; 
mais  à  la  fin,  un  dernier  coup  rendit  les  deux  amans 
débiteurs  de  la  baronne  ;  et ,  le  peintre ,  voulant 
chercher  de  la  monnaie  dans  son  gousset ,  retira 
ses  mains  de  dessus  la  table  ,  et  vit  alors  devant 
lui  une  bourse  qu'Adélaïde  y  avait  glissée  sans 
qu'il  s'en  aperçut;  et  tenant  l'ancienne,  elle  s'occu- 
pait par  contenance  à  y  chercher  de  l'argent  pour 
payer  sa  mère.  Tout  le  sang  de  Jules  afflua  si  vive- 
ment à  son  cœur  qu'il  faillit  perdre  connaissance. 
La  bourse  neuve  substituée  à  la  sienne  contenait 
son  argent  ;  elle  était  brodée  en  perles  d'or,  et  les 
coulans  ,  les  glands  tout  attestait  le  bon  goût  d'A- 
délaïde. C'était  un  gracieux  remerciement  déjeune 
fille.  Il  était  impossible  dédire  avec  plus  de  finesse 
que  le  don  du  peintre  ne  pouvait  être  récompensé 
que  par  un  témoignage  de  tendresse... 

Quand  Jules  ,  accablé  de  bonheur,  tourna  les 
yeux  sur  Adélaïde  et  sur  la  baronne ,  il  les  vit 
tremblantes  toutes  deux  de  plaisir,  et  heureuses 
de  cette  espècede  supercherie... Alors,  il  se  trouva 
petit ,  mesquin  ,  niais.  Il  aurait  voulu  pouvoir  se 
punir,  se  déchirer  le  cœur;  mais  quelques  larmes 


1^6  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

lui  vinrent  aux  yeux  ,  et,  se  levant  par  un  mouve- 
ment irrésistible  ,  il  prit  Adélaïde  dans  ses  bras  , 
la  serra  contre  son  cœur,  lui  ravit  un  baiser;  et, 
avec  une  bonne  foi  d'artiste  : 

— Je  vous  la  demande!...  s'écria- t-il,  en  regar- 
dant la  baronne. 

Adélaïde  jetait  sur  le  peintre  des  yeux  à  demi 
courroucés,  et  madame  de  Rouville,  un  peu  éton- 
née, cherchait  une  réponse,  quand  cette  scène  fut 
interrompue  par  le  bruit  de  la  sonnette.  C'était  le 
vieux  contre-amiral  suivi  de  son  ombre  et  de  ma- 
dame Schinner. 

La  mère  de  Jules  ,  ayant  deviné  la  cause  des 
chagrins  que  son  fils  essayait  vainement  de  lui 
cacher,  avait  pris  des  renseignemens  auprès  de 
quelques-uns  de  ses  amis,  sur  la  jeune  fille  qu'il 
aimait;  et,  alors,  justement  alarmée  des  calom- 
nies dont  Adélaïde  était  l'objet ,  elle  avait  été  les 
conter  au  vieil  émigré,  qui  dans  sa  colère  u  —vou- 
lait aller ,  disait-il ,  couper  les  oreilles  à  ces  bélî- 
tres... »  Puis  ,  animé  par  son  courroux,  il  avait  ap- 
pris à  madame  Schinner  le  secret  des  pertes  volon- 
taires qu'il  faisait  au  jeu ,  puisque  la  fierté  de  la 
baronne  ne  lui  laissait  que  cet  ingénieux  moyen 
de  la  secourir. 

Lorsque  madame  Schinner  eut  salué  madame 
de  Rouville  ,  celle-ci  regardant  le  contre-amiral, 
Adélaïde  et  Jules  ,  dit  avec  une  grâce  exquise  : 

—  Il  paraît  que  nous  sommes  en  famille  ce 
soir  !... 


SCÈNE  IX. 


LE  DEVOIR  D'UNE  FEMME. 


—  Allons ,  député  du  centre ,  en  avant  !  Il  s'agit 
d'arriver  à  l'heure  si  nous  voulons  être  à  table  en 
même  temps  que  les  autres,  —  Allons ,  haut  le 

pied!  —  Saute,  marquis!...  la  donc bien.... 

Vous  franchissez  les  sillons  comme  un  véritable 
cerf!.... 

Ces  paroles  étaient  prononcées  par  un  chasseur 
paisiblement  assis  sur  une  lisière  de  la  forêt  de 
l'Ile- Adam.  11  achevait  de  fumer  un  cigare  de 
la  Havane ,  et  l'on  voyait  qu'il  attendait  là  depuis 
long-temps  son  compagnon  sans  doute  égaré  dans 
les  halliers  de  la  forêt.  Il  avait  à  ses  côtés  quatre 
chiens  haletans  qui  regardaient  comme  lui  le  per- 
sonnage auquel  il  s'adressait.  Pour  comprendre 
tout  ce  que  ces  allocutions ,  répétées  par  interval- 


180  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

les ,  avaient  de  railleur ,  il  faut  dépeindre  le  chas- 
seur attardé. 

C'était  un  homme  gros  et  court ,  dont  le  ventre 
proéminent  accusait  un  embonpoint  véritablement 
ministériel.  Il  arpentait  péniblement  les  sillons 
d'un  grand  champ  récemment  moissonné,  dont  les 
chaumes  gênaient  considérablement  sa  marche. 
Pour  surcroît  de  douleur ,  les  rayons  obliques  du 
soleil ,  frappant  horizontalement  sur  sa  figure ,  y 
amassaient  de  grosses  gouttes  de  sueur.  Gomme  il 
était  toujours  préoccupé  par  le  soin  de  garder  son 
équilibre ,  il  se  penchait  tantôt  en  'avant  et  tantôt 
en  arrière ,  imitant  ainsi  les  soubresauts  d'une 
voiture  fortement  cahotée. 

La  journée  avait  été  chaude.  C'était  un  de  ces 
jours  du  mois  de  septembre  dont  les  feux  achèvent 
de  mûrir  les  raisins.  Le  temps  annonçait  un  orage. 
Quoique  plusieurs  grands  espaces  d'azur  séparas- 
sent encore  vers  l'horizon  de  gros  nuages  noirs , 
on  voyait  des  nuées  blondes  qui  s'avançaient  avec 
une  effrayante  rapidité  en  étendant  sur  les  cieux, 
de  l'ouest  à  l'est ,  un  léger  rideau  grisâtre.  Le  vent, 
n'agissant  que  dans  la  haute  région ,  l'atmosphère 
comprimait ,  vers  les  bas-fonds ,  les  brûlantes 
vapeurs  de  la  terre.  Or ,  le  vallon  que  franchissait 
le  chasseur,  étant  entouré  de  hautes  futaies  qui  le 
privaient  d'air ,  avait  la  température  d'une  four- 
naise. Ardente  et  silencieuse ,  la  forêt  semblait 
avoir  soif.  Les  oiseaux ,  les  insectes  étaient  muets, 
et  les  cimes  des  arbres  s'inclinaient  à  peine. 


LE    DEVOIR    DUNE    FEMME.  181 

A  ce  récit,  les  personnes  qui  ont  conservé  quel- 
que souvenir  de  leté  de  1819,  doivent  compatir 
aux  maux  du  pauvre  ministériel  :  il  suait  sang  et 
eau  pour  rejoindre  son  compagnon  moqueur.  Tout 
en  fumant  son  cigare,  celui-ci  avait  calculé,  par 
la  position  du  soleil,  qu'il  devait  être  au  moins  cinq 
heures  du  soir. 

—  Où  diable  sommes-nous? dit  le  gros  chas- 
seur en  s'essuyant  le  front  et  restant  appuyé  contre 
un  arbre  du  champ ,  presqu'en  face  de  son  compa- 
gnon ;  il  ne  se  sentit  plus  la  force  de  sauter  le  large 
fossé  qui  l'en  séparait. 

—  Et  c'est  à  moi  que  vous  demandez  cela?... 
répondit  en  riant  le  chasseur  couché  dans  les 
hautes  herbes  jaunes  qui  couronnaient  le  talus. 

Puis ,  jetant  le  bout  de  son  cigare  dans  le  fossé, 
il  s'écria  : 

—  Je  jure  par  saint  Hubert  qu'on  ne  me  repren- 
dra plus  à  m'aventurer  dans  un  pays  inconnu  avec 
un  magistrat ,  fût-il  comme  vous ,  mon  cher  d'Al- 
bon,  un  vieux  camarade  de  collège!... 

—  Mais,  Philippe,  vous  ne  comprenez  donc 
plus  le  français?...  et  vous  avez  sans  doute  laissé 
tout  votre  esprit  en  Sibérie!...  répliqua  le  gros 
homme  court  en  lançant  un  regard  douloureuse- 
ment comique  sur  un  poteau  qui  se  trouvait  à 
cent  pas  de  là. 

—  J'entends  !  s'écria  Philippe. 

Saisissant  alors  son  fusil ,  il  se  leva  tout- à-coup, 


132  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

s'élança  d'un  seul  bond  dans  le  champ  ,  et  courut 
vers  le  poteau, 

—  Par  ici ,  d'Albon ,  par  ici ,  demi-tour  à  gau- 
che !  cria-t-il  à  son  compagnon  en  lui  indiquant 
par  un  geste  une  large  voie  pavée.  —  Chemin 
de  Baillet  à  V Ile-Adam  L...  reprit-il.  Ainsi  nous 
trouverons  dans  cette  direction  celui  de  Gassan  : 
ne  doit-il  pas  s'embrancher  sur  la  route  de  File- 
Adam  ? 

—  C'est  juste  ,  mon  colonel  !  dit  M.  d'Albon  en 
remettant  sur  sa  tête  une  casquette  avec  laquelle 
il  venait  de  s'éventer. 

—  En  avant  donc ,  mon  respectable  conseil- 
ler!  répondit  le  colonel  Philippe.  Et  il  siffla  les 

chiens ,  qui  paraissaient  lui  obéir  déjà  mieux  qu'au 
magistrat  auquel  ils  appartenaient. 

—  Savez-vous ,  monsieur  le  marquis ,  reprit  le 
militaire  goguenard ,  que  nous  avons  encore  plus 
de  deux  lieues  à  faire?  Le  village  que  nous  aper- 
cevons là-bas  doit  être  Baillet... 

—  Grand  Dieu! s'écria  le  marquis  d'Albon. 

Allez  à  Gassan ,  si  cela  peut  vous  être  agréable, 
mais  vous  irez  tout  seul.  Je  préfère  attendre  ici, 
malgré  l'orage ,  le  cheval  que  vous  m'enverrez  du 
château.  Vous  vous  êtes  moqué  de  moi,  Sucy. 
Nous  devions  faire  une  jolie  petite  partie  de  chasse, 
ne  pas  nous  éloigner  de  Gassan  ,  fureter  sur  le  ter- 
ritoire que  je  connais....  Bah!  au  lieu  de  nous 
amuser ,  vous  m'avez  fait  courir  comme  un  lé- 
vrier depuis  quatre  heures  du  matin ,  et  nous  n'a- 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  133 

von  s  eu  pour  tout  déjeuner  que  deux  tasses  de 
lait!....  Ah!  si  vous  avez  jamais  un  proeès  à  la 
cour  ,  je  vous  le  ferai  perdre  ,  eussiez-vous  cent 
fois  raison. 

Ayant  dit ,  le  chasseur  découragé  s'assit  sur  une 
des  bornes  qui  étaient  au  pied  du  poteau ,  se  dé- 
barrassa de  son  fusil ,  de  sa  carnassière  vide  ,  et 
poussa  un  long  soupir. 

—  France!...  voilà  tes  députés!...  s'écria  en 
riant  le  colonel  de  Sucyi  Ah  !  mon  pauvre  d'Albon, 
si  vous  aviez  été  comme  moi  six  ans  dans  le  fond 
de  la  Sibérie  !... 

Il  leva  les  yeux  au  ciel ,  comme  si  ses  malheurs 
étaient  un  secret  entre  Dieu  et  lui;  puis  il  ajouta  : 

—  Allons  !  marchez  ;  si  vous  restez  assis  ,  vous 
êtes  perdu. 

—  Que  voulez-vous ,  Philippe?  c'est  une  si 
vieille  habitude  chez  un  magistrat!  —  D'honneur , 
je  suis  excédé  !  Encore  si  j'avais  tué  un  lièvre  !... 

Les  deux  chasseurs  présentaient  un  contraste 
assez  rare.  Le  ministériel  était  âgé  de  quarante- 
deux  ans  ,  et  ne  paraissait  pas  en  avoir  plus  de 
trente  ;  tandis  que  le  militaire ,  âgé  de  trente  ans  , 
semblait  en  avoir  quarante.  Ils  étaient  tous  deux  ' 
décorés  de  la  rosette  rouge  ,  attribut  des  officiers 
de  la  Légion-d'Honneur.  Quelques  mèches  de 
cheveux  ,  aussi  mélangées  de  noir  et  de  blanc  que 
l'aile  d'une  pie  ,  s'échappaient  de  dessous  la  cas- 
quette du  colonel  ;  mais  de  belles  boucles  blondes 
ornaient  les  tempes  du  magistrat.  L'un  était  d'une 

12 


184  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

haute  taille,  sec,  maigre  ,  nerveux,  et  les  rides 
de  sa  figure  blanche  trahissaient  des  passions  ter- 
ribles ou  d'affreux  malheurs  ;  l'autre  avait  un  vi- 
sage brillant  de  santé ,  jovial  et  digne  d'un  épicu- 
rien. Tous  deux  étaient  fortement  hâlés  par  le 
soleil ,  et  leurs  longues  guêtres  de  cuir  fauve  por- 
taient les  marques  de  tous  les  fossés  ,  de  tous  les 
marais  qu'ils  avaient  traversés. 

—  Allons,  s'écria  M.  de  Sucy ,  en  avant!... 
Après  une  bonne  heure  de  marche  nous  serons  à 
Cassan  ,  devant  une  bonne  table. 

—  Il  faut  que  vous  n'ayez  jamais  aimé  ,  répon- 
dit le  conseiller  d'un  air  piteusement  comique , 
car  vous  êtes  aussi  impitoyable  que  l'article  3o4 
du  Gode  pénal  !... 

Philippe  de  Sucy  tressaillit  violemment  ;  son 
large  front  se  plissa ,  et  sa  figure  devint  aussi  som- 
bre que  le  ciel  l'était  en  ce  moment.  Un  souvenir 
d'une  affreuse  amertume  crispa  tous  ses  traits;  et, 
s'il  ne  pleura  pas  ,  c'est  qu'il  était  un  de  ces  hom- 
mes puissans  qui  concentrent  leurs  peines ,  trou- 
vant une  sorte  d'impudeur  à  les  dévoiler ,  quand 
aucune  parole  humaine  n'en  peut  rendre  la  pro- 
fondeur, quand  il  n'est  point  de  cœur  qui  sache 
les  comprendre. 

M.  d'Aibon  avait  une  de  ces  âmes  délicates  qui 
devinent  les  douleurs  et  ressentent  vivement  une 
commotion  du  cœur  quand  elle  est  involontaire- 
ment produite  par  quelque  maladresse.  Il  respecta 
le  silence  de  son  ami ,  se  leva ,  oublia  sa  fatigue  , 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  18!) 

et  le  suivit  silencieusement ,  souffrant  d'avoir  tou- 
ché une  plaie  qui  probablement  n'était  pas  cica- 
trisée. 

—  Un  jour,  mon  ami,  lui  dit  Philippe  en  lui 
serrant  la  main  et  en  le  remerciant  de  son  muet 
repentir  par  un  regard  déchirant,  un  jour  je  te 
raconterai  ma  vie... — Aujourd'hui...  je  ne  saurais. 

Ils  continuèrent  à  marcher  en  silence;  mais 
quand  la  douleur  du  colonel  parut  dissipée,  le 
conseiller  retrouva  sa  fatigue  ;  et  alors  ,  avec  l'ins- 
tinct ou  plutôt  le  vouloir  d'un  homme  harassé,  il 
sondait  de  l'œil  toutes  les  profondeurs  de  la  forêt, 
interrogeait  les  cimes  des  arbres ,  examinait  les 
avenues  ,  espérant  y  découvrir  quelque  gîte  où  il 
pût  demander  l'hospitalité. 

En  arrivant  à  un  carrefour ,  il  crut  apercevoir 
une  légère  fumée  qui  s'élevait  entre  les  arbres.  Il 
s'arrêta  ,  regarda  fort  attentivement ,  et  reconnut, 
au  milieu  d'un  massif  immense ,  les  branches  ver- 
tes et  sombres  de  quelques  pins. 

—  Une  maison  !  une  maison  !...  s'écria-t-il  avec 
le  plaisir  qu'aurait  eu  un  marin  à  crier  : — Terre  ! . . . 
terre  !... 

Et  il  s'élança  vivement  à  travers  unhallier  assez 
épais.  Le  colonel ,  qui  était  tombé  dans  une  pro- 
fonde rêverie ,  le  suivit  machinalement. 

—  J'aime  mieux  une  omelette ,  du  pain  de  mé- 
nage et  une  chaise  ici,  que  des  divans,  des  truffes 
et  du  vin  de  Tokai  à  Cassan  !... 

Ces  paroles  étaient  une  exclamation  d'enthou- 


Iâ6  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

siasme  arrachée  au  conseiller  par  l'aspect  d'un 
mur  dont  la  couleur  blanchâtre  tranchait,  dans  le 
lointain,  sur  la  masse  brune  des  troncs  noueux  de 
la  forêt. 

—  Ah  !  ah  !  ça  m'a  l'air  d'être  quelque  ancien 
prieuré  !  s'écria  derechef  le  marquis  d'Albon  en 
arrivant  à  une  grille  antique  et  noire. 

De  là  ,  il  put  voir ,  au  milieu  d'un  parc  assez 
vaste ,  un  bâtiment  construit  en  pierres  de  taille 
dans  le  style  employé  jadis  pour  les  monumens 
monastiques. 

—  Comme  ces  coquins  de  moines  savaient  choi- 
sir un  emplacement  !... 

Cette  nouvelle  exclamation  était  l'expression  de 
l'étonnement  dont  le  magistrat  fut  saisi  à  l'aspect 
du  poétique  ermitage  qui  s'offrit  à  ses  regards. 

La  maison  était  située  à  mi-côte  du  revers  de  la 
montagne  dont  le  village  de  Nerville  occupe  le 
sommet.  Les  grands  chênes  séculaires  de  la  forêt, 
décrivant  un  cercle  immense  autour  de  cette  habi- 
tation ,  en  faisaient  une  véritable  solitude.  Le 
corps  de  logis  jadis  destiné  aux  moines  avait  son 
exposition  au  midi.  Le  parc  paraissait  avoir  une 
quarantaine  d'arpens.  Auprès  delamaison,régnait 
une  verte  prairie ,  capricieusement  découpée  par 
plusieurs  ruisseaux  clairs  ,  par  des  nappes  d'eau 
gracieusement  posées ,  sans  aucun  artifice  appa- 
rent. Çà  et  là  s'élevaient  des  arbres  verts  aux  formes 
élégantes  ,  aux  feuillages  variés.  Puis ,  des  grottes 
habilement  ménagées ,  des  terrasses  massives  avec 


LE    DEVOIR    l/LNE    FEMME.  ll>7 

leurs  escaliers  dégradés  et  leurs  rampes  rouillées 
imprimaient  une  physionomie  particulière  à  cette 
sauvage  Thébaïde.  L'art  y  avait  élégamment  uni 
ses  constructions  aux  effets  pittoresques  de  la  na- 
ture. Toutes  les  passions  humaines  semblaient 
mourir  aux  pieds  ou  sur  les  cimes  de  ces  grands 
arbres  forestiers ,  qui  défendaient  l'approche  de 
cet  asile  solitaire  aux  bruits  du  monde ,  comme 
aux  ouragans  du  ciel  et  au  soleil  même.  Le  silence 
et  la  paix  lui  communiquaient  leur  indéfinissable 
majesté. 

— Comme  tout  est  en  désordre  ici  !.. .  dit  M.  d'Al- 
bon  après"  avoir  joui  de  la  sombre  expression  que 
les  ruines  donnaient  à  ce  paysage. 

En  effet ,  il  portait  l'empreinte  d'une  espèce  de 
malédiction.  C'était  comme  un  lieu  funeste  aban- 
donné par  les  hommes.  Le  lierre  avait  étendu  par- 
tout ses  nerfs  tortueux  et  ses  riches  manteaux.  La 
mousse  brune  ,  verdâtre,  jaune ,  rouge ,  répandait 
ses  teintes  romantiques  sur  tous  les  arbres  ,  sur 
les  bancs,  sur  les  toits  ,  sur  les  pierres.  Les  fenê- 
tres étaient  vermoulues  ,  tout  usées  par  la  pluie , 
creusées  par  le  temps  ;  les  balcons  brisés ,  les  ter- 
rasses démolies.  Quelques  persiennes  ne  tenaient 
plus  que  par  un  gond.  Les  portes  disjointes  pa- 
raissaient ne  pas  devoir  résister  à  un  assaillant. 
Aucun  arbre  fruitier  n'ayant  été-îtaillé,  ils  avan- 
çaient tous  des  branches  gourmandes  sans  fruit  et 
chargées  des  touffes  luisantes  du  guy.  Enfin  de 
hautes  herbes  croissaient  dans  toutes  les  allées, 

12, 


188  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Ces  débris  jetaient  dans  le  tableau  des  effets 
d'une  poésie  ravissante  ;  et  dans  Famé  du  specta- 
teur, des  idées  rêveuses.  Un  poète  serait  resté  là 
plongé  dans  une  longue  mélancolie ,  admirant  un 
désordre  plein  d'harmonie ,  une  destruction  gra- 
cieuse. En  ce  moment ,  quelques  rayons  de  soleil , 
se  faisant  jour  à  travers  les  crevasses  de  nuages , 
illuminèrent ,  par  des  jets  de  mille  couleurs  ,  cette 
scène  à  demi  sauvage.  Les  tuiles  brunes  resplen- 
dirent ;  les  mousses  brillèrent  ;  des  ombres  fatas- 
tiques  s'agitèrent  sur  les  prés ,  sous  les  arbres  ;  des 
couleurs  mortes  se  réveillèrent;  des  oppositions 
piquantes  se  combattirent  ;  les  feuillages  se  décou- 
pèrent dans  la  clarté  ;  tout-à-coup ,  la  lumière  dis- 
parut ;  et  ce  paysage ,  qui  semblait  avoir  parlé  ,  se 
tut ,  devint  sombre ,  ou  plutôt  doux  comme  la  plus 
douce  teinte  d'un  crépuscule  d'automne. 

Mais  le  conseiller  ne  voyait  déjà  plus  cette  mai- 
son qu'avec  les  yeux  d'un  propriétaire. 

— C'est  le  palais  de  la  belle  au  Bois  Dormant, 
dit-il.  A  qui  cela  peut-il  donc  appartenir?...  11  faut 
être  bien  bête  pour  ne  pas  habiter  une  aussi  jolie 
propriété  ! . . . 

A  peine  le  magistrat  avait-il  achevé  ces  paroles, 
qu'une  femme  passa  devant  lui  aussi  rapidement 
que  l'ombre  d'un  nuage  ;  elle  ne  fit  aucun  bruit  ; 
elle  s'était  élancée  de  dessous  un  noyer  planté  à 
droite  de  la  grille  :  ce  fut  comme  une  vision.  Le 
marquis  resta  stupéfait. 

—  Eh  bien  ,  d'Albon  ,  qu'avez- vous  ?...  lui  de 
manda  M.  de  Sucy. 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  139 

—  Je  me  frotte  les  yeux  pour  savoir  si  je  dors 
ou  si  je  veille  î...  répondit  le  conseiller  en  se  col- 
lant sur  la  grille  pour  tâcher  de  revoir  le  fantôme. 

—  Elle  est  probablement  sous  ce  figuier...  dit-il 
en  montrant  à  Philippe  le  feuillage  d'un  arbre 
qui  s'élevait  au-dessus  du  mur,  à  gauche  de  la 
grille. 

—  Qui?  elle!... 

—  Eh!  puis-je  le  savoir?  reprit  M.  d'Albon. 
Figurez-vous,  dit-il  à  voix  basse,  qu'il  vient  de  se 
lever  là,  devant  moi  une  femme  étrange.  Elle  m'a 
semblé  plutôt  appartenir  à  la  nature  des  ombres 
qu'au  monde  des  vivants.  Elle  est  si  svelte ,  si  lé- 
gère, si  vaporeuse,  qu'elle  doit  être  diaphane.  Sa 
figure  est  aussi  blanche  que  du  lait.  Je  crois  que 
ses  vêtemens  sont  noirs  ;  ses  yeux ,  ses  cheveux 
m'ont  également  paru  noirs.  Elle  m'a  regardé  en 
passant,  et  quoique  je  ne  sois  ,  certes  ,  point  peu- 
reux ,  son  regard  immobile  et  froid  m'a  figé  le 
sang  dans  les  veines. 

—  Est-elle  jolie?  demanda  Philippe. 

—  Je  ne  sais  pas.  Je  ne  lui  ai  vu  que  des  yeux 
dans  la  figure.  Ses  cheveux  sont  flottans,  et  son 
front  est  d'un  blanc  mat. 

—  Au  diable  le  dîner  de  Cassan!...  s'écria  le 
colonel.  Restons  ici.  J'ai  une  envie  d'enfant  d'en- 
trer dans  cette  singulière  propriété.  Les  châssis 
des  fenêtres  sont  peints  en  rouge.  Il  y  a  des  filets 
rouges  sur  les  moulures  des  portes  et  des  volets.  Il 
semble  que  ce  soit  la  maison  du  diable.  Il  aura 


140  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

peut-être  hérité  des  moines.  —  Allons ,  courons 
après  la  dame  blanche  et  noire...  Ici  tout  est  ro- 
manesque. En  avant  !... 

La  gaieté  du  colonel  avait  quelque  chose  de 
factice. 

En  ce  moment,  les  deux  chasseurs  entendirent 
un  petit  cri  assez  semblable  à  celui  d'une  souris 
prise  aujpiége.  Ils  écoutèrent.  Le  feuillage  de  quel- 
ques arbustes  froissés  retentit  dans  le  silence, 
comme  le  murmure  d'une  onde  agitée.  Ils  eurent 
beau  chercher  à  saisir  quelques  sons,  la  terre  resta 
silencieuse  et  garda  le  secret  des  pas  de  l'incon- 
nue, si  toutefois  elle  avait  marché. 

—  Voilà  qui  est  singulier!...  s'écria  Philippe 
en  suivant  les  contours  décrits  dans  la  forêt  par 
les  murs  du  parc. 

Les  deux  amis  arrivèrent  bientôt  à  une  allée  de 
la  forêt  qui  conduit  au  village  de  Chauvry.  Après 
avoir  remonté  ce  chemin  vers  la  route  de  Paris  , 
ils  se  trouvèrent  devant  une  grande  grille ,  et  vi- 
rent la  façade  principale  de  cette  habitation  mys- 
térieuse. De  ce  côté ,  le  désordre  était  à  son  com- 
ble. D'immenses  lézardes  sillonnaient  les  murs 
des  trois  corps  de  logis  bâtis  en  équerre.  Des  dé- 
bris de  tuiles  et  d'ardoises  amoncelés  à  terre  et  des 
toits  dégradés  annonçaient  une  complète  incurie. 
Les  fruits  gisaient  sous  les  arbres  sans  qu'on  les 
récoltât.  Une  vache  paissait  à  travers  les  boulin  - 
grins,  en  foulant  les  fleurs  des  plates-bandes, 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  14  f 

tandis  qu'une  chèvre  broutait  les  raisins  verts  et 
les  pampres  d'une  treille. 

—  Tout  est  en  harmonie  ,  et  le  désordre  est  en 
quelque  sorte  organisé...  dit  le  colonel  en  tirant 
la  chaîne  d'une  cloche.  Mais  la  cloche  était  sans 
battant,  caries  deux  chasseurs  n'entendirent  que  le 
bruit  singulièrement  aigre  d'un  ressort  rouillé.  La 
petite  porte  pratiquée  dans  le  mur  auprès  de  la 
grille  résista,  toute  pourrie  qu'elle  était,  aux  efforts 
de  Philippe. 

—  Oh  î  oh  !  tout  ceci  devient  très  curieux  ! . . . 
dit-il  à  son  compagnon. 

—  Si  je  n'étais  pas  magistrat,  répondit  M.  d'Al- 
bon,  je  croirais  que  la  femme  noire  est  une  sor- 
cière !... 

A  peine  avait-il  achevé  que  la  vache  accourut 
à  la  grille  et  leur  présenta  son  mufle  chaud,  comme 
si  elle  éprouvait  le  besoin  de  voir  des  créatures 
humaines.  Alors  une  femme,  si  toutefois  ce  nom 
pouvait  appartenir  à  l'être  indéfinissable  qui  se 
montra  ,  vint  tirer  la  vache  par  sa  corde. 

—  Ohé  !  ohé  !...  cria  le  colonel. 

La  femme  s'arrêta  pour  regarder  les  deux  étran- 
gers. Elle  portait  sur  la  tête  un  mouchoir  rouge 
d'où  s'échappaient  des  mèches  de  cheveux  blonds 
assez  semblables  à  l'étoupe  d'une  quenouille.  Un 
jupon  de  laine  grossière  à  raies  alternativement 
noires  et  grises  ,  trop  court  de  quelques  pouces , 
permettait  de  voir  ses  jambes.  Elle  n'avait  pas  de 
fichu ,  et  l'on  pouvait  croire  qu'elle  appartenait  à 


142         SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

une  des  tribus  de  Peaux  Rouges  célébrées  par 
Cooper,  car  ses  jambes,  son  cou  et  ses  bras  nus 
semblaient  avoir  été  peints  en  couleur  de  brique. 
Aucun  rayon  d'intelligence  n'animait  sa  figure 
plate.  Ses  yeux  bleuâtres  étaient  sans  chaleur  et 
ternes.  Quelques  poils  blancs  clair-semés  lui  te- 
naient lieu  de  sourcils.  Enfin,  sa  bouche  contour- 
née laissait  passer  des  dents  mal  rangées  ,  mais 
aussi  blanches  que  celles  d'un  chien.  Elle  arriva 
lentement  jusqu'à  la  grille,  en  contemplant  les 
deux  chasseurs  d'un  air  niais.  Elle  souriait  pres- 
que ;  mais  son  sourire  était  pénible  et  forcé. 

—  Où  sommes-nous  ?.. .  Quelle  est  cette  rnaison- 
là?...  A  qui  est-elle?...  Qui  êtes-vous?...  Êtes- 
vous  d'ici?... 

A  ces  questions  et  à  une  foule  d'autres  que  lui 
adressèrent  successivement  les  deux  amis,  elle  ne 
répondit  que  par  des  grognemens  gutturaux  qui 
semblaient  appartenir  à  l'animal  plus  qu'à  la  créa- 
ture humaine. 

—  Ne  voyez -vous  pas  qu'elle  est  sourde  et 
muette  ?...  dit  le  magistrat. 

—  Bons -homme  s!..,  s'écria  la  paysanne. 

—  Ah  !  elle  a  raison.  Ceci  pourrait  bien  être 
l'ancien  couvent  des  Bons-Hommes.. ...  dit  M.  d'Al- 
bon. 

Alors  les  questions  recommencèrent;  mais, 
comme  un  enfant  capricieux,  la  paysanne  rougit, 
joua  avec  son  sabot ,  tortilla  la  corde  de  la  vache 
qui  s'était  remise  à   paître,   regarda  les   deux 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  143 

chasseurs,  examina  toutes  les  parties  de  leur 
habillement;  elle  grogna,  glapit,  mais  elle  ne 
parla  pas. 

Ton  nom?  lui  dit  Philippe  en  la  contemplant 

fixement  comme  s'il  eût  voulu  l'ensorceler. 

—  Geneviève!...  dit-elle. 

Puis  elle  disparut  en  riant  d'un  rire  bête. 

.  Jusqu'à  présent  la  vache  est  la  créature  la 

plus  intelligente  que  nous  ayons  vue...  s'écria  le 
magistrat.  Je  vais  tirer  un  coup  de  fusil  pour  foire 
venir  du  monde. 

Au  moment  où  M.  d'Albon  saisissait  son  arme , 
le  colonel  l'arrêta  par  un  geste  ,  et  lui  montra  du 
doigt  l'inconnue  qui  avait  si  vivement  piqué  leur 
curiosité.  Elle  venait  par  une  allée  assez  éloignée  , 
marchait  à  pas  lents,  et  semblait  ensevelie  dans 
une  méditation  profonde.  Elle  était  vêtue  d'une 
robe  de  satin  noir  tout  usée.  Ses  longs  cheveux 
tombaient  en  boucles  nombreuses  sur  son  front , 
autour  de  ses  épaules,  descendaient  jusqu'en  bas 
de  sa  taille,  et  lui  servaient  de  châle.  Elle  semblait 
accoutumée  à  ce  désordre,  car  elle  ne  chassait 
que  rarement  sa  chevelure  de  chaque  côté  de  ses 
tempes;  et  alors,  agitant  la  tête  par  un  mouvement 
brusque,  elle  ne  s'y  prenait  pas  à  deux  fois  pour 
dégager  son  front  ou  ses  yeux  de  ce  voile  épais  ; 
et  Ion  geste  avait,  comme  celui  d'un  animal,  une 
admirable  sécurité  de  mécanisme.  Elle  atteignait 
son  but  avec  une  prestesse  qui  tenait  du  prodige. 
Les  deux  chasseurs  étonnés  la  virent  sautant  sur 


144  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

une  branche  de  pommier  ets'y  attachant  avec  la 
légèreté  d'un  oiseau.  Elle  y  saisit  des  fruits ,  les 
mangea ,  et  se  laissa  tomber  à  terre  avec  la  gra- 
cieuse mollesse  qu'on  admire  chez  les  écureuils. 
Ses  membres  possédaient  une  élasticité  qui  ôtait  à 
ses  moindres  gestes  jusqu'à  l'apparence  de  la  gêne 
ou  de  l'effort.  Elle  joua  sur  le  gazon ,  et  s'y  roula, 
comme  aurait  pu  le  faire  un  enfant;  puis,  jetant 
en  avant  ses  deux  pieds  et  ses  mains  ,  elle  resta 
étendue  sur  l'herbe  avec  l'abandon  ,  la  grâce ,  le 
naturel  d'une  jeune  chatte  dormant  au  soleil. 
Tout-à-coup  le  tonnerre  ayant  grondé  dans  le 
lointain ,  elle  se  retourna  subitement ,  et  se  mit  à 
quatre  pâtes  avec  la  miraculeuse  adresse  d'un 
chien  qui  entend  venir  un  étranger.  Cette  bizarre 
attitude  eut  pour  effet  de  séparer  sa  noire  cheve- 
lure en  deux  larges  bandeaux  qui  retombèrent  de 
chaque  côté  de  sa  tête.  Alors  les  deux  spectateurs 
de  cette  scène  singulière  purent  admirer  des  épau- 
les dont  les  contours  avaient  une  exquise  délica- 
tesse ,  et  dont  la  peau  blanche  brillait  comme  les 
marguerites  de  la  prairie.  Le  cou  surtout  attirait 
les  regards  par  une  rare  perfection.  Il  était  facile 
de  voir  que  cette  femme  était  admirablement  bien 
faite.  Elle  laissa  échapper  un  cri  douloureux,  et 
seleva  tout-à-fait  sur  ses  pieds.  Ses  mouvemens  se 
succédaient  avec  tant  de  rapidité  et  si  gracieuse- 
ment, ils  s'exécutaient  si  lestement,  qu'il  ne  sem- 
blait pas  qu'elle  fût  une  créature  humaine,  mais 
une  de  ces  filles  de  Fair  célébrées  par  les  poésies 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEJ1ME.  145 

d'Ossian.  Elle  alla  vers  une  nappe  d'eau  ,  y  quitta 
un  de  ses  souliers  en  lui  donnant  une  légère  se- 
cousse, et  parut  se  plaire  à  tremper  dans  la  source 
un  pied  blanc  comme  l'albâtre.  Elle  admirait 
peut-être  les  ondulations  brillantes  de  cette  onde 
agitée  qui  ressemblaient  à  des  pierreries.  Puis  elle 
s'agenouilla  sur  le  bord  du  bassin ,  et  s'amusa  de 
la  manière  la  plus  enfantine  à  y  plonger  ses  longues 
tresses  et  à  les  en  retirer  brusquement  pour  voir 
tomber  goutte  à  goutte  l'eau  dont  elles  étaient 
chargées,  et  qui,  traversée  par  les  rayons  du  jour, 
formait  comme  des  chapelets  de  perles. 

—  Cette  femme  est  folle!...  s'écria  le  conseiller. 
En  ce  moment,  un  cri  rauque ,  poussé  sans 

doute  par  Geneviève  ,  retentit  et  parut  s'adresser 
à  l'inconnue.  Elle  se  leva  et  chassa  ses  cheveux  de 
chaque  côté  de  son  visage.  En  ce  moment ,  le 
colonel  et  M.  d'Albon  purent  examiner  les  traits 
de  cette  femme.  Sa  ligure  était  extrêmement  blan- 
che ,  ses  yeux  grands  et  noirs,  Elle  vit  les  deux 
amis  ;  et ,  accourant  à  la  grille  avec  la  légèreté 
d'une  biche ,  elle  y  arriva  en  quelques  bonds, 

—  Adieu!...  dit-elle  d'une  voix  douce  et  har- 
monieuse, mais  sans  que  cette  admirable  mélodie, 
impatiemment  attendue  par  les  chasseurs,  parut 
dévoiler  le  moindre  sentiment  ou  la  moindre  idée. 

M.  d'Albon  admira  les  longs  cils  de  ses  yeux  , 
ses  sourcils  noirs  bien  fournis ,  une  peau  d'une 
blancheur  éblouissante  et  sans  la  plus  légère 
nuance  de  rougeur,  car  de  petites  veines  bleues 

TOME   m.  ï3 


146  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

tranchaient  seules  sur  ce  teint  blanc  :  c'était  une 
des  plus  ravissantes  femmes  qu'il  fût  possible  de 
voir. 

Le  conseiller  se  tourna  vers  son  ami  pour  lui 
faire  part  de  son  étonnement;  mais  le  colonel  était 
derrière  lui,  étendu  sans  connaissance,  sur  l'herbe. 
Ces  événemens  simultanés  se  passèrent  en  moins 
d'une  minute. 

M.  d'Albon  effrayé  déchargea  son  fusil  en  l'air 
pour  appeler  du  monde,  et  cria  :  Au  secours  î  en 
essayant  de  relever  le  colonel*,  mais  il  fut  bien  sur- 
pris de  voir  l'inconnue ,  qui  était  restée  immobile, 
s'échapper  avec  la  rapidité  d'une  flèche  au  bruit 
de  la  détonation,  jeter  des  cris  d'effroi  comme  un 
animal  blessé  ,  et  tournoyer  sur  la  prairie  en  don- 
nant les  marques  d'une  terreur  profonde. 

Une  calèche  élégante  ,  dont  M.  d'Albon  enten- 
dait le  roulement  sur  la  route  de  l'Ile- Adam  ,  vint 
à  passer.  Alors  il  implora  l'assistance  des  prome- 
neurs en  agitant  son  mouchoir.  Aussitôt  la  voiture 
arriva  au  grand  galop,  et  M.  d'Albon  reconnut  M. 
et  madame  de  Eueil ,  qui  s'empressèrent  de  des- 
cendre de  leur  calèche  en  l'offrant  au  magistrat. 
Quand,  aidé  parle  laquais,  M.  d'Albon  y  eut  placé 
son  ami  ,  madame  de  Bueil  donna  son  flacon  de 
vinaigre  pour  le  rappeler  à  la  vie.  Bientôt  M.  de 
Sucy  ouvrit  les  yeux,  les  tourna  vers  la  prairie  où 
l'inconnue  ne  cessait  de  courir  en  criant;  et  alors, 
il  laissa  échapper  une  exclamation  distincte,  parut 
en  proie   à  un  sentiment  d'horreur  et  ferma  de 


LE    DEVOIR    d'cNE    FEMME.  147 

nouveau  les  yeux  en  faisant  un  geste  comme  pour 
demander  à  son  ami  de  partir. 

Voilà  la  première  fois  que  la  vue  d  une  femme 

a  épouvanté  un  colonel!  s'écria  M.  d'Albon,  tout 
en  défaisant  le  gilet  de  son  ami  et  lui  faisant  res- 
pirer des  sels. 

M.  et  madame  de  Beuil  offrirent  obligeamment 
leur  voiture  au  conseiller,  en  lui  disant  qu'ils  al- 
laient continuer  leur  promenade  à  pied. 

—  Quelle  est  donc  cette  dame?  demanda  le  ma- 
gistrat, en  désignant  l'inconnue. 

—  L'on  présume  qu'elle  vient  de  Moulins  ,  ré- 
pondit M.  de  Beuil.  On  dit  que  c'est  la  comtesse 
de  Vandière,  et  qu'elle  est  folle  ;  mais  comme  elle 
n'est  ici  que  depuis  deux  mois,  je  ne  saurais  vous 
garantir  la  véracité  de  tous  ces  ouï-dire. 

M.  d'Albon  remercia  M.  et  madame  de  Bueii  , 
et  partit  pour  Cassan.  A  peine  les  avait-il  perdus 
de  vue,  que  Philippe  de  Sucy  revint  à  lui,  grâce  à 
l'odeur  pénétrante  du  vinaigre  anglais..... 

—  C'est  elle  !....  s'écria-t-il. 

Qui?...  elle  !  demanda  d'Albon. 

_  julie ,  ali  !  morte  et  vivante  ,  vivante  et 

folle....  j'ai  cru  que  j'allais  mourir... 

Le  prudent  magistrat  put  apprécier  en  ce  mo- 
ment la  gravité  de  la  crise  à  laquelle  son  ami  était 
en  proie,  et  il  se  garda  bien  de  le  questionner  ou 
de  l'irriter.  Il  souhaitait  impatiemment  d'arriver 
au  château;  car  le  changement  qui  s'opérait  dans 
les  traits  et  dans  toute  la  personne  du  colonel  lui 


1-43  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

faisait  craindre  que  la  comtesse  n'eût  communi- 
qué à  Philippe  sa  terrible  maladie. 

Aussitôt  que  la  voiture  atteignit  l'avenue  de 
rile-Adam  ,  M.  d'Àlbon  envoya  le  laquais  chez  le 
médecin  du  bourg  ;  de  sorte  qu'au  moment  où  le 
colonel  fut  couché ,  le  docteur  se  trouva  au  che- 
vet du  lit. 

—  Si  M.  le  colonel  n'avait  pas  été  presqu'à 
jeun,  dit  le  chirurgien,  il  était  mort  ! Sa  fati- 
gue l'a  sauvé. 

Puis,  après  avoir  fait  les  prescriptions  nécessai- 
res, le  docteur  sortit  pour  aller  préparer  lui-même 
une  potion  calmante. 

Le  lendemain  matin  M.  de  Sucy  était  mieux  ; 
mais  le  médecin  avait  passé  la  nuit  entière  auprès 
de  lui ,  seul ,  et  ne  souffrant  personne  dans  la 
chambre  du  malade. 

—  Je  vous  avouerai,  monsieur  le  marquis,  dit- 
il  à  M.  d'Albon,  que  j'ai  craint  une  lésion  au  cer- 
veau. M.  de  Sucy  a  reçu  une  bien  violente  com- 
motion. Les  passions  de  cet  homme-là  sont  vives; 
mais  ,  chez  lui,  le  premier  coup  porté  décide  de 
tout.  Demain  il  sera  peut-être  hors  de  danger. 

Le  médecin  ne  se  trompa  point  ,  et  le  lende- 
main il  permit  au  magistrat  de  revoir  son  ami. 

—  Mon  cher  d'Albon ,  dit  Philippe  en  lui  ser- 
rant la  main,  j'attends  de  toi  un  service  ! Gours 

promptement  aux  Bons-Hommes  !  informe-toi  de 
tout  ce  qui  concerne  la  dame  que  nous  y  avons 
vue,  et  reviens  promptement,  car  je  compterai  les 
minutes,.. 


LE    DEVOIR    ])'l!NE    FEMME.  1-49 

Le  marquis  d'Albon  sauta  sur  un  cheval  qu'il 
fit  galoper  jusqu'à  l'ancienne  abbaye.  En  y  arri- 
vant ,  il  aperçut  devant  la  grille  un  grand  homme 
sec  vêtu  de  noir,  et  dont  la  figure  était  douce  et 
prévenante.  Quand  le  magistrat  lui  demanda  s'il 
habitait  cette  maison  ruinée  ,  il  répondit  affirma- 
tivement. 

M.  d'Albon  lui  raconta  les  motifs  de  sa  visite  , 
et  alors  l'inconnu  s'écria  : 

— Eh  quoi ,  monsieur,  ce  serait  vous  qui  auriez 
tiré  ce  coup  de  fusil  fatal  ?...  Vous  avez  failli  tuer 
mon  infortunée  malade. 

—  Eh  !  monsieur,  j'ai  tiré  en  l'air  !... 

—  Vous  eussiez  fait  moins  de  mal  à  madame  la 
comtesse  en  l'atteignant. 

— Eh  bien!  nous  n'avons  rien  à  nous  reprocher, 
car  la  vue  de  votre  comtesse  a  failli  tuer  M.  le  ba- 
ron Philippe  de  Sucy.,. 

—  Philippe  de  Sucy  î...  s'écria  le  médecin  en 
levant  les  yeux  au  ciel  et  frappant  dans  ses  mains. 
A-t-il  été  en  Russie  ,  au  passage  de  la  Bérésina?.. 

— Oui  ,  reprit  d'Albon.,  il  a  été  pris  par  des  Co- 
saques et  mené  en  Sibérie  ,  d'où  il  est  revenu  de- 
puis onze  mois  environ... 

—  Entrez  ,  monsieur ,  dit  le  médecin  ,  qui  con- 
duisit le  magistrat  dans  un  salon  situé  au  rez-de- 
chaussée  de  l'habitation. 

Ce  salon  était  richement  meublé  ;  mais  tout  y 
portait  les  marques  d'une  dévastation  capricieuse. 
Des  vases  de  porcelaine  précieux   étaient  brisés  à 

i3. 


150  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

côté  d'une  pendule  dont  la  cage  était  respectée. 
Les  rideaux  de  soie  drapés  devant  les  fenêtres 
étaient  déchirés  ,  tandis  que  le  double  rideau  de 
mousseline  restait  tout  entier. 

—  Vous  voyez  ,  dit  le  médecin  en  entrant,  les 
ravages  exercés  par  la  charmante  créature  à  la- 
quelle je  me  suis  consacré... 

Une  vive  émotion  agita  le  magistrat* 

—  Elle  est  ma  nièce  ,  reprit-il  ;  et ,  malgré  l'im- 
puissance de  mon  art ,  j'espère  lui  rendre  un  jour 
la  raison,  en  suivant  une  méthode  qui  malheu- 
reusement n'est  permise  qu'aux  gens  riches... 

Puis  ,  comme  toutes  les  personnes  qui  vivent 
dans  la  solitude ,  en  proie  à  une  douleur  renais- 
sante ,  il  raconta  longuement  au  magistrat ,  dans 
une  conversation  souvent  interrompue,  l'aventure 
suivante,  dont  le  récit  a  été  coordonné  et  dégagé 
de  toutes  les  digressions  que  firent  le  narrateur  et 
le  magistrat. 


En  quittant  ,  sur  les  neuf  heures  du  soir ,  les 
hauteurs  de  Studzianka ,  qu'il  avait  défendues 
pendant  toute  la  journée  du  28  novembre  181 2  , 
le  maréchal  Victor  y  laissa  un  millier  d'hommes 
chargés  de  protéger  jusqu'au  dernier  moment  ce- 
lui des  deux  ponts  construits  sur  la  Bérésina  qui 
subsistait  encore. 

Cette  arrière-garde  se  dévoua  pour  tâcher  de 
sauver  une  effroyable  multitude  de  traînards  en- 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  151 

gourdis  par  le  froid  qui  refusaient  obstinément 
d'abandonner  les  équipages  de  l'armée.  Mais  l'hé- 
roïsme des  hommes  qui  composèrent  cette  géné- 
reuse arrière-garde  devait  être  inutile. 

Les  soldats  qui  affluaient  par  masses  sur  les  bords 
de  la  Bérésina  y  trouvaient ,  par  malheur,  l'im- 
mense quantité  de  voitures,  de  caissons  et  de  meu- 
bles de  toute  espèce  que  l'armée  avait  été  obligée 
de  laisser  en  effectuant  son  passage  pendant  les 
journées  des  27  et  28  novembre.  Héritiers  de  ri- 
chesses inespérées  ,  ces  malheureux  ,  abrutis  par 
le  froid,  se  logeaient  dans  les  bivouacs  vides  , 
s'emparaient  de  tous  les  débris  pour  se  construire 
des  cabanes  ,  faisaient  du  feux  avec  tout  ce  qui 
leur  tombait  sous  la  main  ,  mangeaient  des  che- 
vaux ,  arrachaient  pour  se  vêtir,  le  drap  ,  le  cuir* 
les  toiles  des  voitures  ou  des  fourgons  ,  et  dor- 
maient au  lieu  de  continuer  leur  route,  au  lieu  de 
franchir  paisiblement ,  et  à  la  nuit,  cette  Bérésina 
qu'une  fatalité  incroyable  avait  déjà  rendue  si  fu- 
neste à  l'armée. 

L'apathie  de  ces  pauvres  soldats  ne  peut-être 
comprise  que  par  ceux  qui  ont  traversé  ces  vastes 
déserts  de  neige,  sans  autre  boisson  que  la  neige, 
sans  autre  lit  que  la  neige  ,  sans  autre  perspective 
qu'un  horizon  de  neige ,  sans  autre  aliment  que  la 
neige  ou  quelques  betteraves  gelées  ,  quelques 
restes  glacés  ,  quelques  poignées  de  farine  ou  de 
la  chair  de  cheval.  Ces  infortunés  arrivaient  mou- 
rant de  faim ,  de  soif,  de  fatigue  et  de  sommeil, 


152  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

sur  une  plage  où  ils  apercevaient  du  bois ,  des 
feux,  des  vivres  ,  d'innombrables  équipages  aban- 
donnés ,  des  bivouacs  ,  enfin  une  ville  improvisée  ; 
car  le  village  de  Studzianka  avait  été  entièrement 
dépecé  ,  partagé  ,  et  transporté  des  hauteurs  dans 
la  plaine.  Quoique  ce  fût  une  cité  dolente  et  pé- 
rilleuse ,  c'était  une  cité  ,  un  lieu  moins  inexorable 
que  les  épouvantables  déserts  de  la  Russie.  Cet 
immense  hôpital  ,  où  la  douleur  régnait  morne  et 
silencieuse,  dura  vingt  heures.  La  lassitude  de  la 
vie  ou  le  sentiment  d'un  bonheur,  d'un  bien-être 
inattendus  ,  rendaient  nécessairement  cette  popu- 
lation inaccessible  à  toute  espèce  de  pensée  autre 
que  celle  du  repos. 

L'artillerie  de  l'aile  gauche  des  Russes  tirait 
sans  relâche  sur  cette  masse  qui  se  dessinait  comme 
une  grande  tache ,  tantôt  noire ,  tantôt  flamboyan- 
te ,  au  milieu  de  la  neige  ;  mais  ces  infatigables 
boulets  ne  semblaient  à  la  foule  engourdie  qu'une 
incommodité  de  plus.  C'était  comme  un  orage 
dont  la  foudre  était  dédaignée  par  tout  le  monde, 
parce  qu'elle  devait  n'atteindre  ,  çà  et  là  ,  que  des 
mourans  ,  des  malades ,  ou  des  morts  peut-être. 

À  chaque  instant ,  les  traîneurs  arrivaient  par 
groupes.  Ces  espèces  de  cadavres  ambutans  se  di- 
visaient aussitôt,  allant  mendier  une  place  de  foyer 
en  foyer  ;  puis ,  repoussés  le  plus  souvent ,  ils  se 
réunissaient  de  nouveau  ;  et ,  sourd  à  la  voix  de 
quelques  officiers  qui  leur  prédisaient  la  mort  pour 
le  lendemain ,  ils  dépensaient  la  somme  de  courage 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  1  5*» 

nécessaire  pour  passer  la  Bérésina  à  se  construire 
un  asile  d'une  nuit ,  à  manger  ou  à  dormir.  Cette 
mort  qui  les  attendait  n'était  plus  un  mal ,  puis- 
que ce  mal  leur  laissait  une  heure  de  sommeil.  Ils 
ne  donnaient  le  nom  de  mal  qu'à  la  faim  ,  à  la  soif, 
au  froid.  Quand  il  ne  se  trouva  plus  ni  bois ,  ni 
feu  ,  ni  toile ,  ni  abris  ,  des  luttes  s'établirent  entre 
ceux  qui  survenaient  dénués  de  tout ,  et  ceux  qui 
possédaient  une  demeure  :  les  plus  faibles  succom- 
bèrent. Enfin,  il  arriva  un  moment  où  quelques 
hommes  chassés  par  les  Russes  n'eurent  plus  que 
la  neige  pour  bivouac ,  et  s'y  couchèrent  pour  ne 
pas  se  relever. 

Insensiblement,  cette  masse  d'êtres  presque 
anéantis  devint  si  compacte ,  si  sourde  ,  si  stupide, 
ou  si  heureuse  peut-être ,  que  le  maréchal  Victor, 
qui  en  avait  été  l'héroïque  défenseur,  en  tenant, 
pendant  deux  jours  avec  six  mille  hommes,  devant 
Witgenstein  et  vingt  mille  Paisses ,  fut  obligé  de 
s'ouvrir  un  passage ,  de  vive  force,  à  travers  cette 
forêt  d'hommes ,  afin  de  faire  franchir  la  Bérésina 
aux  cinq  mille  braves  qu'il  amenait  à  l'empereur. 

Ces  infortunés  se  laissaient  écraser  plutôt  que 
de  bouger.  Ils  périssaient  en  silence ,  souriant  à 
leurs  feux  mourans ,  et  ne  pensant  même  plus  à 
la  France. 

A  dix  heures  du  soir  seulement ,  le  duc  de  Bel- 
lune  se  trouva  de  l'autre  côté  du  fleuve.  Avant  de 
s'engager  sur  les  ponts  qui  menaient  à  Zembin  ,  il 
confia  le  sort  de  l'arrière-garde  de  Studzianka  à 


154  SCÈNES    DE    LA    VIE     PRIVÉE. 

cet  Eblé ,  le  sauveur  de  tous  ceux  qui  survécurent 
aux  calamités  de  la  Bérésina. 

Ce  fut  environ  vers  minuit  que  cet  héroïque 
général  quitta  la  petite  cabane  qu'il  occupait  au- 
près du  pont;  et,  suivi  d'un  officier  de  courage,  il 
se  mit  à  contempler  le  spectacle  que  présentait  le 
camp  situé  entre  la  rive  de  la  Bérésina  et  le  chemin 
de  Borizof  à  Studzianka.  Le  canon  des  Russes  avait 
cessé  de  tonner  ;  des  feux  innombrables  qui ,  au 
milieu  de  cet  amas  de  neige,  pâlissaient  et  sem- 
blaient ne  pas  jeter  de  lueur,  éclairaient  çà  et  là 
des  figures  qui  n'avaient  rien  d'humain  ;  des  mal- 
heureux, au  nombre  de  trente  mille  environ ,  ap- 
partenant à  toutes  les  nations  que  Napoléon  avait 
jetées  sur  la  Russie ,  étaient  là  ,  jouant  leurs  vies 
avec  une  brutale  insouciance. 

—  Il  faut  sauver  tout  cela!...  dit  le  général. 

—  Demain  matin,  reprit-il,  les  Russes  seront 
maîtres  de  Studzianka  ;  il  faudra  donc  brûler  le 
pont  au  moment  où  ils  paraîtront;  ainsi,  mon 
ami,  du  courage...  Fais- toi  jour  jusqu'à  la  hauteur. 
Dis  au  général  Fournier  qu'à  peine  a-t-il  le  temps 
d'évacuer  sa  position  ,  de  percer  tout  ce  monde  , 
et  de  passer  le  pont.  Quand  tu  l'auras  vu  se  mettre 
en  marche ,  tu  le  suivras  ;  puis ,  aidé  par  quelques 
hommes  valides  ,  tu  brûleras  sans  pitié  tous  les  bi- 
vouacs, les  équipages,  les  caissons,  les  voitures, 
tout!  Chasse  ce  monde-là  sur  le  pont!  Contrains 
tout  ce  qui  a  deux  jambes  à  se  réfugier  sur  l'autre 
rive.  L'incendie  est  maintenant  notre  dernière  res- 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  155 

source.  Si  Berthier  m'avait  laissé  détruire  ces  dam- 
nés équipages,  ce  fleuve  n'aurait  englouti  person- 
ne... que  mes  pauvres  pontonniers...  ces  cin- 
quante héros  qui  ont  sauvé  l'armée  et  —  qu'on 
oubliera  î 

Le  général  porta  la  main  à  son  front  et  resta 
silencieux.  Il  sentait  que  la  Pologne  serait  son  tom- 
beau, et  qu'aucune  voix  ne  s'élèverait  en  faveur 
de  ces  hommes  sublimes  qui  restèrent  dans  l'eau, 
—  l'eau  de  la  Bérésina  !  —  pour  y  enfoncer  les 
chevalets  des  ponts.  —  Un  seul  d'entre  eux  vit,  ou, 
pour  être  exact,  souffre,  dans  un  village,  — 
ignoré  !... 

L'aide-de-camp  partit. 

À  peine  le  généreux  officier  avait-il  fait  cent  pas 
vers  Studzianka,  que  le  général  Éblé ,  réveillant 
cinq  à  six  de  ses  pontonniers  souffrans  ,  commença 
son  œuvre  charitable  en  brûlant  îes  bivouacs  éta- 
blis autour  du  pont,  et  obligeant  ainsi  les  dormeurs 
les  plus  voisins  à  passer  la  Bérésina. 

Cependant  le  jeune  aide-de-camp  était  parvenu, 
non  sans  peine ,  à  la  seule  maison  de  bois  qui  fût 
restée  debout,  à  Studzianka. 

—  La  baraque  est  donc  bien  pleine  ,  mon  cama- 
rade? dit-il  à  un  homme  qu'il  aperçut  en  dehors. 

—  Si  vous  entrez,  vous  serez  un  habile  trou- 
pier !...  répondit  l'officier  sans  se  détourner  et  sans 
cesser  de  démolir  avec  son  sabre  le  bois  delà  mai- 
son. 

—  C'est  vous,  Philippe?...  dit  l'aide-de-camp, 


156  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

reconnaissant  au  son  de  la  voix  l'un  de  ses  amis. 

—  Oui...  Ah!  ah!  c'est  toi,  mon  vieux,  répli- 
qua M.  de  Sucy  en  regardant  Faide-de-camp ,  qui 
n'avait,  comme  lui,  que  vingt-trois  ans.  Jeté 
croyais  de  l'autre  côté  de  cette  s....  rivière.  Viens- 
tu  nous  apporter  des  gâteaux  et  des  confitures 
pour  notre  dessert?  —  Tu  seras  bien  reçu... 
ajouta-t-il  en  achevant  de  détacher  l'écorce  du 
bois  qu'il  donnait ,  en  guise  de  pro vende ,  à  son 
cheval. 

—  Je  cherche  votre  commandant  pour  le  pré- 
venir ,  de  la  part  du  général  Eblé ,  de  filer  sur 
Zembin  !  Vous  avez  à  peine  le  temps  de  percer 
cette  masse  de  cadavres  que  je  vais  incendier  tout 
à  l'heure  ,  afin  de  les  faire  marcher... 

—  Tu  me  réchauffes  presque  ,  car  ta  nouvelle 
me  fait  suer.  J'ai  deux  amis  à  sauver!...  Ah  !  sans 
ces  deux  marmottes,  mon  vieux,  je  serais  déjà 
mort!  C'est  pour  eux  que  je  soigne  mon  cheval, 
et  que  je  ne  le  mange  pas.  Par  grâce  ,  as-tu  quel- 
que croûte  ?...  Voilà  trente  heures  que  je  n'ai  rien 
mis  dans  mon  coffre  ,  et  je  me  suis  battu  comme 
un  enragé  ,  afin  de  conserver  le  peu  de  chaleur  et 
de  courage  qui  me  restent. 

—  Pauvre  Philippe!...  rien  ,  rien.  Mais  où  est 
le  général?  Est-ce  là?... 

—  N'essaie  pas  d'entrer  !...  Cette  grange  con- 
tient tous  nos  blessés...  Monte  encore  plus  haut  ! 
—  Tu  rencontreras  ,  sur  ta  droite  ,  une  espèce  de 
toit  à  porc...  Eh  bien  !  le  général  est  là...  Adieu  t 


LE    DEVOIR    D'iINE    FEMME.  157 

mon  brave...  Si  jamais  nous  dansons  la  Irénis  sur 
un  parquet  de  Paris... 

Il  n'acheva  pas  ,  car  la  bise  souffla  dans  ce  mo- 
ment avec  une  telie  perfidie  que  l'aide-de-camp 
marcha  pour  ne  pas  se  geler ,  et  que  les  lèvres  du 
major  Philippe  se  glacèrent. 

Le  silence  régna  bientôt.  Il  n'était  interrompu 
que  par  les  gémissemens  qui  partaient  de  la  mai- 
son ,  et  par  le  bruit  sourd  que  faisait  le  cheval  de 
M.  de  Sucy  ,  en  broyant ,  de  faim  et  de  rage  ,  l'é- 
corce  glacée  des  arbres  avec  lesquels  la  maison 
était  construite.  Le  major  remit  son  sabre  dans  le 
fourreau  ;  et ,  prenant  brusquement  la  bride  du 
précieux  animal  qu'il  avait  su  conserver  ,  il  l'arra- 
cha ,  malgré  sa  résistance  ,  à  la  déplorable  pâture 
dont  la  pauvre  bète  paraissait  contente. 

—  En  route ,  Bichette  !  en  route. . .  Il  n'y  a  que 
toi,  ma  belle ,  qui  puisse  sauver  Julie  !...  Va  ,  plus 
tard ,  il  nous  sera  permis  de  nous  reposer ,  —  de 
mourir... 

Et  Philippe ,  enveloppé  d'une  pelisse  fourrée  à 
laquelle  il  devait  sa  conservation  et  son  énergie , 
se  mit  à  courir  en  frappant  la  neige  durcie  de  ses 
pieds  j  pour  se  donner  de  la  chaleur. 

A  peine  le  major  eut-il  fait  cinq  cents  pas ,  qu'il 
aperçut  un  feu  considérable  à  la  place  où  ,  depuis 
le  matin,  il  avait  laissé  sa  voiture  sous  la  garde 
d'un  vieux  soldat  intrépide.  Une  inquiétude  horri- 
ble s'empara  de  lui  ;  et ,  comme  tous  ceux  qui  , 
pendant  cette  déroute ,  furent  dominés  par  un  sen- 

«4 


I  58  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

timent  puissant ,  il  trouva ,  pour  secourir  ses  amis, 
des  forces  qu'il  n'aurait  pas  eues  pour  se  sauver 
lui-même.  Il  arriva  bientôt  à  quelques  pas  d'un 
pli  formé  par  le  terrain ,  et  au  fond  duquel  il  avait 
mis,  à  l'abri  des  boulets ,  une  jeune  femme,  sa 
compagne  d'enfance,  son  bien  le  plus  cher  ! 

A  quelques  pas  de  la  voiture  ,  une  trentaine  de 
traînards  étaient  réunis  devant  un  immense  foyer 
qu'ils  entretenaient  en  y  jetant  des  dessus  de  cais- 
sons ,  des  roues  ,  des  planches  et  des  panneaux  de 
voitures.  Ces  soldats  étaient,  sans  doute  ,  les  der- 
niers venus  de  tous  ceux  qui ,  depuis  le  large  sillon 
décrit  par  le  terrain  au  bas  de  Studzianka  jusqu'à 
la  fatale  rivière ,  formaient  comme  un  océan  de 
têtes ,  de  feux ,  de  baraques,  une  mer  vivante  agitée 
par  des  mouvcmens  presque  insensibles  ,  et  d'où  il 
s'échappait  un  sourd  bruissement  mêlé  d'éclats 
terribles.  Poussés  par  la  faim  et  par  le  désespoir, 
ces  malheureux  avaient  probablement  visité  de 
force  la  voiture.  Le  vieux  général  et  la  jeune  femme 
qu'ils  y  trouvèrent  couchés  sur  des  hardes,  enve- 
loppés de  manteaux  et  de  pelisses,  gisaient  en  ce 
moment  accroupis  devant  le  feu.  La  voiture  était 
ouverte  ,  et  l'une  des  portières  brisée.  Aussitôt  que 
les  hommes  placés  autour  du  feu  entendirent  les 
pas  du  cheval  et  du  major,  il  s'éleva,  parmi  eux, 
un  cri  de  rage.  C'était  la  frénésie  de  la  faim  et  du 
bonheur. 

—  Un  cheval  ! . . .  un  cheval  ! . . . 

Cette  clameur  fut  unanime.  Les  voix  ne  formè- 
rent qu'une  seule  voix. 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  1Ê)9 

—  Retirez-vous  !  gare  à  vous  !...  s'écrièrent  deux 
ou  trois  soldats  en  ajustant  le  cheval. 

Philippe  se  mit  devant  sa  jument  en  disant  : 

—  Gredins  !  je  vais  vous  culbuter  tous  dans  votre 
feu  !...  Il  y  a  des  chevaux  morts  là-haut  !  —  Allez 
les  chercher... 

—  Est-il  farceur ,  cet  officier-là  !  Une  fois ,  deux 
fois,  te  déranges-tu  ?...  répliqua  un  grenadier  co- 
lossal.—Non  î... — Eh  bien  ,  comme  tu  voudras  , 
alors  !... 

Un  cri  de  femme  domina  la  détonation.  Heu- 
reusement Philippe  ne  fut  pas  blessé,  maisBichette 
avait  succombé.  Cette  pauvre- bête  se  débattant 
contre  la  mort ,  trois  hommes  s'élancèrent  et  l'a- 
chevèrent à  coups  de  baïonnette. 

—  Cannibales  !  laissez-moi  prendre  la  couver- 
ture et  mes  pistolets  !...  dit  Philippe  au  désespoir. 

—  Va  pour  les  pistolets  î...  répliqua  le  grena- 
dier ;  mais  quant  à  la  couverture,  voilà  un  fantassin 
qui  depuis  deux  jours  ri  a  rien  dans  lejanal...  Il 
grelotte,  avec  son  méchant  habit  de  vinaigre  !... 
C'est  notre  général... 

Philippe  garda  le  silence  en  voyant  un  homme 
dont  la  chaussure  était  usée,  le  pantalon  troué  en 
dix  endroits  ,  et  qui  n'avait  sur  la  tèta  qu'un  mau- 
vais bonnet  de  police  chargé  de  givre. 

Alors  il  s'empressa  de  prendre  ses  pistolets  ;  et, 
pendant  qu'il  les  attachait  à  sa  ceinture,  cinq  hom- 
mes amenèrent  la  jument  devant  le  foyer ,  et  se 
mirent  à  la  dépecer  avec  autant  d'adresse  qu'au- 


160  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

raient  pu  le  faire  des  garçons  bouchers  de  Paris. 
Les  morceaux  étaient  miraculeusement  enlevés  et 
jetés  sur  des  charbons.  Le  major  alla  se  placer 
auprès  de  la  femme  qui  avait  poussé  un  cri  d'épou- 
vante en  le  reconnaissant.  Il  la  trouva  immobile , 
assise  sur  un  coussin  de  la  voiture  et  se  chauffant. 
Elle  le  regarda  silencieusement  et  —  sans  même 
lui  sourire.  Philippe  aperçut  alors  ,  près  de  lui ,  le 
soldat  auquel  il  avait  confié  la  défense  de  la  voi- 
ture. Le  pauvre  homme  était  blessé.  Accablé  par 
le  nombre  ,  il  venait  de  céder  aux  traînards  qui 
l'avaient  attaqué  ;  mais ,  comme  le  chien  qui  a 
défendu  jusqu'au  dernier  moment  le  dîner  de  son 
maître ,  il  avait  pris  sa  part  du  butin ,  et  s'était  fait 
une  espèce  de  manteau  avec  un  vieux  drap  blanc. 
En  ce  moment ,  il  s'occupait  à  retourner  un  mor- 
ceau de  la  jument ,  et  le  major  lut  facilement  sur 
sa  figure  la  joie  que  lui  causaient  les  apprêts  du 
festin. 

Le  comte  de  Vandîères,  tombé  depuis  trois  jours 
comme  en  enfance,  restait  sous  un  coussin,  près 
de  sa  femme.  Il  regardait  d'un  œil  fixe  et  terne  ces 
flammes  pyramidales  dont  la  chaleur  commençait 
à  dissiper  son  engourdissement.  Le  coup  de  fusil, 
l'arrivée  de  Philippe  ne  l'avaient  pas  plus  ému  que 
le  combat  par  suite  duquel  sa  voiture  venait  d'être 
pillée. 

D'abord  Philippe  saisit  la  main  de  la  jeune  com- 
tesse ,  comme  pour  lui  donner  un  témoignage  d'af- 
fection et  lui  exprimer  la  douleur  qu'il  éprouvait 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  161 

en  la  voyant  ainsi  réduite  à  la  dernière  misère  ; 
mais  il  resta  silencieux,  près  d'elle,  assis  sur   un 
tas  de  neige  qui  ruisselait  en  fondant.  Il  céda  lui- 
même  au  bonheur  de  se  chauffer,  oubliant  le  péril, 
oubliant  tout.    Sa  figure  contracta,  malgré  lui, 
une  expression  de  joie  presque  stupide,  et  il  at- 
tendit avec  impatience  que  le  lambeau  de  jument 
donné  a  son  soldat  fût  rôti  ;  car  l'odeur  de  cette 
chair  charbonnée  irritait  sa  faim  ,  et  sa  faim  fai- 
sait taire  son  cœur  ,  son  courage  ,  et  son  amour. 
Il  contempla  sans  colère  les  résultats  du  pillage 
de  sa  voiture.  Tous  les  hommes  qui  entouraient  le 
foyer  s'étaient  partagé  les  couvertures ,  les  cous- 
sins ,  les  pelisses ,  les  robes,  les  vêtemens  d'homme 
et  de  femme  appartenant  au  comte ,  à  la  comtesse 
et  au  major.  Ce  dernier  se  retourna  pour  voir  si 
Ton  pouvait  encore  tirer  parti  de  la  caisse.  Il  aper- 
çut ,  à  la  lueur  des  flammes ,  For  ,  les  diamans  , 
l'argenterie  de  la  comtesse,  éparpillés  sans  que 
personne  songât  à  s'en  approprier  la  moindre  par- 
celle. 

Tous  les  individus  réunis  par  le  hasard  autour 
de  ce  feu  gardaient  un  silence  qui  avait  quelque 
chose  d'horrible.  Chacun  ne  faisait  que  ce  qu'il 
jugeait  nécessaire  à  son  bien-être.  Cette  misère 
était  grotesque.  Toutes  les  figures ,  décomposées 
par  le  froid  ,  étaient  enduites  d'une  couche  de 
boue  sur  laquelle  les  larmes  traçaient ,  à  partir  de 
chaque  œil  jusqu'au  bas  des  joues,  un  sillon  qui 
attestait  l'épaisseur  de  ce  masque.  La  malpropreté 

14. 


182  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉS. 

de  leurs  longues  barbes  rendait  ces  soldats  encore 
plus  hideux.  Les  uns  étaient  enveloppés  dans  des 
châles  de  femmes  ;  les  autres  portaient  des  cha- 
braques  de  cheval  ,  des  couvertures  crottées ,  des 
haillons  empreints  de  givre  qui  fondait  ;  quelques- 
uns  avaient  un  pied  dans  une  botte  et  l'autre  dans 
un  soulier.  Il  n'y  avait  personne  dont  le  costume 
n'offrit  une  singularité  risible.    En  présence  de 
choses  si  plaisantes  ,  ces  hommes  restaient  graves 
et  sombres.  Le  silence  n'était  interrompu  que  par 
le  craquement  du  bois  ,  par  les  pétillemens  de  la 
flamme ,  par  le  lointain  murmure  du  camp ,  et  par 
les  coups  de  sabre  que  les  soldats  les  plus  affamés 
donnaient  à  Bichette  pour  en  arracher  les  meilleurs 
morceaux.  Quelques  malheureux.,  plus  las  que  les 
autres  ,  dormaient.  Si  l'un  d'eux  venait  à  rouler 
dans  le  foyer,  personne  ne  le  relevait,  car  ces  lo- 
giciens sévères  pensaient  que,  s'il  n'était  pas  mort, 
la  brûlure  devait  l'avertir  de  se  mettre  en  un  lieu 
plus  commode.  Si  le  malheureux  se  réveillait  dans 
le  feu  et  périssait ,  personne  ne  le  plaignait  ;  tout 
au  plus  ,  quelques  soldats  se  regardaient ,  comme 
pour  justifier  leur  insouciance  en  vérifiant  l'indif- 
férence des  autres. 

La  jeune  comtesse  eut  deux  fois  ce  spectacle  ; 
elle  resta  muette  et  immobile. 

Quand  les  différens  morceaux  que  l'on  avait  mis 
sur  des  charbons  furent  cuits  ,  chacun  satisfit  sa 
faim  avec  cette  gloutonnerie  qui,  même  chez  les 
animaux  ,  nous  semble  si  dégoûtante. 


LE    DEVOIR   D'UNE    FEMME.  163 

Voilà  la  première  fois  qu'on  aura  vu  trente 

fantassins  sur  un  cheval!...  s'écria  le  grenadier 
qui  avait  abattu  la  jument. 

Cette  plaisanterie  fut  la  seule  qui  attestât  l'esprit 
national. 

Bientôt  la  plupart  de  ces  pauvres  soldats  se 
roulèrent  dans  leurs  habits  ,  se  placèrent  sur  des 
planches,  enfin  sur  tout  ce  qui  pouvait  les  préser- 
ver du  contact  de  la  neige ,  et  dormirent ,  noncha- 
lans  du  lendemain. 

Quand  le  major  fut  réchauffé  et  qu'il  eut  apaisé 
sa  faim ,  un  sommeil  invincible  lui  appesantit  les 
paupières.  Julie  dormait.  Il  ne  contempla  cette 
jeune  personne  que  pendant  le  temps  assez  court 
que  dura  son  débat  avec  le  sommeil.  Elle  était 
enveloppée  dans  une  pelisse  fourrée  et  dans  un 
gros  manteau  de  dragon.  Sa  tète  portait  sur  un 
oreiller  taché  de  sang.  Elle  s'était  caché  les  pieds 
dans  le  manteau.  Son  bonnet  d'astracan,  maintenu 
par  un  mouchoir  noué  sous  le  cou,  lui  préservait 
le  visage  du  froid  ,  autant  que  cela  était  possible. 
Dans  l'état  où  elle  se  trouvait ,  elle  ne  ressemblait 
réellement  à  rien.  C'était  une  masse  informe.  Seu- 
lement ,  comme  la  comtesse  avait  tourné  sa  figure 
vers  le  feu  en  s'endormant ,  le  major  pouvait  voir 
ses  yeux  clos  et  une  partie  de  son  fitmt.  Etait-ce  la 
dernière  des  vivandières?  était-ce  cette  charmante 
femme  ,  la  gloire  d'un  amant ,  la  reine  des  bals  , 
l'adorable  sylphide  aux  formes  éblouissantes  de 

grâce,  de  fraîcheur?  Hélas  !  l'œil  même  de  son  ami 


*64  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

le  plus  dévoué  n'apercevait  plus  rien...  C  était 
une  chose  sans  nom ,  un  amas  de  linge  et  de  hail- 
lons ,  un  cadavre.  L'amour  avait  succombé,  sous 
le  froid ,  même  dans  le  cœur  d'une  femme. 

A  travers  les  voiles  épais  que  le  plus  irrésistible 
de  tous  les  sommeils  étendait  sur  les  yeux  du 
major ,  il  ne  voyait  plus  le  mari  et  la  femme  que 
comme  deux  points.  Les  flammes  du  foyer,  ces 
figures  étendues,  ce  froid  terrible  qui  rugissait  à 
trois  pas  d'une  chaleur  fugitive...  C'était  déjà  un 
rêve. 

Une  pensée  importune  effrayait  Philippe. 

—  Nous  allons  tous  mourir,  si  je  dors...  Je  ne 
veux  pas  dormir... 

Il  dormait. 

Une  clameur  terrible  et  une  explosion  réveillè- 
rent M.  de  Sucy  après  une  heure  de  sommeil.  Ce 
sentiment  de  son  devoir,  le  péril  de  Julie  retom- 
bèrent tout-à-coup  sur  son  cœur.  Il  jeta  un  cri 
semblable  à  un  rugissement.  Lui  seul  et  son  soldat  i 
étaient  debout.  Ils  virent  une  mer  de  feu,  une 
flamme  capricieuse  qui  découpait  devant  eux,  dans 
l'ombre  de  la  nuit ,  une  foule  d'hommes ,  en  dévo- 
rant les  bivouacs  et  toutes  les  cabanes ';  puis  ,  des 
cris  de  désespoir,  des  hurlemens,  des  milliers  de 
figures  désolées,  des  faces  furieuses,  et  d'horribles 
silences.  Au  milieu  de  cet  enfer,  une  colonne  de 
soldats  se  faisait  un  chemin  vers  le  pont ,  entre 
deux  haies  de  cadavres. 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  165 

—  C'est  la  retraite  de  notre  arrière-garçle  !  s'é- 
cria le  major.  Plus  d'espoir! 

—  J'ai  respecté  votre  voiture,  Philippe  !...  dit 
une  voix  amie. 

M.  de  Suey  se  retourna,  et  reconnut,  à  la  lueur 
des  flammes,  le  jeune  aide-de-camp. 

—  Ah  !  tout  est  perdu  !.. .  répondit  le  major.  Ils 
ont  mangé  mon  cheval!...  D'ailleurs,  comment 
pourrais-je  faire  marcher  ce  stupide  général  et  sa 
femme?... 

—  Prenez  un  tison ,  Philippe  ,  et  menacez- 
les!... 

—  Menacer  la  comtesse!... 

—  Adieu  !  s'écria  l'aide-de-camp.  Je  n'ai  que  le 
temps  de  passer...  et  il  le  faut  !  J'ai  une  mère  en 
France  !  Quelle  nuit  !  Cette  foule  aime  mieux 
rester  sur  la  neige,  et  la  plupart  de  ces  malheu- 
reux se  laissent  brûler  plutôt  que  de  se  lever...  Il 
est  quatre  heures,  Philippe  !...  Dans  deux  heures, 
les  Russes  commenceront  à  se  remuer.  Je  vous 
assure  que  vous  verrez  la  Bérésina  encore  une  fois 
chargée  de  cadavres.. ,  Philippe  ,  songez  à  vous! 
Venez...  Vous  n'avez  pas  de  chevaux;  vous  ne 
pouvez  pas  porter  la  comtesse...  Ainsi ,  allons. 

—  Mon  ami,  abandonner  Julie?...  ma  Julie!... 

Le  major  saisit  la  comtesse,  la  mit  debout ,  la 
secoua  avec  la  rudesse  d'un  homme  au  désespoir, 
et  la  contraignit  de  se  réveiller.  Elle  le  regarda 
d'un  œil  fixe  et  mort. . . 


ï  68         SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

—  Il  faut  marcher,    Julie,  ou  nous  mourons 


ici. 


Pour  toute  réponse ,  la  comtesse  essayait  de  se 
laisser  aller  à  terre  pour  dormir. 

L'aide-de-camp  saisit  un  tison,  et  l'agita  devant 
la  figure  de  Julie. 

—  Sauvons-là  malgré  elle!.,  s'écria  Philippe. 

Puis  ,  il  souleva  la  comtesse  et  la  porta  dans  la 
voiture.  Il  revint  implorer  l'aide  de  son  ami;  et  , 
prenant  alors  à  eux  deux  le  vieux  général ,  sans 
savoir  s'il  était  mort  ou  vivant,  ils  le  mirent  auprès 
de  la  comtesse.  Enfin,  faisant  rouler  avec  le  pied 
chacun  des  hommes  qui  gisaient  à  terre,  le  major 
leur  reprit  ce  qu'ils  avaient  pillé,  entassa  toutes 
lés  hardes  sur  les  deux  époux,  et  jeta  dans  un  coin 
de  la  voiture  quelques  lambeaux  rôtis  de  sa  jument. 

—  Que  voulez-vous  donc  foire?... 

—  La  traîner  !....  dit  le  major. 

—  Vous  êtes  fou. 

—  C'est  vrai  !  s'écria  Philippe  en  se  croisant  les 
bras  sur  la  poitrine. 

Il  parut  tout-à-coup  saisi  par  une  pensée  de 
désespoir. 

—  Toi,  dit-il  en  saisissant  le  bras  valide  de  son 

soldat,  je  te  la  confie  pour  une  heure Songe 

que  tu  dois  plutôt  mourir  que  de  laisser  approcher 
qui  que  ce  soit  de  cette  voiture. 

Ayant  dit,  le  major  s'empara  des  diamans  de  la 
comtesse,les  tint  d'une  main;  et,  tirant  de  l'autre  son 
sabre,  il  se  mit  à  frapper  à  grands  coups  sur  ceux 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  167 

des  dormeurs  qu'il  jugeait  devoir  être  les  plus  in- 
trépides. 

Il  réussit  à  réveiller  le  grenadier  colossal  et  deux 
autres  hommes  dont  il  était  impossible  de  connaî- 
tre le  grade. 

—  Nous  sommes  flambés!...  leur  dit-il. 
_  Je  le  sais  bien....  répondit  le  grenadier. 

Hé  bien  !  mort  pour  mort,  ne  vaut-il  pas  mieux 
vendre  sa  vie  pour  une  jolie  femme ,  et  risquer  de 
revoir  encore  la  France.... 

—  J'aime  mieux  dormir....  dit  un  homme  en 
se  roulant  sur  la  neige.  Et  si  tu  me  touches  en- 
core, major  je  te  fiche  mon  briquet  dansle  ventre... 

—  De  quoi  s'agit-il,  mon  officier?  reprit  le  gre- 
nadier. Cet  homme  est  ivre  !  C'est  un  Parisien  ;  ça 
aime  ses  aises... 

—  Ceci  sera  pour  toi ,  brave  grenadier  !  s'écria 
le  major  en  lui  présentant  une  rivière  de  diamans, 
si  tu  veux  me  suivre  et  te  battre  comme  un  en- 
ragé.... Les  Russes  sont  à  dix  minutes  de  marche; 
ils  ont  des  chevaux  ;  nous  allons  marcher  sur  leur 
première  batterie  et  ramener  deux  lapins... 

—  Mais  les  sentinelles,  major?.... 

L'un  de  nous  trois....  dit-il  au  soldat. 

U  l'interrompit,  et  regardant l'aide-de-camp  : 

—  Vous    venez,    Hippolyte ,    n'est-ce   pas?... 

reprit-il . 

—  L'un  de  nous  ,  dit-il  alors  en  continuant ,  se 
chargera  de  la  sentinelle...  D'ailleurs  ils  dorment 
peut-être  aussi  ces  s Russes. 


Ï^B  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  Va,  major,  tu  es  un  brave....  Mais  tu  me 
mettras  dans  ton  berlingot?  dit  le  grenadier. 

—  Oui,  si  tu  ne  laisses  pas  ta  peau  là-haut 

Ges  trois  hommes  se  serrèrent  la  main,  et  il  y 

eut  un  moment  de  silence. 

—  Si  je  succombais,  Hippolyte  ?  Et  toi .  grena- 
dier, promettez-moi  de  vous  dévouer  au  salut  de 
la  comtesse. 

—  Convenu  !....  s  écria  le  grenadier. 

Ges  trois  braves  se  dirigèrent  vers  la  ligne  russe, 
sur  les  batteries  qui  avaient  si  cruellement  fou- 
droyé la  masse  de  malheureux  gisant  sur  le  bord 
de  la  rivière. 

Ils  y  allèrent  trois ,  deux  seulement  revinrent. 

Une  heure  après  ,  le  galop  de  deux  chevaux 
retentissait  sur  la  neige  ,  et  la  batterie  réveillée 
envoyait  des  volées  qui  passaient  sur  la  tête  des 
dormeurs  ;  le  pas  des  chevaux  était  si  précipité , 
qu'on  eût  dit  des  maréchaux  battant  un  fer.  Le 
généreux  aide-de-camp  avait  succombé.  Le  gre- 
nadier athlétique  était  sain  et  sauf.  Mais  Philippe, 
en  défendant  son  ami,  avait  reçu  un  coup  de  baïon- 
nette dans  l'épaule.  Néanmoins  il  se  cramponnait 
aux  crins  du  cheval ,  et  le  serrait  si  bien  avec  ses 
jambes  que  le  cheval  se  trouvait  comme  dans  un 
étau. 

—  Dieu  soit  loué!...  s'écria  le  major  en  retrou- 
vant son  soldat  immobile,  et  la  voiture  à  sa  place. 

—  Si  vous  êtes  juste ,  mon  officier  ,  vous  me 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  169 

ferez  avoir  la  croix!...  Nous  avons  joliment  joué 
de  la  clarinette  et  du  bancal...  hein  ?... 

—  Nous  n'avons  rien  fait! Attelons  les  che- 
vaux. Prenez  ces  cordes. 

—  Il  n'y  en  pas  assez. 

—  Eh  bien  !  grenadier,  mettez-moi  la  main  sur 
ces  dormeurs ,  et  servez-vous  de  leurs  châles  ,  de 
leur  linge... 

—  Tiens,  il  est  mort,  ce  farceur-là  ! s'écria 

le  grenadier  en  dépouillant  le  premier  auquel  il 
s'adressa.  —  Ils  sont  morts  !... 

—  Tous  ? 

—  Oui ,  tous  !...  Indigestion  de  cheval,  accom- 
pagnée de  neige  et  de  feu  !... 

Ces  paroles  firent  trembler  Philippe.  Le  froid 
avait  redoublé. 

—  Dieu  !  perdre  une  femme  que  j'ai  déjà  vingt 
fois  sauvée  !... 

Le  major  secoua  la  comtesse  en  riant  : 

—  Julie...  Julie  I... 

La  jeune  femme  leva  la  tète,  et  ouvrit  les  yeux. 

—  Eh  bien  ,  madame  !  nous  sommes  sauvés. 

—  Sauvés!...  répéta-t-elle  en  retombant. 
Enfin  les  chevaux  furent  attelés  tant  bien  que 

mal.  Le  major,  tenant  son  sabre  de  sa  meilleure 
main,  gardant  les  guides  de  l'autre,  armé  de  ses 
pistolets ,  monta  sur  un  des  chevaux,  et  le  grena- 
dier sur  le  second. 

Le  soldat,   dont  les  pieds  étaient  gelés,  avait 

«  i5 


170  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

été  jeté  en  travers  de  la  voiture ,  sur  le  général  et 
sur  la  comtesse. 

Les  chevaux ,  étant  excités  à  coups  de  sabre  et 
de  briquet,  emportèrent  l'équipage,  avec  une 
sorte  de  furie  ,  à  travers  la  plaine.  Mais  d'innom- 
brables difficultés  y  attendaient  le  major.  Quand 
il  arriva  au  milieu  de  la  foule  ,  il  lui  fut  impossible 
d'avancer  sans  risquer  d'écraser  des  hommes  ,  des 
femmes  ,  et  jusqu'à  des  enfans  endormis  ,  apathi- 
ques. En  vain  chercha-t-il  la  route  que  l'arrière- 
garde  s'était  frayée  naguère  au  milieu  de  cette 
masse  d'hommes  ,  il  n'allait  qu'au  pas  ,  le  plus  sou- 
vent arrêté  par  les  soldats  qui  le  menaçaient  de 
tuer  ses  chevaux. 

—  Voulez- vous  arriver?  s'écria  le  grenadier. 

—  Au  prix  de  tout  mon  sang!...  au  prix  du 
monde  entier  !...  répondit  le  major. 

—  Marche!...  On  ne  fait  pas  d'omelettes  sans 
casser  des  œufs  !... 

Et  le  grenadier  de  la  garde  poussa  les  chevaux 
sur  les  hommes,  ensanglanta  les  roues  ,  renversa 
les  bivouacs,  se  traçant  un  double  sillon  de  mort 
à  travers  ce  champ  de  têtes.  Mais  il  faut  lui  ren- 
dre la  justice  de  dire  qu'il  ne  se  fit  jamais  faute  de 
crier  d'une  voix  tonnante  : 

—  Gare  donc  ,  charognes  ! 

—  Les  malheureux  !...  s'écria  le  major. 

—  Ah  bien  !  ça  ou  le  froid,  ça  ou  le  canon î... 
Et  le  grenadier  animait  les  chevaux  en  les  pi- 
quant avec  la  pointe  de  son  sabre.  Mais  une  ca- 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  Ï71 

tastrophe  qui  aurait  dû  arriver  bien  plus  tôt ,  et 
dont  un  hasard  fabuleux  les  avait  préservés  jus- 
que-là ,  éclata  tout-à-coup.  La  voiture  versa. 

—  Je  m'y  attendais  !...  s'écria  l'imperturbable 
grenadier.  Oh  !  oh  !  le  camarade  est  mort. 

■ —  Pauvre  Laurent  !...  dit  le  major. 

—  Àh  !  s'il  s'appelait  Laurent  !  N'est-il  pas  du 
cinquième  chasseurs  ? 

—  Oui... 

—  C'est  mon  cousin.  Bah  !  la  chienne  de  vie 
n'est  pas  assez  heureuse  pour  qu'on  la  regrette  par 
le  temps  qu'il  fait. 

La  voiture  ne  fut  pas  relevée  ,  les  chevaux  ne 
furent  pas  dégagés  sans  une  perte  de  temps  im- 
mense ,  irréparable. 

Le  choc  avait  été  si  violent  que  la  jeune  com- 
tesse, réveillée  et  tirée  de  son  engourdissement 
par  la  commotion ,  se  débarrassa  de  ses  vêteméns, 
et  se  leva.  Elle  regarda  autour  d'elle. 

—  Philippe!...  s'écria-t-elie  dune  voix  douce  , 
où  sommes-nous  ? 

—  A  cinq  cents  pas  du  pont.  Nous  allons  passer 
la  Bérésina.  De  l'autre  côté  de  la  rivière ,  Julie ,  je 
ne  vous  tourmenterai  plus!...  Je  vous  laisserai 
dormir.  Nous  serons  en  sûreté.,,  nous  gagnerons 
tranquillement  Wilna.  Et,  Dieu  veuille  que  vous 
ne  sachiez  jamais  ce  que  votre  vie  m'aura  coûté! 

—  Tu  es  blessé  ? 

—  Ce  n'est  rien. 

Mais  le  dénouement  était  arrivé. 


17^  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE* 

Le  canon  des  Russes  annonça  le  jour.  Maîtres 
de  Studzianka  ,  ils  foudroyaient  la  plaine  ;  et ,  aux 
premières  lueurs  du  matin ,  le  major  voyait  leurs 
colonnes  se  formant ,  se  remuant  sur  les  hauteurs. 

Alors  un  cri  d'alarme  s'éleva  du  sein  de  la  mul- 
titude. Cette  foule  fut  debout  en  un  moment.  Cha- 
cun comprit  instinctivement  le  péril.  ïous^se  diri- 
gèrent vers  le  pont  par  un  mouvement  de  vague. 
Les  Russes  descendaient  avec  la  rapidité  de  l'in- 
cendie. Hommes  ,  femmes  ,  enfans,  chevaux  ,  tout 
marcha  sur  le  pont.  Heureusement  pour  le  major 
et  la  comtesse  qu'ils  se  trouvaient  encore  éloignés 
de  la  rive ,  car  le  général  Éblé  venait  de  mettre  le 
feu  aux  chevalets  de  l'autre  bord. 

Malgré  les  avertissemens  donnés  à  ceux  qui  en- 
vahissaient cette  planche  de  salut ,  personne  ne 
voulut  reculer.  Non  seulement  le  pont  s'abîma 
chargé  de  monde  ;  mais  l'impétuosité  du  flot 
d'hommes  qui  arrivait  sur  cette  fatale  berge  était 
si  furieuse  ,  qu'une  masse  humaine  fut  précipitée 
dans  les  eaux  comme  une  avalanche  ,  comme  un 
quartier  de  roche  compact  ,  des  têtes  ,  des  corps  ; 
pas  un  cri ,  mais  le  bruit  sourd  d'une  pierre  qui 
tombe  à  l'eau.  La  Bérésina  fut  couverte  de  cada- 
vres. Le  mouvement  rétrograde  de  ceux  qui  se 
reculèrent  dans  la  plaine  pour  échapper  à  cette 
mort  fut  si  violent ,  et  le  choc  avec  ceux  qui  mar- 
chaient en  avant  fut  si  terrible ,  qu'un  grand  nom- 
bre de  gens  moururent  étouffés.  Le  comte  et  la 
comtesse  de  Vandières  durent  la  vie  à  leur  voi- 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  17S 

ture.  Les  chevaux  périrent  écrasés,  foulés  aux 
pieds  après  avoir  écrasé ,  pétri  une  masse  de 
monde. 

Le  major  et  le  grenadier  trouvèrent  leur  salut 
dans  leur  force.  Ils  tuaient  pour  n'être  pas  tués. 

Cet  ouragan  de  faces  humaines  ,  ce  flux  et  re- 
flux de  corps  animés  par  un  même  mouvement 
eut  pour  résultat  de  laisser  pendant  quelques  mo 
mens  la  rive  de  la  Bérésina  déserte.  La  multitude 
s'était  rejetée  dans  la  plaine.  Si  quelques  hommes 
se  lancèrent  à  la  rivière  du  haut  de  la  berge  éle- 
vée de  douze  pieds,  ce  fut  autant  dans  l'espoir 
d'atteindre  l'autre  rive ,  qui ,  pour  eux ,  était  la 
France  ,  que  pour  éviter  les  déserts  de  la  Sibérie. 
Le  désespoir  devint  une  égide  pour  quelques  au- 
tres :  un  officier  sauta  de  glaçon  en  glaçon  jusqu'à 
l'autre  bord  ;  un  soldat  rampa  miraculeusement 
sur  un  amas  de  cadavres  et  de  glaçons.  Mais  l'im- 
mense population  comprit  que  les  Russes  ne  tue- 
raient pas  vingt  mille  hommes  sans  armes,  en- 
gourdis, stupides,  et  qui  ne  se  défendaient  pas. 

Alors  le  major,  son  grenadier,  le  vieux  général 
et  sa  femme  restèrent  seuls  ,  à  quelques  pas  de 
l'endroit  où  était  le  pont.  Ils  étaient  là  ,  tous  qua- 
tre debout ,  les  yeux  secs ,  silencieux  ,  entourés 
d'une  masse  de  froids  cadavres. 

Quelques  soldats  valides,  quelques  officiers  aux- 
quels la  circonstance  rendait  toute  leur  énergie  se 
trouvaient  avec  eux.  Ce  groupe  assez  nombreux 
comptait  environ   cinquante  hommes.  Le  major 

*5. 


174  SCÈNES    DE    LA    VJE    PRIVÉE, 

aperçut  à  deux  cents  pas  de  là  les  ruines  de  l'an- 
cien pont  des  voitures  qui  s'était  brisé  l'avant  - 
veille. 

—  Allons  faire  un  radeau  !...  s'écria- t-il. 

À  peine  avait-il  laissé  tomber  cette  paroles  que 
le  groupe  entier  courut  vers  ces  débris.  Trente 
hommes  s'employèrent  à  la  construction  de  l'em- 
barcation. Vingt  autres  se  mirent  à  ramasser  des 
crampons  de  fer,  à  chercher  des  pièces  de  bois  , 
des  cordes,  enfin  tous  les  matériaux  nécessaires. 
Une  vingtaine  de  soldats  et  d'officiers  armés 
formèrent  une  garde  commandée  par  le  major 
pour  protéger  les  travailleurs  contre  les  attaques 
désespérées  que  pourrait  tenter  la  foule  en  devi- 
nant leur  dessein.  Le  sentiment  de  la  liberté  qui 
anime  les  prisonniers  et  qui  leur  fait  faire  des  mi- 
racles ne  peut  pas  se  comparer  à  celui  qui  pous- 
sait ces  malheureux  Français. 

—  Voilà  les  Puisses  !......  voilà  les  Russes! 

criaient  ceux  qui  défendaient  les  travailleurs. 

Et  les  bois  criaient,  le  plancher  croissait  de 
largeur,  de  hauteur,  de  profondeur.  Généraux, 
soldats ,  colonels,  pliaient  sous  le  poids  des  roues, 
des  fers ,  des  cordes ,  des  planches  :  c'était  une 
image  réelle  delà  construction  de  l'arche  de  Noë. 

La  jeune  comtesse  ,  assise  auprès  de  son  mari , 
contemplait  ce  spectacle  avec  le  regret  de  ne  pou- 
voir contribuer  en  rien  à  ce  travail.  Cependant  elle 
aidait  à  faire  des  nœuds  pour  consolider  les 
cordages. 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME,  175 

Enfin,  le  radeau  fut  achevé.  Quarante  hommes 
le  lancèrent  dans  les  eaux  de  la  rivière  ,  tandis 
qu'une  dizaine  de  soldats  tenaient  les  cordes  qui 
devaient  servir  à  l'amarrer  près  de  la  berge. 

Aussitôt  que  les  constructeurs  virent  leur  em- 
barcation flotter  sur  la  Bérésina  ,  ils  s'y  jetèrent 
du  haut  de  la  rive  avec  un  horrible  égoïjsme. 

En  ce  moment ,  le  radeau  fut  couvert  d'hom- 
mes. 

Le  major,  craignant  la  fureur  de  ce  premier 
mouvement ,  tenait  Julie  et  le  général  par  la  main  ; 
mais  il  frissonna  quand  il  vit  l'embarcation  noire 
de  monde  et  les  hommes  pressés  dessus  comme 
des  spectateurs  au  parterre  d'un  théâtre. 

—  Sauvages  !...  s'écria-t-il  ,  c'est  moi  qui  vous 
ai  donné  l'idée!...  Je  suis  votre  sauveur  et  vous 
me  refusez  une  place  ! . . . 

Une  rumeur  confuse  lui  servit  de  réponse... 
Mais  les  hommes  placés  au  bord  du  radeau,  et  ar- 
més de  bâtons  qu'ils  appuyaient  sur  la  berge  , 
poussaient  avec  violence  le  train  de  bois  ,  pour 
le  lancer  vers  l'autre  bord  et  lui  faire  fendre  les 
glaçons  et  les  cadavres. 

—  S n..  d.  d...    s'écria  le  grenadier  d'une 

voix  terrible,  je  vous  Jiche  à  l'eau  si  vous  ne  rece- 
vez pas  le  major  et  ses  deux  compagnons!... 

Et  le  grenadier  ,  levant  son  sabre  ,  empqcha  le 
départ;  puis,  malgré  un  cri  horrible  ,  il  fit  serrer 
les  rangs. 

■ —  Je  vais  tomber  !  je  tombe  !  criaient  ses  com- 
pagnons. Partons!  en  avant! 


176  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Le  major  regardait  d'un  œil  sec  sa  Julie  ,  qui 
levait  les  yeux  au  ciel  par  un  sentiment  de  rési- 
gnation sublime. 

—  Mourir  avec  toi!...  dit-elle. 

Il  y  avait  quelque  chose  de  comique  dans  la  si- 
tuation des  gens  installes  sur  le  radeau.  Tous 
criaient,  mais  aucun  d'eux  n'osait  résister  au  gre- 
nadier ,  parce  qu'ils  le  savaient  homme  à  jeter 
tout  le  inonde  à  l'eau ,  en  culbutant  une  seule 
personne  :  dans  ce  danger ,  un  colonel  essaya  de 
pousser  le  grenadier;  mais  le  malin  soldat,  s'a- 
perce vaut  du  mouvement  hostile  de  l'officier  , 
le  saisit  et  le  précipita  dans  l'eau  en  lui  disant  : 

—  Ah!  ah!  canard  tu  veux  boire  !...  Va!... 

—  Voilà  deux  places!  s'écria-t-il.  Allons  ,  ma- 
jor, jetez-nous  votre  petite  femme  et  venez  !  Lais  - 
sez  ce  vieux  roquentin  qui  crèvera  demain. . . 

—  Dépêchez  !...  cria  une  voix  composée  de  cent 
voix. 

—  Allons,  major...  Ils  grognent,  les  autres,  et 
ils  ont  raison...  Allons... 

Le  comte  de  Vandières  se  débarrassa  de  ses  vê- 
temens  ,  et  se  montra  debout  dans  son  uniforme 
de  général. 

—  Il  faut  sauver  le  comte  !...  dit  Philippe,  c'est 
votre  devoir... 

Julie  serra  la  main  de  son  ami.  Elle  se  jeta  sur 
lui  et  l'embrassa.  Ce  fut  une  horrible  étreinte. 

—  Adieu  !...  dit-elle. 
Ils  s'étaient  compris. 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  177 

Le  comte  de  Vandières  retrouva  ses  forces  et 
toute  sa  présence  d'esprit  pour  sauter  dans  l'em- 
barcation. Julie  le  suivit  après  avoir  donné  un 
dernier  regard  à  Philippe. 

■ —  Major!...  voulez-vous  ma  place?...  Je  me 
moque  de  la  vie ,  s'écria  le  grenadier.  —  Je  n'ai  ni 
femme,  ni  enfant,  ni  mère... 

—  Je  te  les  confie  !...  cria  le  major  en  désignant 
le  comte  et  sa  femme. 

—  Soyez  tranquille.  .  j'en  aurai  soin  comme  de 
mon  œil... 

Le  radeau  fut  lancé  avec  tant  de  violence  vers 
la  rive  opposée  à  celle  où  Philippe  restait  immo- 
bile, qu'en  touchant  la  terre  une  secousse  affreuse 
ébranla  tout.  Le  comte  était  au  bord,  il  roula  dans 
la  rivière;  et,  au  moment  où  il  tombait,  un  glaçon 
lui  coupa  la  tête ,  et  la  lança  au  loin ,  comme  un 
boulet. 

—  Hein  ! . . .  maj or  ! . . .  cria  le  grenadier. 

—  Adieu  !...  cria  une  femme. 

Philippe  de  Sucy  tomba  pétrifié  d'horreur  , 
accablé  par  le  froid,  le  regret,  la  fatigue  et  le 
chagrin 

—  Ma  pauvre  nièce  était  devenue  folle,  ajouta 
le  médecin  après  un  mouvement  de  silence. 

—  Ah!  monsieur,  reprit-il  en  saisissant  la  main 
de  M.  d'Albon ,  quelle  vie  cette  petite  femme ,  si 
jeune ,  si  délicate,  a  menée!  A  Wilna  ,  elle  fut  sé- 
parée, par  un  malheur  inouï ,  de  ce  grenadier  de 


178  SCÈNES    DE    LA    Vllfi    PRIVÉE. 

la  garde,  nommé  Fleuriot.  Alors  elle  est  restée, 
pendant  deux  ans  ,  à  la  suite  de  l'armée,  le  jouet 
d'un  tas  de  misérables.  Elle  allait ,  m'a-t-on  dit , 
pieds  nus,  mal  vêtue,  restant  des  mois  entiers  sans 
soin ,  sans  nourriture  ;  tantôt  gardée  dans  des  hô- 
pitaux, tantôt  chassée  comme  un  animal.  —  Mais 
Dieu  seul  connaît  la  vie  de  cette  infortunée.  Elle 
a  survécu  à  tant  de  malheurs!...  Elle  était  dans 
une  petite  ville  d'Allemagne,  enfermée  avec  des 
fous ,  pendant  que  ses  parens  partageaient  ici  sa 
succession  ,  en  la  croyant  morte. 

—  En  1816,  le  grenadier  Fleuriot  la  reconnut 
dans  une  auberge  de  Strasbourg,  où  elle  venait 
d'arriver.  Elle  s'était  sauvée  de  sa  prison.  Quel- 
ques paysans  assurèrent  au  grenadier  que  la  com- 
tesse avait  vécu  un  mois  entier  dans  une  forêt , 
et  qu'ils  l'avaient  traquée  pour  s'emparer  d'elle , 
sans  pouvoir  y  parvenir. 

—  J'étais  alors  à  quelques  lieues  de  Strasbourg. 
Entendant  parler  d'une  fille  sauvage,  j'eus  le  désir 
de  vérifier  les  faits  extraordinaires  qui  donnaient 
matière  à  des  contes  ridicules.  Que  devins-je  en 
reconnaissant  la  comtesse!...  Fleuriot  m'apprit 
tout  ce  qu'il  savait  de  cette  déplorable  histoire.  Je 
remmenai  avec  ma  nièce  en  Auvergne.  J'ai  eu  le 
malheur  de  perdre  ce  pauvre  homme.  Il  avait  un 
peu  d'empire  sur  madame  de  Vandières.  Lui  seul 
a  pu  obtenir  d'elle  qu'elle  s'habillât. » .  —  Adieu! ... 
ce  mot  qui ,  pour  elle ,  est  toute  la  langue  ,  elle  le 
disait  jadis  rarement.  Fleuriot  avait  entrepris  do 


LE    DEVOIR    p'iJNE    FEMME.  179 

réveiller  en  elle,  à  l'aide  de  ces  deux  syllabes , 
quelques  idées  ;  mais  il  a  échoué ,  et  n'a  gagné  que 
de  lui  faire  prononcer  plus  souvent  cette  triste 
parole.  Le  grenadier  savait  jouer  avec  elle;  il 
savait...  J'espérais  par  lui  ,  mais... 

M.  Fanjat,  tel  était  le  nom  de  Tonde  de  Julie  , 
se  tut  pendant  un  moment. 

—  Ici,  reprit-il,  elle  a  trouvé  une  autre  créa- 
ture avec  laquelle  elle   parait   s'entendre.  C'est 
une  paysanne  idiote  ,  qui,  malgré  sa  laideur  et  sa 
stupidité  ,  a  aimé  un  maçon.  Ce  maçon  a  voulu 
l'épouser,  parce  qu'elle  possède  quelques  quartiers 
de  terre.  La  pauvre  Geneviève  a  été  pendant  un 
an  la  plus  heureuse  créature  qu'il  y  eût  au  monde. 
Elle  allait  le  dimanche  danser  avec  Dallot  ;  elle  se 
parait,  elle  comprenait  l'amour;  il  y  avait  place 
dans  son  cœur  et  dans  son  esprit  pour  un  senti- 
ment. Mais  Dallot  a  fait  des  réflexions  ;  il  a  trouvé 
une  jeune  fille  qui  avait  deux  quartiers  de  terre  de 
plus  que  Geneviève,  et  qui  n'était  pas  sotte.  Alors 
Dallot  a  laissé  Geneviève  ,  et  la  pauvre  créature  a 
perdu  le  peu  d'intelligence  que  l'amour  avait  dé- 
veloppée en  elle  ;  elle  ne  sait  plus  que  garder  les 
vaches  et  faire  de  l'herbe.  Ces  deux  malheureuses 
sont  en  quelque  sorte  unies  par  la  chaîne  invisible 
de  leur  commune  destinée  ,  par  le  sentiment  qui 
cause  leur  folie. 

—  Tenez,  voyez!...  dit  M.  Fanjat  en  condui- 
sant le  marquis  d'Àlbon  à  la  fenêtre. 

Le  magistrat  aperçut  en  effet  la  jolie  comtesse 


180  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVEE. 

assise  à  terre  entre  les  jambes  de  Geneviève.  La 
paysanne ,  armée  d'un  énorme  peigne  d'os ,  mettait 
toute  son  attention  à  démêler  la  longue  chevelure 
noire  de  Julie.  Cette  dernière  se  laissait  faire.  Elle 
jetait  des  petits  cris  étouffés  qui  marquaient  plutôt 
du  plaisir  que  de  la  répugnance. 

M.  d'Albon  frissonna  en  voyant  l'abandon  du 
corps ,  la  nonchalance  animale  qui  trahissaient 
chez  la  comtesse  une  complète  absence  de  l'ame. 

—  Philippe  !  Philippe  !  s'écria-t-il.  Les  malheurs 
passés  ne  sont  rien. 

—  N'y  a-t-il  donc  pas  d'espoir?...  demanda- t-il 
à  M.  Fanjat. 

Le  vieux  médecin  leva  les  yeux  au  ciel. 

—  Adieu ,  monsieur ,  dit  M.  d'Albon  en  serrant 
la  main  du  vieillard.  Mon  ami  m'attend  ;  vous  ne 
tarderez  pas  à  le  voir!... 

—  C'est  donc  elle!...  s'écria  M.  de  Sucy  après 
avoir  entendu  les  premiers  mots  du  marquis  d'Al- 
bon. Ah  !  j'en  doutais  encore  ! 

Et  quelques  larmes  s'échappèrent  de  ses  yeux 
noirs ,  dont  l'expression  était  habituellement  si 
sévère. 

—  Oui,  c'est  la  comtesse  de  Vandières...  répon- 
dit le  magistrat. 

Le  colonel  se  leva  brusquement  et  s'empressa 
de  s'habiller. 

—  Hé  bien,  Philippe!...  dit  le  magistrat  stupé- 
fait. Deviendrais-tu  fou? 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  181 

—  Mais  je  ne  souffre  plus...  répondit  le  colonel 
avec  simplicité.  Cette  nouvelle  a  calmé  toutes 
mes  douleurs...  Et...  quel  mal  pourrait  se  faire 
sentir  en  présence  de  Julie  —  folle?...  Je  vais  aux 
Bons-Hommes  lavoir,  lui  parler,  la  guérir...  Elle 
est  libre...  Eh  bien ,  le  bonheur  nous  sourira,  ou 
—  il  n'y  aurait  pas  de  Providence.  Crois-tu  donc 
que  cette  pauvre  femme  puisse  m'entendre  et  ne 
pas  recouvrer  la  raison?... 

—  Elle  fa  déjà  vu  sans  te  reconnaître...  répli- 
qua doucement  le  magistrat ,  qui ,  s'apercevant  de 
l'espérance  exaltée  de  son  ami ,  et  doutant  du  suc- 
cès, cherchait  à  lui  inspirer  des  doutes  salutaires. 

Le  colonel  tressaillit  ;  mais  il  se  mit  à  sourire  en 
laissant  échapper  un  léger  mouvement  d'incré- 
dulité. 

Personne  n'osa  s'opposer  au  dessein  de  M.  de 
Sucy.  En  peu  d'heures ,  il  fut  établi  dans  le  vieux 
prieuré ,  auprès  du  médecin ,  et  sous  le  même  toit 
que  la  comtesse  de  Vandières. 

—  Où  est-elle!...  s'écria-l-il  en  arrivant. 

—  Chut!...  lui  répondit  l'oncle  de  Julie...  Elle 
dort...  Tenez,  la  voici. 

En  suivant  M.  Fanjat,  Philippe  vit  la  pauvre 
folle  accroupie  au  soleil  sur  un  banc.  Sa  tète  était 
protégée  contre  les  ardeurs  de  l'air  par  une  forêt 
de  cheveux  épars  sur  son  visage  ;  ses  bras  pen- 
daient avec  grâce  jusqu'à  terre;  son  corps  gisait 
élégamment  posé  comme  celui  d'une  biche  ;  ses 
pieds  étaient  plies  sous  elle ,  sans  effort;  son  sein 

TOME   Y.  *6 


182  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

se  soulevait  par  intervalles  égaux  ;  sa  peau ,  son 
teint,  avaient  cette  blancheur  de  porcelaine  qui 
nous  fait  admirer  la  figure  transparente  des  enfans. 

Immobile  auprès  d'elle  ,  Geneviève  tenait  à  la 
main  un  rameau  de  peuplier  que  Julie  avait  sans 
doute  été  détacher  de  la  plus  haute  cime  d'un  ar- 
bre, et  l'idiote  agitait  doucement  ce  feuillage  au- 
dessus  de  sa  compagne  endormie ,  pour  chasser 
les  mouches  et  fraîchir  l'atmosphère.  La  paysanne 
regarda  M.  Fanjat  et  le  colonel  ;  puis  comme  un 
animal  qui  reconnaît  son  maître ,  elle  retourna 
lentement  la  tète  vers  Julie,  et  continua  de  veiller 
sur  son  sommeil, sans  avoir  donné  la  moindre  mar- 
que d'étonnement  ou  d'intelligence. 

L'air  était  brûlant.  Le  banc  de  pierre  semblait 
étinceler,  et  la  prairie  élançait  vers  le  ciel  ces  lu- 
tines vapeurs  qui  voltigent  et  flambent  au-dessus 
des  herbes  comme  une  poussière  d'or  ;  mais  Ge- 
neviève paraissait  ne  pas  sentir  cette  chaleur  dé- 
vorante. 

Le  colonel  serra  violemment  les  mains  de  M. Fan- 
jat dans  les  siennes.  Des  pleurs  échappés  des 
yeux  du  militaire  roulèrent  le  long  de  ses  joues 
mâles  ,  et  tombèrent  sur  le  gazon  ,  aux  pieds  de 
Julie. 

—  Monsieur ,  dit  l'oncle  ,  voilà  deux  ans  que 
mon  cœur  se  brise  tous  les  jours...  Bientôt  vous 
serez  comme  moi...  Vous  ne  pleurerez  pas  ,  mais 
vous  sentirez  votre  douleur  peut-être  plus  profon- 
dément... 


LE    DEVOIR    d'cNE    FEMME.  1 8S 

— Vous  l'avez  soignée  î...  dit  le  colonel  dont  les 
yeux  exprimaient  autant  de  reconnaissance  que 
de  jalousie. 

Ces  deux  hommes  s'entendirent;  et,  de  nou- 
veau, se  pressant  fortement  la  main  ,  ils  restèrent 
immobiles,  comtemplant  le  calme  admirable  que 
le  soleil  répandait  sur  cette  charmante  créature. 
De  temps  en  temps,  Julie  poussait  un  soupir,  et  ce 
soupir,  qui  avait  toutes  les  apparences  de  la  sensibi- 
lité, faisaitfrissonner  d'aise  le  malheureux  colonel. 

—  Hélas!...  lui  dit  doucement  M.  Fanjat,  ne 
vous  abusez  pas  ,  monsieur  ,  vous  la  voyez  en  ce 
moment  avec  toute  sa  raison. 

Ceux  qui  sont  restés  avec  délices  pendant  des 
heures  entières  occupés  à  voir  dormir  une  per- 
sonne tendrement  aimée  ,  dont  les  yeux  devaient 
leur  sourire  au  réveil ,  comprendront  sans  doute 
le  sentiment  doux  et  terrible  qui  agitait  M.  de 
Sucy  ;  car,  pour  lui,  ce  sommeil  était  une  illu- 
sion ,  et  le  réveil  devait  être  une  mort ,  la  plus 
horrible  de  toutes  les  morts. 

Tout-à-coup  un  jeune  chevreau  accourut  en 
trois  bonds  vers  le  banc  et  flaira  Julie.  Ce  bruit 
la  réveilla.  Elle  se  mit  légèrement  sur  ses  pieds , 
sans  que  ce  mouvement  effrayât  le  capricieux 
animal;  mais  quand  elle  eut  aperçu  Philippe,  elle 
se  sauva  ,  suivie  de  son  compagnon  quadrupède, 
jusqu'à  une  haie  de  sureaux.  Puis,  elle  jeta  ce 
petit  cri  d'oiseau  effarouché  que  le  colonel  avait 
entendu  déjà  près  de  la  grille  où  la  comtesse  ap- 


184  SCÈNES    DE    LA  VIE    PRIVÉE. 

parut  à  M.  d'Albon  pour  la  première  fois.  Enfin , 
grimpant  sur  un  faux  ébénier  ,  et ,  nichée  dans  la 
houppe  verte  de  cet  arbre ,  elle  se  mit  à  regarder 
l'inconnu  avec  l'attention  du  plus  curieux  de  tous 
les  rossignols  de  la  forêt. 

—  Adieu,  adieu,  adieu  !  dit-elle,  sans  que  l'ame 
communiquât  une  seule  inflexion  de  voix  à  ce  mot. 

C'était  l'insensibilité  de  l'oiseau  sifflant  son  air. 

—  Eile  ne  me  reconnaît  pas  !...  s'écria  le  colo- 
nel au  désespoir...  Julie  !  Julie!...  c'est  Philippe  , 
ton  Philippe...  Philippe... 

Et  le  pauvre  militaire  s'avançait  vers  l'ébénier. 

Quand  il  parvint  à  trois  pas  de  l'arbre,  la  com- 
tesse le  regarda ,  comme  pour  le  défier  ,  malgré 
une  sorte  d'expression  craintive  qui  passa  dans 
son  œil  ;  puis  ,  d'un  seul  bond  ,  elle  se  sauva  de 
l'ébénier  sur  un  acacia,  et,  de  là,  sur  un  sapin  du 
nord,  au  faîte  duquel  elle  se  balança  ,  grimpant 
de  branche  en  branche  avec  une  légèreté  inouïe. 

—  Ne  la  poursuivez  pas...  dit  M.  Fanjat  au  co- 
lonel. Vous  mettriez  entre  elle  et  vous  une  aver- 
sion qui  pourrait  devenir  insurmontable.  Je  vous 
aiderai  à  vous  en  faire  connaître  et  à  l'apprivoi- 
ser...  Venez  sur  ce  banc.  Si  vous  ne  faites  pas  at- 
tention à  eile...  alors  vous  ne  tarderez  pas  à  la 
voir  s'approcher  insensiblement  pour  vous  exa- 
miner... 

—  Julie  ne  pas  me  reconnaître,  et  me  fuir  !...  ré- 
péta le  colonel  en  s'asseyant. 

Il  s'appuya  le  dos  contre  un  arbre  dont  le  feuil- 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  185 

lage  ombrageait  un  banc  rustique,  et  sa  tête  se 
pencha  sur  sa  poitrine. 

M.  Fanjat  garda  le  silence. 

Bientôt  la  comtesse  descendit  doucement  du 
haut  de  son  sapin ,  en  voltigeant  comme  un  feu 
follet ,  en  se  laissant  aller  parfois  aux  ondulations 
que  le  vent  imprimait  aux  arbres.  Elle  s'arrêtait  à 
chaque  branche  pour  épier  l'étranger  ;  mais,  en 
le  voyant  immobile ,  elle  finit  par  sauter  sur  l'her- 
be, et ,  se  mettant  debout,  elle  vint  a  lui  d'un  pas 
lent  ,  à  travers  la  prairie. 

Quand  elle  se  fut  posée  contre  un  arbre  qui  se 
trouvait  à  dix  pieds  environ  du  banc,  M.  Fanjat 
dit  à  voix  basse  au  colonel  : 

—  Prenez  bien  adroitement ,  dans  ma  poche 
droite,  quelques  morceaux  de  sucre.  Montrez- 
les-lui...  Elle  viendra...  Je  renoncerai  volontiers, 
en  votre  faveur,  à  lui  donner  des  friandises.  A 
l'aide  du  sucre ,  vous  en  ferez  tout  ce  que  vous 
voudrez  :  ce  goût  est  chez  elle  une  passion. 

—  Quand  elle  était  femme ,  répondit  tristement 
Philippe,  elle  n'aimait  rien  de  tout  cela... 

Lorsque  le  colonel  agita  vers  Julie  un  morceau 
de  sucre  qu'il  tenait  entre  le  pouce  et  l'index  de 
la  main  droite  ,  elle  poussa  de  nouveau  son  cri 
sauvage,  et  s'élança  vivement  sur  Philippe;  mais 
elle  s'arrêta,  combattue  par  la  peur  instinctive 
que  lui  causait  Y  étranger  :  elle  regardait  le  sucre 
et  détournait  la  tête  alternativement ,  comme  ces 
malheureux  chiens  à  qui  leurs  maîtres  défendent 

i5. 


186  SCÈNES    I)E     LA    VIE    PRIVÉE. 

de  toucher  à  un  mets  avant  une  des  dernières  let- 
tres de  l'alphabet  qu'ils  récitent  lentement.  Enfin 
la  passion  bestiale  triompha  de  la  peur,  et  Julie  se 
précipita  sur  Philippe.  Elle  avança  timidement  sa 
jolie  main  brune  pour  saisir  sa  proie,  et  alors  force 
lui  fut  de  toucher  la  main  de  Philippe.  Elle  at- 
trapa le  morceau  de  sucre  et  s'enfuit. 

Cette  horrible  scène  acheva  d'accabler  le  co- 
lonel. Il  fondit  en  larmes  et  s'enfuit  dans  le  salon 
du  prieuré. 

—  L'amour  aurait-il  donc  moins  de  courage 
que  l'amitié?...  lui  dit  M.  Fanjat,  qui  Pavait  suivi. 
J'ai  de  l'espoir,  monsieur  le  baron  !...  Ma  pauvre 
nièce  était  dans  un  état  bien  plus  déplorable. 

—  Plus  déplorable!...  s'écria  Philippe. 

—  Oui,  reprit  le  médecin.  Elle  restait  nue. 

Le  co  lonel  fit  un  geste  d'horreur  et  pâlit.  M.  Fan- 
jat, croyant  reconnaître  dans  cette  pâleur  quel- 
ques fâcheux  symptômes ,  vint  lui  tâter  le  pouls. 
Il  était  en  proie  à  une  violente  fièvre.  Le  médecin 
obtint  de  lui  qu'il  se  couchât ,  et  lui  prépara  une 
légère  dose  d'opium,  afin  de  lui  procurer  un  som- 
meil désarmé  d'images  douloureuses. 

Huit  jours  environ  s'écoulèrent  ,  pendant  les- 
quels le  baron  de  Sucy  se  trouva  souvent  aux  prises 
avec  des  angoisses  mortelles  ;  mais  ses  yeux  n'eu- 
rent bientôt  plus  de  larmes,  et  soname,  si  souvent 
brisée ,  sans  s'accoutumer  au  spectacle  que  lui 
présentait  la  folie  de  la  comtesse  ,  pactisa  ,  pour 
ainsi  dire, ,  avec  cette  cruelle  situation.  11  trouva 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  187 

des  adoucissemens  dans  sa  douleur  :  il  souffrait 
plus  ou  moins,  mais  il  souffrait  toujours.  Son  hé- 
roïsme ne  connaissait  pas  de  bornes.  Il  eut  le  cou- 
rage d'apprivoiser  Julie,  en  lui  choisissant  des 
friandises  dont  il  était  prodigue.  Il  mettait  tant  de 
coquetterie  et  de  grâce  à  lui  apporter  cette  nour- 
riture ,  il  sut  si  bien  graduer  les  modestes  con- 
quêtes qu'il  voulait  faire  sur  l'instinct  de  la  créa- 
ture, dernier  lambeau  d'intelligence  dont  jouissait 
Julie  ,  qu'il  parvint  à  la  rendre  plus  privée  qu'elle 
ne  l'avait  jamais  été. 

Lorsque  l'infortuné  colonel  descendait  le  matin 
dans  le  parc  ,  et  qu'il  avait  cherché  vainement  la 
comtesse ,  ne  sachant  sur  quel  arbre  elle  se  ba- 
lançait mollement,  ni  avec  quel  oiseau,  avec  quel 
chien' elle  jouait,  sur  quel  toit  elle  était  perchée, 
il  sifflait  l'air  si  célèbre  de  :  Partant  pour  la  Sy- 
rie, auquel  se  rattachait  le  souvenir  d'une  scène 
d'amour;  et,  aussitôt,  Julie  accourait  à  lui  avec 
la  légèreté  d'un  faon. 

Bientôt  Philippe  sut  l'accoutumer  à  s'asseoir  sur 
lui,  à  passer  son  bras  frais  et  agile  autour  de  lui  ; 
et ,  dans  cette  attitude  chère  aux  amans ,  il  donnait 
lentement,  à  la  friande  comtesse,  une  pitance  de 
sucreries.  Julie  finit  par  connaître  le  baron,  et  par 
s'habituer  à  le  voir.  Elle  ne  s'en  effraya  plus. 
Souvent,  après  avoir  mangé  tout  le  sucre,  elle 
visitait  avec  une  curiosité  comique  toutes  les  po- 
ches des  vêtemens  de  son  ami,  et  ses  gestes  avaient 
la  vélocité  mécanique  des  mouvemens  du  singe* 


188  SCENES    DE    LA    VIE    PRIVÉE, 

Quand  elle  était  bien  sûre  qu'il  n'y  avait  plus  rien, 
elle  regardait  Philippe  d'un  œil  clair ,  sans  idées, 
sans  reconnaissance ,  et  jouait  avec  lui.  Elle  es- 
sayait de  lui  ôter  ses  bottes  pour  voir  son  pied , 
elle  déchirait  ses  gants,  mettait  son  chapeau; 
mais  elle  lui  laissait  passer  les  mains  dans  sa  che- 
velure ,  et  lui  permettait  de  la  prendre  dans  ses 
bras.  Elle  recevait  sans  plaisir  des  baisers  ardens, 
et  le  regardait  silencieusement  quand  il  versait 
des  larmes.  Elle  comprenait  bien  le  sifflement  de  : 
Partant  pour  la  Syrie;  mais  le  colonel  perdit 
toutes  ses  peines  en  tâchant  de  lui  apprendre  son 
propre  nom  de  Julie  /. . . 

Il  était  soutenu  dans  son  horrible  entreprise  par 
un  espoir  qui  ne  l'abandonnait  jamais.  Si,  par  une 
belle  matinée  d'automne  ,  il  voyait  la  comtesse  as- 
sise tranquillement  sur  un  banc  ,  sous  un  peuplier 
jauni,  le  pauvre  amant  se  couchait  à  ses  pieds, 
et  il  la  regardait  dans  les  yeux  aussi  long-temps 
qu'elle  voulait  bien  se  laisser  voir.  Il  épiait  alors 
la  lumière  vive  qui  s'échappait  de  sa  prunelle  , 
espérant  toujours  que  ce  miroir  cesserait  d'être 
insensible ,  et  que  cette  flamme  redeviendrait  in- 
telligente. Parfois ,  se  faisant  illusion  ,  il  croyait 
avoir  aperçu  ces  rayons  durs  et  immobiles,  vibrant 
de  nouveau  ,  amollis  ,  vivans  ,  et  il  s'écriait  : 

—  Julie!...  Julie!...  tu  m'entends...  tu  me 
vois!... 

Mais  elle  écoutait  le  son  de  cette  voix  comme 
un  bruit ,  comme  l'effort  du  vent  qui  agitait  les 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  189 

arbres ,  comme  îe  mugissement  de  la  vache  sur 
laquelle  elle  grimpait  ;  et  le  colonel  se  tordait  les 
mains  de  désespoir  ,  car  son  désespoir  était  tou- 
jours nouveau.  Le  temps  et  ces  vaines  épreuves 
ne  faisaient  qu'augmenter  sa  douleur. 

Un  soir,  par  un  ciel  calme ,  au  milieu  du  silence 
et  de  la  paix  de  ce  champêtre  asile ,  M.  Fanjat 
aperçut  de  loin  le  baron  occupé  à  charger  un  pis- 
tolet. Le  vieux  médecin  comprit  que  Philippe  n'a- 
vait plus  d'espoir.  11  sentit  tout  son  sang  affluant 
à  son  cœur,  et  s'il  résista  au  vertige  qui  s'empa- 
rait de  lui ,  c'est  qu'il  aimait  mieux  voir  sa  nièce 
vivante  et  folle  que  morte.  Il  accourut. 

—  Que  faites-vous?...  lui  dit-il. 

—  Ceci  est  pour  moi ,  répondit  le  colonel  en 
montrant  sur  le  banc  un  pistolet  chargé ,  et  — 
voilà  pour  elle  !...  ajouta-t-il  en  achevant  de  fou- 
ler la  bourre  au  fond  de  l'arme  qu'il  tenait. 

La  comtesse  était  étendue  à  terre,  jouant  avec 
les  balles  ,  jouant  avec  la  mort. 

—  Vous  ne  savez  donc  pas  ,  reprit  froidement 
le  médecin  ,  qui  dissimulait  son  épouvante ,  que 
cette  nuit ,  en  dormant ,  elle  a  dit  :  —  Philippe!... 

—  Elle  m'a  nommé  !..  s'écria  le  baron  en  lais- 
sant tomber  le  pistolet  que  Julie  ramassa. 

Alors ,  arrachant  l'arme  des  mains  de  la  com- 
tesse avec  effroi ,  il  s'empara  de  celle  qui  était  sur 
le  banc ,  et  se  sauva. 

—  Pauvre  petite  ! . .  s'écria  le  médecin  ,  heureux 
du  succès  qu'avait  eu  sa  supercherie. 


190  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

Il  pressa  la  folle  sur  son  sein ,  et  dit  en  conti- 
nuant : 

—  11  t'aurait  tuée..  Égoïste  !  il  veut  te  donner 
la  mort  parce  qu'il  souffre...  Il  ne  sait  pas  t'aimer 
pour  toi,  mon  enfant!...  Nous  lui  pardonnons, 
n'est-ce  pas  ?. . .  car  il  est  insensé ,  et  toi  ?  —  tu  n'es 
que  folle...  Va  î  Dieu  seul  doit  te  rappeler  près  de 
lui...  Nous  te  croyons  malheureuse,  parce  que  tu 
ne  participes  plus  à  nos  misères  !...  Sots  que  nous 
sommes  !... 

Puis ,  l'asseyant  sur  ses  genoux  : 

—  Mais,  dit-il ,  tu  es  heureuse ,  rien  ne  te  gène  ; 
tu  vis  comme  l'oiseau  ,  comme  le  daim... 

Elle  s'élança  sur  un  jeune  merle  qui  sautillait , 
le  prit  ;  et  ,  jetant  à  plusieurs  reprises  un  petit  cri 
de  satisfaction  ,  elle  étouffa  l'animal ,  et  le  laissa 
au  pied  d'un  arbre  sans  plus  y  penser. 

Le  lendemain ,  aussitôt  qu'il  fit  jour ,  M.  de  Sucy 
descendit  dans  les  jardins  et  chercha  Julie.  Il 
croyait  au  bonheur.  Ne  la  trouvant  pas  ,  il  siffla. 
Quand  sa  maîtresse  fut  venue,  il  la  prit  par  le  bras  ; 
et  ,  marchant  pour  la  première  fois  ensemble,  ils 
allèrent  sous  un  berceau  d'arbres  flétris  dont  les 
feuilles  tombaient  sous  l'effort  de  la  brise  mati- 
nale. Le  colonel  s'assit,  et  Julie  se  posa  d'elle- 
même  sur  lui.  Philippe  en  trembla  d'aise. 

—  Julie  ,  lui  dit-il  en  baisant  avec  ardeur  les 
mains  de  la  comtesse  ,  je  suis  Philippe... 

Elle  le  regarda  avec  curiosité. 

—  Viens  ,  ajouta-t-il  en  la  pressant.  Sens-tu  mon 


LE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  191 

cœur  ?...  Il  n'a  battu  que  pour  toi...  Je  t'aime  tou- 
jours. Philippe  n'est  pas  mort;  il  est  là...  tu  es  sur 
lui...  tu  es  Julie,  et  je  suis  Philippe. 

—  Adieu  ,  dit-elle  ,  adieu. 

Le  colonel  frissonna  ,  car  il  crut  s'apercevoir 
qu'il  communiquait  son  exaltation  à  l'infortunée. 
Son  cri  déchirant  ,  excité  par  l'espoir ,  ce  dernier 
effort  d'un  amour  éternel,  d'une  passion  délirante, 
réveillait  la  raison  de  son  amie. 

—  Ah  !  ma  Julie!...  nous  serons  heureux... 
Elle  laissa  échapper  un  cri  de  joie  ,  et  ses  yeux 

eurent  un  vague  éclair  d'intelligence... 

—  Julie...  Elle  me  reconnaît  !...  Julie!... 

Le  colonel  sentit  son  cœur  se  gonfler ,  ses  pau- 
pières devenir  humides.  Mais  il  \it  tout-à-coup  la 
comtesse  lui  montrer  un  peu  de  sucre  qu'elle  avait 
trouvé  en  le  fouillant  pendant  qu'il  parlait.  Cette 
recherche  et  cette  trouvaille  avaient  causé  son 
erreur,  et  il  avait  pris  pour  une  pensée  humaine 
ce  degré  de  raison  que  suppose  la  malice  d'un 
singe. 

Philippe  perdit  connaissance. 

M.  Fanjat  trouva  la  comtesse  assise  sur  le  corps 
du  colonel.  Insensible.,  elle  mordait  le  sucre  en 
faisant  des  minauderies  de  plaisir  qu'on  aurait  ad- 
mirées si  elle  avait  eu  sa  raison  et  qu'elle  eût 
voulu  imiter  par  plaisanterie  une  perruche,  une 
jeune  chatte,  dont  elle  eût  été  folle. 

—  Ah  !  mon  ami ,  s'écria  Philippe  en  reprenant 
ses  sens  ,  je  meurs  tous  les  jours,  à  toutes  les  mi- 


192  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

nutes  î...  J'aime  trop...  Je  supporterais  tout,  si , 
dans  sa  folie ,  elle  avait  gardé  un  peu  du  caractère 
féminin...  Mais  la  voir  dénuée  de  pudeur.. .  lavoir 
toujours  sauvage. . . 

—  Il  vous  fallait  donc  une  folie  d'opéra?...  dit 
aigrement  M.  Fanjat.  Et  vos  dévouemens  d'amour 
sont  donc  soumis  à  des  préjugés  ?  Hé  quoi  î  mon- 
sieur ,  je  me  suis  privé  pour  vous  du  triste  bonheur 
de  nourrir  ma  nièce  ;  je  vous  ai  laissé  le  plaisir 
de  jouer  avec  elle  ;  je  n'ai  gardé  pour  moi  que  les 
charges  les  plus  pesantes.  Pendant  que  vous  dor- 
mez, je  veille  sur  elle,  je...  Allez,  monsieur, 
abandonnez-la.  Quittez  ce  triste  ermitage.  Je  sais 
vivre  avec  cette  chère  petite  créature  ;  j  e  comprends 
sa  folie  ,  j'épie  ses  gestes ,  je  suis  dans  ses  secrets. 
—  Un  jour  vous  me  remercierez  !... 

—  Adieu  !...  s'écria  Philippe. 

Le  colonel  quitta  les  Bons-Hommes ,  pour  n'y 
plus  revenir  qu'une  fois. 

M.  Fanjat  fut  épouvanté  de  l'effet  qu'il  avait 
produit  sur  son  hôte.  Il  commençait  à  l'aimer  à 
l'égal  de  sa  nièce.  Si  des  deux  amans  il  y  en  avait 
un  digne  de  pitié ,  c'était  certes  Philippe  ;  ne  por- 
tait-il pas  à  lui  seul  le  fardeau  d'une  épouvantable 
douleur  ! 

Le  médecin  fit  prendre  des  renseignemens  sur 
le  colonel ,  et  il  apprit  que  le  malheureux  s'était 
réfugié  à  une  terre  qu'il  possédait  près  Saint- 
Germain. 

Le  baron  avait,  sur  la  foi  d'un  rêve,  conçu  un 


LE    DEVOIR    D'CNE    FEMME.  193 

projet  pour  rendre  à  la  comtesse  toute  sa  raison  ; 
et  il  employait ,  à  l'insu  du  docteur ,  le  reste  de 
l'automne  aux  préparatifs  de  cette  immense  en- 
treprise. 

Une  petite  rivière  coulait  dans  son  parc.  Elle 
inondait  en  hiver  un  grand  marais  qui  ressemblait 
à  peu  près  à  celui  qui  s'étendait  le  long  de  la  rive 
droite  de  la  Bérésina.  Le  colonel  employa  un  grand 
nombre  d'ouvriers  à  creuser  un  canal  qui  repré- 
sentât la  dévorante  rivière  où  s'étaient  perdus  les 
trésors  de  la  France ,  Napoléon  et  son  armée. 

Aidé  par  ses  souvenirs,  Philippe  réussit  à  copier 
dans  son  parc  la  rive  abrupte  où  le  général  Éblé 
avait  construit  ses  ponts.  Il  planta  des  chevalets 
et  les  brûla  de  manière  à  figurer  les  ais  noirs  et  à 
demi-consumés  qui  ,  de  chaque  côté  de  la  rive , 
avaient  attesté  aux  traînards  que  la  route  de  Frarnce 
leur  était  fermée.  Le  colonel  fit  apporter  des  débris 
semblables  à  ceux  dont  ses  compagnons  d'infortune 
s'étaient  servis  pour  construire  leur  embarcation. 
Enfin ,  il  ravagea  son  parc  ,  afin  de  compléter 
l'illusion  sur  laquelle  il  fondait  sa  dernière  espé- 
rance. Il  commanda  des  uniformes  et  des  costumes 
délabrés  ,  afin  de  vêtir  sept  à  huit  cents  paysans. 
Il  éleva  des  cabanes  ,  des  bivouacs  ,  des  batteries , 
qu'il  incendia  ,  n'oubliant  rien  pour  reproduire 
la  plus  horrible  de  toutes  les  scènes ,  et  il  atteignit 
son  but. 

Vers  les  premiers  jours  du  mois  de  décembre  , 
quand  la  neige  eut  revêtu  la  terre  d'un  épais  man- 

*7 


194  SCENES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

teau  blanc  ,  il  reconnut  la  Bérésina.  La  Russie 
était ,  dans  son  parc  ,  d'une  épouvantable  vérité  ; 
il  en  fit  juges  quelques-uns  de  ses  compagnons 
d'armes  ,  qui  frissonnèrent  de  souvenir  à  l'aspect 
d'un  tableau  si  large  de  leurs  anciennes  misères. 
Il  n'y  avait  pas  jusqu'au  village  de  V***,  qui ,  situé 
sur  une  colline,  achevait  d'encadrer  cette  scène 
d'horreur,  comme  Studzianka  enveloppait  la  plaine 
de  îa  Bérésina.  Sept  ou  huit  cents  ouvriers,  parmi 
lesquels  étaient  quelques  vieux  soldats,  répétèrent 
leurs  rôles  avec  assez  d'intelligence  :  ils  semblaient 
ne  pas  sortir  de  leur  vie  habituelle  en  jouant  le 
malheur ,  la  faim  et  le  froid.  M.  de  Sucy  gardait , 
au  fond  de  son  cœur ,  le  secret  de  cette  représen- 
tation tragique ,  dont ,  à  cette  époque ,  plusieurs 
sociétés  parisiennes  s'entretinrent  comme  d'une 
folie. 

Au  commencement  du  mois  de  janvier  1820, 
M.  de  Sucy  monta  d^ns  une  voiture  semblable  à 
celle  qui  avait  amené  M.  et  madame  de  Vandières 
de  Moscou  à  Studzianka ,  et  il  se  dirigea  vers  la 
foret  de  l'Ile- Adam.  Il  était  traîné  par  des  chevaux 
pareils  à  ceux  qu'il  avait  été  chercher  au  péril  de 
sa  vie  dans  les  rangs  des  Russes ,  et  lui-même  por- 
tait les  vètemens  souillés  et  bizarres,  les  armes, 
la  coiffure  qu'il  avait  le  29  novembre  181 2,  ayant 
même  laissé  croître  sa  barbe ,  ses  cheveux ,  ayant 
négligé  son  visage,  pour  que  rien  ne  manquât  à 
cette  affreuse  vérité. 

—  Je  vous  ai  deviné  !...  s'écria  M.  Fanjat  en 
voyant  le  colonel  descendre  de  voiture. 


LE    DEVOIR    D'irîE    FEMME.  195 

Les  deux  amis  s'embrassèrent. 

—  Si  vous  voulez  que  votre  projet  réussisse  , 
ne  vous  montrez  pas  dans  cet  équipage.  Ce  soir, 
je  ferai  prendre  à  ma  nièce  un  peu  d'opium  ;  puis, 
pendant  son  sommeil,  nous  l'habillerons  comme 
elle  l'était  à  Studzianka ,  et  nous  la  mettrons  dans 
cette  voiture Je  vous  suivrai  dans  une  ber- 
line.... 

Sur  les  deux  heures  du  matin ,  la  jeune  comtesse 
fut  portée  dans  la  voiture.  Deux  ou  trois  paysans 
éclairaient  ce  singulier  enlèvement.  Julie  venait 
d'être  posée  sur  des  coussins ,  d'être  enveloppée 
d'une  couverture  grossière,  et,  par  les  ordres  du 
colonel,  un  homme  jetait  de  la  neige  sur  la  voi- 
ture, quand  un  cri  perçant  retentit  dans  le  silence 
de  la  nuit.  Philippe  et  le  médecin  virent  alors  Ge- 
neviève qui  sortait  demie-nue  de  la  chambre  basse 
où  elle  couchait.  L'idiote  était  éveillée.  Ses  che- 
veux blonds  épars  flottaient  ;  elle  pleurait  à  chaudes 
larmes. 

—  Adieu!...  adieu!..,  c'est  fini...  adieu  !... 
criait-elle. 

—  Hé  bien,  Geneviève,  qu'as-tu?...  lui  dit  M. 
Fanjat. 

Geneviève  agita  la  tête  par  un  mouvement  de 
désespoir,  leva  le  bras  vers  le  ciel,  regarda  la 
voiture,  poussa  un  long  grognement,  donna  des 
marques  visibles  d'une  profonde  terreur,  et  rentra 
silencieuse. 

—  Gela  est  de  bon  augure  ! s'écria  le  colo- 


196  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVEE. 

nel.  Cette  fille  regrette  de  n'avoir  plus  de  com- 
pagne... Elle  voit  peut-être  que  Julie  va  recouvrer 
la  raison... 

—  Dieu  îe  veuille!...  dit  M.  Fanjat  d'un  son 
de  voix  profond. 

Ce  fut,  ainsi  que  M.  de  Sucy  l'avait  calculé, 
sur  les  neuf  heures  du  matin  que  Julie  traversa  la 
pleine  fictive  de  la  Bérésina.  Elle  fut  réveillée  par 
une  boîte  qui  partit  à  cent  pas  de  l'endroit  où  la 
scène  avait  lieu.  C'était  un  signal. 

Mille  paysans  poussèrent  une  effroyable  cla- 
meur, semblable  au  houra  de  désespoir  qui  alla 
épouvanter  les  Puisses ,  quand  vingt  mille  traî- 
nards se  virent  livrés  ,  par  leur  faute  ,  à  la  mort  jj 
à  l'esclavage. 

A  ce  cri,  à  ce  coup  de  canon ,  la  comtesse  sauta 
hors  de  la  voiture.  Elle  courut  avec  une  délirante 
angoisse  sur  laplage  neigeuse  ,  elle  vit  les  bivouacs 
brûlés  ,  et  le  fatal  radeau  que  l'on  jetait  dans  une 
Bérésina  glacée.  Le  major  Philippe  était  là  ,  fai- 
sant tournoyer  son  sabre  sur  la  multitude.  Julie 
laissa  échapper  un  cri  qui  glaça  tous  les  cœurs. 
Elle  se  plaça  devant  M.  de  Sucy  ,  qui  palpitait. 
Elle  se  recueillit,  regarda  d'abord  vaguement  cet 
étrange  tableau.  Pendant  un  instant,  aussi  rapides 
que  l'éclair,  ses  yeux  eurent  la  ludicité  dépourvue 
d'intelligence  que  nous  admirons  dans  l'œil  écla- 
tant des  oiseaux  ;  mais  Julie  passa  la  main  sur  son 
front  avec  l'expression  vive  d'une  personne  qui 
médite  ;  elle  contempla  ce  souvenir  vivant ,  cette 


IE    DEVOIR    D'UNE    FEMME.  197 

vie  passée  traduits  devant  elle  5  et  ,  tournant  alors 
vivement  la  tête  vers  Philippe  ,  elle  le  vit.  Un  af- 
freux silence  régnait.  Le  colonel  haletait  et  n'osait 
parler.  M.  Fanjat  pleurait.  Le  beau  visage  de  Ju- 
lie se  colora  faiblement;  puis,  déteinte  en  teinte, 
elle  finit  par  reprendre  l'éclat  d'une  jeune  fille  étin- 
celante  de  fraîcheur.  Son  visage  devînt  d'un  beau 
pourpre.  Le  sang,  la  vie  ,  animés  par  une  intelli- 
gence flamboyante  ,  gagnaient  de  proche  en  pro- 
che comme  unincendie.  Un  tremblement  convul- 
sif  se  communiqua  des  pieds  jusqu'au  cœur.  Enfin, 
ces  phénomènes  ,  qui  éclatèrent  en  un  moment , 
eurent  comme  un  lien  commun  quand  les  yeux  de 
Julie  lancèrent  un  rayon  céleste,  une  flamme  ani- 
mée. Elle  vivait ,  elle  pensait  ;  aussi ,  frissonna- 
telle  !...  Dieu  déliait  lui-même  une  seconde  fois 
cette  langue  morte,  et  jetait  son  feu  dans  cette  ame 
éteinte.— La  volonté  vint. 

—  Julie!  Julie!...  cria  le  colonel. 

—  Oh!  c'est  Philippe!...  dit  la  pauvre  com- 
tesse. 

Elle  se  précipita  dans  les  bras  tremblans  que  le 
colonel  lui  tendait ,  et  la  délicieuse  étreinte  des 
deux  amans  effraya  les  spectateurs.  Julie  fondait 
en  larmes.  Tout-à-coupelle  se  tut,  et  dit  d'un  son 
de  voix  faible  : 

—  Adieu ,  Philippe!...  Je  t'aime...  adieu. 

—  Oh!...  elle  est  morte  !...  s'écria  le  colonel 
en  ouvrant  les  bras. 

Le  vieux  médecin  reçut  le  corps  inanimé  de  sa 

17. 


1  98  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

nièce  ;  et ,  l'embrassant  avec  la  vigueur  du  jeune 
âge  ,  il  remporta  et  s'assit  avec  elle  dans  un  tas  de 
Lois.  Il  regarda  la  comtesse  en  lui  posant  sur  le 
cœur  une  main  débile  et  convulsivement  agitée. 

Le  cœur  ne  battait  plus. 

— C'est  donc  vrai  !... dit-il  en  contemplant  tour 
à  tour  le  colonel  immobile  et  la  figure  de  Juliesur 
laquelle  la  mort  répandait  cette  beauté  resplendis- 
sante, fugitive  auréole,  le  gage  peut-être  d'un 
brillant  avenir. 

—  Oui ,  elle  eat  morte... 

—  Ah!...  ce  sourire!...  s'écria  Philippe,  voyez 
donc  ce  sourire  !  Est-ce  possible?... 

—  Elle  est  déjà  froide!...  répondit  M.  Fanjat. 
M.  de  Sucy  fit  quelques  pas  pour  s'arracher  à 

ce  spectacle;  mais  il  s'arrêta,  siffla  l'air  qu'enten- 
dait la  folle  ,  et ,  ne  voyant  pas  Julie  accourir,  il 
s'éloigna  d'un  pas  chancelant ,  comme  un  homme 
ivre,  sifflant  toujours,  mais  ne  se  ^retournant 
plus. 


LE    DEVOIR    D  UNE    FEMME. 


190 


Le  général  Philippe  de  Sucy  passait  dans  le 
inonde  pour  un  homme  très  aimable  et  surtout 
très  gai.  Il  y  a  quelques  jours  une  dame  le  com- 
plimenta sur  sa  bonne  humeur  et  sur  l'égalité  de 
son  caractère. 

—  Ah  î  madame ,  lui  dit-il ,  je  paie  mes  plaisan- 
teries bien  cher,  le  soir,  quand  je  suis  seul. 

—  Êtes -vous  donc  seul?... 

—  Non,  répondit-il  en  souriant. 

Si  un  observateur  judicieux  de  la  nature  hu- 
maine avait  pu  voir  l'expression  du  comte  de 
Sucy,  il  en  eût  frissonné  peut-être. 

—  Pourquoi  ne  vous  mariez-vous  pas?..»  reprit 
t?ette  dame  qui  avait  plusieurs  filles  dans  un  pen~ 


200  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

sionnat.  Vous  êtes  riche ,  titré ,  de  noblesse  an- 
cienne :  vous  avez  des  talens,  de  l'avenir,  tout 
vous  sourit... 

—  Oui ,  répondit-il ,  mais  ce  sourire  me  tue. 

Le  lendemain  la  dame  apprit  avec  étonnement 
que  M.  de-Sucy  s'était  brûlé  la  cervelle  pendant 
la  nuit. 

La  haute  société  s'entretint  diversement  de  cet 
événement  extraordinaire,  et  chacun  en  cherchait 
la  cause.  Selon  les  goûts  de  chaque  raisonneur,  le 
j,eu ,  l'amour ,  l'ambition ,  des  désordres  cachés  , 
expliquaient  cette  catastrophe  ,  dernière  scène 
d'un  drame  qui  avait  commencé  en  1812. 

Deux  hommes  seulement ,  un  magistrat  et  un 
vieux  médecin,  savaient  que  M.  le  comte  de  Sucy 
était  un  de  ces  hommes  forts  auxquels  Dieu  donne 
le  malheureux  pouvoir  de  sortir  tous  les  jours 
triomphans  d'un  horrible  combat  qu'ils  livrent  à 
un  monstre  ;  mais  si  Dieu  leur  retire ,  pendant  un 
moment ,  sa  main  puissante  ,  ils  succombent. 


SCÈNE  X. 


LES  CÉLIBATAIRES. 


Sur  les  neuf  heures  du  soir ,  et  vers  la  fin  du 
mois  d'octobre ,  l'abbé  Birotteau  ,  surpris  par  une 
averse  en  revenant  de  la  maison  où  il  avait  été 
passer  la  soirée ,  traversait ,  aussi  vite  que  son  em- 
bonpoint pouvait  le  lui  permettre,  une  petite  place 
déserte  nommée  le  Cloître  ,  située  à  Tours ,  der- 
rière le  chevet  de  la  cathédrale  Saint-Gatien. 

L'abbé  Birotteau  était  un  petit  homme  coutt, 
de  constitution  apoplectique,  et  qui,  âgé  d'environ 
soixante  ans ,  avait  déjà  subi  plusieurs  attaques  de 
goutte.  Or ,  entre  toutes  les  petites  misères  de  la 
vie  humaine ,  celle  pour  laquelle  le  bon  prêtre 
avait  le  plus  d'aversion,  était  le  subit  arrosement 
de  ses  souliers  à  larges  agrafes  d'argent  et  l'im- 
mersion de  leurs  semelles  ;  car  ,  si  fortes  qu'elles 
fussent,  et  malgré  les  chaussons  de  flanelle  dont 


20-4  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

il  s'empaquetait  les  pieds  en  tout  temps  avec  le 
soin  que  les  ecclésiastiques  prennent  d'eux-mêmes, 
il  y  gagnait  toujours  un  peu  d'humidité  ;  puis  ,  le 
lendemain  ,  la  goutte  lui  donnait  infailliblement 
quelques  preuves  de  sa  constance. 

Néanmoins,  le  pavé  du  cloître  étant  toujours 
sec,  et  l'abbé  Birotteau  ayant  gagné  trois  livres  dix 
sous  au  wisth  chez  madame  de  Listomère ,  cette 
petite  félicité  contribuait  à  lui  faire  endurer  la 
pluie  avec  résignation  depuis  le  milieu  delà  place 
de  l'Archevêché,  où  elle  avait  commencé  à  tomber 
en  abondance.  Puis,  en  ce  moment,  occupé  de 
caresser  sa  chimère  ,  un  désir  déjà  vieux  de  douze 
ans ,  un  désir  de  prêtre  ,  désir  qui ,  formé  tous  les 
soirs,  paraissait  près  de  s'accomplir,  il  s'envelop- 
pait trop  bien  dans  l'aumusse  d'un  canonicat  pour 
sentir  les  intempéries  de  l'air. 

En  effet,  pendant  la  soirée,  les  personnes  habi- 
tuellement réunies  chez  madame  de  Listomère  lui 
avaient  presque  garanti  sa  nomination  à  une  place 
de  chanoine,  alors  vacante  au  chapitre  métropo- 
litain de  Saint-Gatien ,  en  lui  prouvant  que  per- 
sonne ne  la  méritait  mieux  que  lui,  dont  les  droits 
long-temps  méconnus  étaient  incontestables.  S'il 
avait  perdu  au  jeu  ,  s'il  avait  appris  que  l'abbé 
Poirel ,  son  concurrent,  passait  chanoine  ;  alors , 
il  eût  trouvé  la  pluie  bien  froide  ,  il  eût  peut-être 
maudit  son  existence  ;  mais  il  se  trouvait  dans  une 
de  ces  rares  circonstances  de  la  vie  où  les  sensa- 
sions  de  i'ame  font  tout  oublier  ;  et  s'il  hâtait  le 


LES    CÉLIBATAIRES.  203 

pas  ,  c'était  par  un  mouvement  machinal  ;  aussi , 
la  vérité  historique  oblige  à  dire  qu'il  ne  pensait 
ni  à  l'averse,  ni  à  la  goutte. 

Il  existe  dans  le  cloître  un  passage  qui  aboutit 
à  la  grande  rue.  Les  arcs-boutans  de  Saint-Gatien 
traversent  les  murs  de  la  seule  maison  qu'il  y  ait 
à  gauche  de  cette  espèce  de  rue,  et  sont  implantés 
dans  son  petit  jardin  étroit,  de  manière  à  laisser 
en  doute  si  l'église  a  été  bâtie  avant  ou  après  cet 
antique  logis.  Mais  en  examinant  les  arabesques, 
la  forme  des  fenêtres,  le  cintre  de  la  porte,  et  l'ex- 
térieur de  cette  maison  brunie  par  le  temps,  il  est 
facile  de  voir  qu'elle  devait  appartenir  au  chapitre 
de  la  cathédrale, et  faire  autrefois  partie  du  monu- 
ment magnifique  avec  lequel  elle  est  mariée.  Un 
antiquaire,  s'il  y  en  avait  à  Tours,  la  ville  la  moins 
littéraire  de  France,  pourrait  même  reconnaître , 
à  l'entrée  du  passage  dans  le  cloître,  quelques  ves- 
tiges de  l'arcade  gothique  qui ,  s'harmoniant  sans 
doute  avec  l'ensemble  de  l'édifice  ,  formait  jadis 
le  portail  des  habitations  ecclésiastiques  placées 
dans  cette  partie  du  cloître  ,  et  réservées  à  ceux 
que  leurs  fonctions  appelaient  le  plus  souvent  à 
l'église. 

Cette  maison,  étant  au  nord  de  Saint-Gatien, 
se  trouve  continuellement  dans  les  ombres  pro- 
jetées par  cette  grande  cathédrale,  sur  laquelle  le 
temps  a  jeté  son  nianteau  noir,  imprimé  ses  rides, 
et  semé  son  froid  humide,  ses  mousses,  ses  hautes 
herbes.  Aussi ,  cette  habitation  est-elle  toujours 

18 


206  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

enveloppée  dans  un  profond  silence ,  interrompu 
seulement  par  le  bruit  des  cloches,  parlechantdes 
offices  qui  franchit  les  murs  de  l'église,  ou  par  les 
cris  des  choucas  logés  dans  le  sommet  des  clochers. 

Cet  endroit  est  un  désert  de  pierres,  une  soli- 
tude pleine  de  physionomie  ,  et  qui  ne  peut  être 
habitée  que  par  des  êtres  d'une  nullité  complète 
ou  d'une  force  d'ame  prodigieuse.  Or ,  la  maison 
dont  il  s'agit  avait  toujours  été  occupée  par  des 
abbés  et  appartenait  à  une  vieille  fille  nommé  ma- 
demoiselle Gamard.  Quoique  ce  bien  eût  été  ac- 
quis nationalement,  pendant  la  terreur,  parle  père 
de  mademoiselle  Gamard ,  comme  depuis  vingt 
ans  cette  vieille  fille  y  logeait  des  prêtres, personne 
ne  s'avisait  de  trouver  mauvais  qu'une  dévote 
conservât,  sous  la  restauration,  un  bien  national; 
soit  que  les  gens  religieux  lui  supposassent  l'in- 
tention de  le  léguer  au  chapitre,  soit  que  les  gens 
du  monde  crussent  que  la  destination  n'en  avait 
jamais  été  changée. 

C'était  vers  cette  maison,  où  il  demeurait  depuis 
deux  ans  ,  que  se  dirigeait  Birotteau.  L'apparte- 
ment qu'il  y  occupait  avait  été,  comme  l'était  alors 
le  canonicat,  l'objet  de  son  envie  et  son  hoc  erat 
in  vous  pendantune  dizaine  d'années. Etre  le  pen- 
sionnaire de  mademoiselle  Gamard  ,  et  devenir 
chanoine  ,  furent  les  deux  grandes  affaires  de  sa 
vie.  Mais  la  convoitise  de  l'appartement  où  il  était 
maintenant  logé,  ce  sentiment  si  minime  aux  yeux 
des  gens  du  monde,  avait  été  pour  lui  toute  une 


LES    CÉLIBATAIRES.  20? 

passion ,  passion  pleine  d'obstacles  ,  et ,  comme 
toutes  les  passions,  féconde  en  remords. 

En  effet ,  la  distribution  intérieure  et  la  conte- 
nance de  sa  maison  n'avaient  pas  permis  à  made- 
moiselle Gamard  d'avoir  plus  de  deux  pension- 
naires; or,  environ  douze  ans  avant  le  jour  où 
M.  Birotteau  devint  son  pensionnaire,  elle  s'était 
chargée  d'entretenir  en  joie  et  en  santé  M. l'abbé 
Troubert  et  M.  l'abbé  Chapeloud.  M.  l'abbé  Trou- 
bert  vivait  ;  mais  l'abbé  Chapeloud  étant  mort , 
Birotteau  lui  avait  immédiatement  succédé. 

Or ,  feu  l'abbé  Chapeloud,  chanoine  de  Saint- 
Gatien,  ayant  été  l'ami  intime  de  l'abbé  Birotteau, 
toutes  les  fois  que  celui-ci  était  jadis  entré  chez 
le  chanoine,  il  en  avait  admiré  l'appartement ,  les 
meubles,  la  bibliothèque;  et  de  cette  admiration 
naquit  un  jour  l'envie  d'être  possesseur  de  ces 
belles  choses.  Il  lui  avait  été  impossible  d'étouffer 
ce  désir,  qui,  souvent,  le  fit  horriblement  souffrir 
quand  il  venait  à  penser  que  la  mort  de  son  meil- 
leur ami  pouvait  seule  satisfaire  cette  cupidité 
cachée  mais  toujours  croissante. 

L'abbé  Chapeloud ,  ainsi  que  son  ami  Birotteau , 
n'était  pas  riche.  Tous  deux  fils  de  paysans,  ils  ne 
possédaient  rien  autre  chose  que  les  faibles  émo- 
lumens  accordés  aux  prêtres ,  et  avaient  épuisé 
leurs  minces  économies  à  passer  les  temps  mal- 
heureux de  la  révolution.  Quand  Napoléon  réta- 
blit le  culte  catholique,  l'abbé  Chapeloud  fut 
nommé  chanoine  de  Saint-Gatien,  et  Birotteau  de- 


208  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

vint  vicaire  de  cette  église.  Ce  fut  alors  que  Cha- 
peloud  se  mit  en  pension  chez  mademoiselle  Ga- 
mard. 

Lorsque  Birotteau  vint  visiter  le  chanoine  dans 
sa  nouvelle  demeure ,  il  trouva  l'appartement  par- 
faitement bien  distribué  ;  mais  il  n'y  vit  rien  autre 
chose ,  et  le  début  de  sa  concupiscence  mobilière 
fut  semblable  à  celui  d'une  passion  vraie  qui,  chez 
un  jeune  homme,  commence  par  une  froide  admi- 
ration pour  la  femme  que ,  plus  tard ,  il  aimera 
toujours. 

Le  logement  était  composé  d'un  grand  salon 
et  d'une  chambre  à  coucher  à  laquelle  attenait  une 
petite  cellule  ;  puis  d'une  espèce  de  galerie  en  re- 
tour soutenue  par  des  ogives  ,  qui  décoraient  le 
fond  du  jardin.  Cet  appartement,  que  desservait 
un  escalier  en  pierre ,  se  trouvait  situé  dans  un 
corps  de  logis  à  l'exposition  du  midi. 

L'abbé  Troubert  occupait  le  rez-de-chaussée , 
et  mademoiselle  Gamard  le  premier  étage  du  prin- 
cipal bâtiment  donnant  sur  la  rue. 

Lorsque  M.  Chapeloud  entra  dans  son  logement, 
les  pièces  en  étaient  toutes  nues  ,  les  plafonds  noir- 
cis par  la  fumée ,  les  chambranles  des  cheminées 
en  pierre  mal  sculptée  ;  et  tout  le  mobilier  que  le 
pauvre  chanoine  put  d'abord  y  mettre  ,  consistait 
en  un  lit,  une  table ,  quelques  chaises ,  et  le  peu 
de  livres  qu'il  possédait  :  l'appartement  était 
donc  comme  une  belle  femme  en  haillons.  Mais 
deux  ou  trois  ans  après ,  une  vieille  dame  dont  il 


LES    CÉLIBATAIRES.  209 

dirigeait  la  conscience  lui  ayant  laissé  deux  mille 
francs  par  testament ,  il  employa  cette  somme  à 
l'empiète  d'une  bibliothèque  en  chêne ,  provenant 
de  la  démolition  d'un  château  acheté  par  la  bande 
noire.  Cette  bibliothèque  était  un  très  beau  mor- 
ceau, remarquable  par  des  sculptures  et  par  un 
travail  dignes  de  l'admiration  des  connaisseurs  et 
des  artistes.  L'abbé  Chapeloud  en  fit  l'acquisition, 
séduit  par  le  bon  marché,  mais  surtout  par  la 
parfaite  concordance  qui  existait  entre  les  dimen- 
sions de  ce  meuble  et  celles  de  sa  galerie.  Alors , 
les  économies  qu'il  avait  faites  sur  ses  traitemens  lui 
permirent  de  restaurer  entièrement  cette  galerie  ; 
le  parquet  en  fut  soigneusement  frotté ,  le  plafond 
blanchi ,  les  boiseries  peintes  de  manière  à  figurer 
les  couleurs  naturelles ,  les  belles  teintes  et  les 
nœuds  du  chêne.  Une  cheminée  en  marbre  toute 
neuve  remplaça  l'ancienne.  Puis  ,  le  chanoine  eut 
assez  de  goût  pour  chercher  et  trouver  de  vieux 
fauteuils  en  bois  de  noyer  sculpté,  une  longue 
table  en  ébène  et  des  meubles  de  Boulle  par  les- 
quels il  compléta  l'ensemble  de  cette  galerie.  Dans 
l'espace  de  deux  ans ,  les  libéralités  de  plusieurs 
personnes  dévotes  ,  et  quelques  legs  de  ses  pieuses 
pénitentes  remplirent  de  livres  les  rayons  vides  de 
la  bibliothèque.  Enfin,  un  de  ses  oncles,  ancien 
oratorien,  lui  donna  en  mourant  une  collection 
complète  in-folio  des  pères  de  l'église  et  plusieurs 
autres  grands  ouvrages  précieux  pour  un  ecclé- 
siastique. 

18. 


210  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Alors ,  l'abbé  Birotteau,  surpris  de  plus  en  plus 
par  les  transformations  successives  de  cette  galerie 
jadis  nue ,  arriva  par  degrés  à  une  convoitise  invo- 
lontaire, souhaita  posséder  ce  cabinet,  si  bien  en 
rapport  avec  la  gravité  des  mœurs  ecclésiastiques  ; 
et  sa  passion  s'accrut  de  jour  en  jour.  Pœstantlà 
des  journées  entières  à  travailler,  il  pouvait  ap- 
précier le  silence  et  la  paix  de  cet  asile,  dont  il 
n'avait  primitivement  apprécié  que  l'heureuse 
distribution. 

Puis  ,  les  années  suivantes  ,  l'abbé  Ghapeloud  fit 
de  la  cellule  un  oratoire  que  ses  dévotes  amies  se 
plurent  à  embellir;  et,  plus  tard  encore,  une 
dame  lui  offrit ,  pour  sa  chambre ,  un  meuble  en 
tapisserie,  quelle  avait  fait  elle-même  pendant 
long-temps  sous  les  yeux  de  l'abbé ,  sans  qu'il  se 
doutât  de  cette  destination.  Alors ,  il  en  fut  de  la 
chambre  à  coucher  comme  de  la  galerie.  Enfin , 
l'abbé  Chapeloud  avait ,  trois  ans  avant  sa  mort , 
complété  le  confortable  de  son  appartement  en 
décorant  le  salon ,  dont  le  meuble ,  quoique  sim- 
plement garni  de  velours  d'Utrecht  rouge ,  avait 
ébloui  les  yeux  de  Birotteau. 

Depuis  le  jour  où  l'humble  ami  du  chanoine  Yit 
les  rideaux  de  lampasse  rouge ,  les  meubles  d'aca- 
jou, le  tapis  d'Aubusson  qui  ornèrent  cette  vaste 
pièce  peinte  à  neuf,  l'appartement  de  Ghapeloud 
devint  pour  lui  l'objet  d'une  monomanie  secrète. 
Y  demeurer ,  se  coucher  dans  le  lit  à  grands  ri- 
deaux de  soie  où  couchait  le  chanoine,  et  trouver 


Les  célibataires.  211 

toutes  ses  aises  autour  de  soi ,  comme  les  trouvait 
Chapeloud  ,  fut  pour  lui  le  bonheur  complet  :  il  ne 
voyait  rien  au-delà.  Tout  ce  que  les  choses  du 
monde  font  naître  d'envie  et  d'ambition  dans  le 
cœur  des  autres  hommes ,  se  résumait  chez  l'abbé 
Birotteau  par  le  sentiment  secret  et  profond  avec 
lequel  il  désirait  un  intérieur  semblable  à  celui  que 
s'était  créé  l'abbé  Chapeloud.  Quand  son  ami  tom- 
bait malade ,  il  venait  certes  chez  lui  conduit  par 
une  sincère  affection  ;  mais ,  en  apprenant  l'indis- 
position du  chanoine ,  ou  en  lui  tenant  compagnie, 
il  s'élevait  malgré  lui,  dans  le  fond  de  son  ame, 
mille  pensées  dont  la  formule  la  plus  simple  était 
toujours  : 

—  Si  Chapeloud  mourait,  je  pourrais  avoir 
son  logement... 

Cependant,  comme  Birotteau  avait  un  cœur 
excellent,  des  idées  étroites  et  une  intelligence 
bornée,  il  n'allait  pas  jusqu'à  concevoir  les  moyens 
de  se  faire  léguer  la  bibliothèque  et  les  meubles 
de  son  ami. 

L'abbé  Chapeloud ,  homme  franc ,  aimable  et 
indulgent,  devina  la  passion  de  son  ami  Birotteau, 
ce  qui  n'était  pas  difficile,  et  il  la  lui  pardonna, 
ce  qui  doit  être  moins  facile  à  un  prêtre  ;  mais 
aussi  le  vicaire,  dont  l'amitié  resta  toujours  la 
même ,  ne  cessa  pas  de  se  promener  avec  lui  tous 
les  jours  dans  la  même  allée  du  mail  de  Tours, 
sans  lui  faire  tort  un  seul  moment  du  temps  con- 
sacré depuis  vingt  années  à  cette  promenade.  Bi- 


212  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

rotteau  ,  considérant  ses  vœux  involontaires 
comme  des  fautes ,  eût  été  capable ,  par  contrition, 
du  plus  grand  dévouement  pour  l'abbé  Chapeloud. 
Aussi ,  celui-ci  paya-t-il  sa  dette  envers  une  fra- 
ternité si  naïvement  sincère ,  en  disant  quelques 
jours  avant  sa  mort  à  son  amiT  qui  lui  lisait  la 
Quotidienne  : 

—  Pour  cette  fois ,  tu  auras  l'appartement ,  car 
je  sens  que  tout  est  fini  pour  moi. 

En  effet,  par  son  testament,  l'abbé  Ghapeloud 
légua  sa  bibliothèque  et  tout  son  mobilier  à  Birot- 
teau.  La  possession  de  ces  choses  si  vivement  dé- 
sirées, et  la  perspective  d'être  pris  en  pension  par 
mademoiselle  Gamard,  adoucirent  beaucoup  la 
douleur  que  lui  causa  la  perte  de  son  ami  le  cha- 
noine. 11  ne  l'aurait  peut-être  par  ressuscité,  mais 
il  le  pleura.  Pendant  quelques  jours,  il  fut  comme 
Gagantua,  dont  la  femme  étant  morte  en  accou- 
chant de  Pantagruel,  ne  savait  s'il  devait  se  réjouir 
de  la  naissance  de  son  fils,  ou  se  chagriner  d'avoir 
enterré  sa  bonne  Badbec,  et  qui  se  trompait  en  se 
réjouissant  de  la  mort  de  sa  femme ,  et  déplorant 
la  naissance  de  Pantagruel. 

L'abbé Birotteau  passa  les  premiers  jours  de  son 
deuil  à  vérifier  les  ouvrages  de  sa  bibliothèque,  à 
se  servir  de  ses  meubles,  à  les  examiner,  en  disant 
d'un  ton  qui ,  malheureusement ,  n'a  pu  être 
noté  : 

—  Pauvre  Ghapeloud  !... 

Enfin  sa  joie  et  sa  douleur  l'occupaient  tant , 


LES    CÉLIBATATRES.  213 

qu'il  ne  ressentit  aucune  peine  de  voir  donner  à 
un  autre  la  place  de  chanoine  ,  dans  laquelle  feu 
Chapeloud  espérait  avoir  Birotteau  pour  succes- 
seur. Mademoiselle  Gamard  ayant  pris  avec  plaisir 
le  vicaire  en  pension,  il  participa  dès-lors  à  toutes 
les  félicités  de  la  vie  matérielle  que  lui  vantait  le 
défunt  chanoine.  Incalculables  avantages!...  car, 
à  entendre  feu  M.  l'abbé  Chapeloud ,  aucun  de 
tous  les  prêtres  qui  habitaient  la  ville  de  Tours  ne 
pouvait  être  ,  sans  excepter  l'archevêque ,  l'objet 
de  soins  aussi  délicats  ,  aussi  minutieux  que  ceux 
prodigués  par  mademoiselle  Gamard  à  ses  deux 
pensionnaires. 

Les  premiers  mots  que  disait  le  chanoine  à  son 
ami ,  en  se  promenant  sur  le  mail ,  avaient  pres- 
que toujours  trait  au  succulent  dîner  qu'il  venait 
de  faire ,  et  il  était  bien  rare  que ,  pendant  les 
sept  promenades  de  la  semaine  ,  il  ne  lui  arrivât 
pas  de  dire  au  moins  quatorze  fois  : 

—  Cettepexcellente  fille  a,  certes,  pour  vocation 
le  service  ecclésiastique. 

—  Pensez  donc ,  disait  l'abbé  Chapeloud  à  Bi- 
rotteau ,  que  pendant  douze  années  consécutives, 
jamais  je  n'ai  manqué  de  linge  ,  ni  d'aubes,  ni  de 
surplis ,  ni  de  rabats.  Je  trouve  toujours  chaque 
chose  en  place  et  en  nombre  suffisant ,  tout  bien 
blanc,  en  bonne  odeur;  mes  meubles  frottés,  et 
toujours  si  bien  essuyés,  que,  depuis  long-temps, 
je  ne  connais  plus  la  poussière.  Avez-vous  vu  un 
grain  de  poussière  chez  moi?...  Jamais  !...  Puis  , 


214  SCÈ.AES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

le  bois  de  chauffrage  est  bien  choisi  ;  les  choses 
toutes  bonnes  ;  bref ,  il  semble  que  mademoiselle 
Gamard  ait  sans  cesse  un  œil  dans  ma  chambre, 
car  je  ne  me  souviens  pas  d'avoir  sonné  deux  fois, 
en  dix  ans,  pour  demander  quelque  chose!... 
Voilà  vivre  !...  N'avoir  rien  à  chercher,  pas  même 
ses  pantoufles  !...  Trouver  toujours  bon  feu, bonne 
table...  Enfin,  mon  soufflet  m'impatientait,  parce 
qu'il  avait  le  larynx  embarrassé...  Je  ne  m'en  suis 
pasplaintdeux  fois...  le  lendemain,  elle  m'a  donné 
un  très  joli  soufflet,  et  cette  paire  de  badines  avec 
lesquelles  vous  me  voyez  tisonner  !... 

Ces  paroles  accusaient  un  bonheur  fantastique 
pour  le  pauvre  vicaire ,  auquel  ses  rabats  et  ses 
aubes  faisaient  tourner  la  tête;  et  qui,  n'ayant  au- 
cun ordre  ,  oubliait  assez  fréquemment  de  com- 
mander son  dîner.  Aussi ,  soit  en  quêtant ,  soit  en 
disant  la  messe,  quand  il  apercevait  mademoiselle 
Gamard  à  Saint-Gatien  ,  jamais  il  ne  manquait  de 
lui  jeter  un  regard  doux  et  bienveillant,  comme 
sainte  Thérèse  pouvait  en  jeter  au  ciel. 

Enfin  y  le  bien-être  que  désire  toute  créature 
et  qu'il  avait  si  souvent  rêvé,  lui  était  échu  !... 
Cependant,  comme  il  est  difficile  même  à  un  prêtre 
de  vivre  sans  un  dada,  depuis  dix-huit  mois, 
l'abbé  Birotteau  avait  remplacé  ses  deux  passions 
satisfaites  par  le  souhait  d'un  canonicat.  Le  titre 
de  chanoine  était  devenu  pour  lui  ce  que  doit  être 
la  pairie  pour  un  ministre  plébéien.  Aussi ,  la  pro- 
babilité de  sa  nomination ,  les  espérances  qu'on 


LES    CÉLIBATAIRES.  215 

venait  de  lui  donner  chez  madame  de  Listomère, 
lui  tournaient-elles  si  bien  la  tête  qu'il  ne  se  rap- 
pela d'y  avoir  oublié  son  parapluie  qu'en  arrivant 
à  la  porte  de  sa  maison...  Peut-être  même  sans  la 
pluie  qui  tombait  alors  à  torrens ,  ne  s'en  serait-il 
pas  souvenu ,  tant  il  était  absorbé  par  le  plaisir 
avec  lequel  il  rabâchait  en  lui-même  tout  ce  que 
lui  avaient  dit ,  au  sujet  de  sa  promotion,  les  per- 
sonnes de  la  société  de  madame  de  Listomère , 
vieille  dame  chez  laquelle  il  allait  passer  la  soirée 
du  mercredi. 

Le  vicaire  sonna  vivement  comme  pour  dire  à 
la  servante  de  ne  pas  le  faire  attendre  ;  puis  il  se 
serra  dans  le  coin  de  la  porte  ,  afin  de  se  laisser 
arroser  le  moins  possible,  mais  l'eau  qui  tombait 
du  toit  coula  précisément  sur  le  bout  de  ses  sou- 
liers ,  et  le  vent  poussa  par  moment  sur  lui  cer- 
taines bouffées  de  pluie  semblables  à  des  douches. 
Alors,  après  avoir  calculé  le  temps  nécessaire  pour 
sortir  de  la  cuisine  et  venir  tirer  le  cordon  placé 
sous  la  porte  ,  il  sonna  de  nouveau  et  de  manière  à 
produire  un  carillon  assez  significatif. 

—  Ils  ne  peuvent  pas  être  tous  sortis  !.. .  se  dit- 
il  en  n'entendant  aucun  mouvement  dans  l'inté- 
rieur. Et  pour  la  troisième  fois  il  recommença  sa 
sonnerie  ,  qui  retentit  si  aigrement  dans  la  maison 
et  fut  si  bien  répétée  par  tous  les  échos  de  la  ca- 
thédrale ,  qu'à  ce  factieux  tapage  il  était  impossi- 
ble de  ne  pas  se  réveiller. 

Aussi  quelques  instans  après  ,  il  n'entendit  pas 


^16  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVER. 

sans  un  certain  plaisir  mêlé  d'humeur,  les  sabots 
de  la  servante  qui  claquaient  sur  le  petit  pavé  cail- 
louteux dont  la  maison  était  bordée  ;  mais  les  pei- 
nes du  podagre  ne  finirent  pas  aussitôt  qu'il  le 
croyait,  car  au  lieu  de  tirer  le  cordon  ,  Marianne 
fut  obligée  d'ouvrir  la  serrure  avec  la  grosse  clef 
et  de  défaire  les  verrous. 

—  Comment  me  laissez-vous  sonner  trois  fois 
par  un  temps  pareil  ?. ..  dit-il  à  la  servante. 

— Mais,  monsieur,  vous  voyez  bien  que  la  porte 
était  fermée.  Tout  le  monde  est  couché  depuis 
long-temps  ;  les  trois  quarts  de  dix  heures  sont 
sonnés,  et  mademoiselle  aura  cru  que  vous  n'étiez 
pas  sorti... 

—  Mais  vous  m'avez  bien  vu  partir,  vous  !... 
D'ailleurs  mademoiselle    sait  bien  que  tous  les 
mercredis  je  vais  chez  madame  deListomère... 

—  Ma  foi  !  monsieur,  j'ai  fait  ce  que  mademoi- 
selle m'a  commandé  de  faire. ..répondit  Marianne 
en  refermant  la  porte. 

Ces  paroles  portèrent  à  l'abbé  Birotteauuncoup  , 
qui  lui  fut  d'autant  plus  sensible  que  sa  rêverie 
l'avait  rendu  complètement  heureux.  Il  se  tut,  suivit 
Marianne  à  la  cuisine  pour  y  prendre  son  bou- 
geoir, qu'il  supposait  y  avoir  été  mis.  Mais  ,  au 
lieu  d'entrer  dans  la  cuisine,  Marianne  mena  l'abbé 
chez  lui  y  où  le  vicaire  aperçut  son  bougeoir  sur 
une  table  qui  se  trouvait  à  la  porte  du  salon  rouge, 
dans  une  espèce  d'antichambre  formée  par  le  pal- 
lier de  l'escalier  auquel  le  défunt  chanoine  avait 


LES    CÉLIBATAIRES.  217 

adapté  une  grande  clôture  vitrée.  Muet  de  sur- 
prise ,  il  entra  promptement  dans  sa  chambre  ;  et, 
n'y  voyant  pas  briller  le  feu  delà  cheminée  ,  il  ap- 
pela Marianne,  qui  n'avait  pas  encore  eu  le  temps 
de  descendre  : 

—  Vous  ne  m'avez  donc  pas  allumé  de  feu  ? 
dit-il. 

—  Pardon,  monsieur  l'abbé,  répondit-elle.  Il 
se  sera  éteint, 

M.  Birotteau  regardant  de  nouveau  le  foyer, 
s'assura  que  le  feu  était  resté  couvert  depuis  le 
matin. 

—  J'ai  besoin  de  me  sécher  les  pieds,  reprit-il, 
faites-moi  du  feu... 

Marianne  obéit  avec  la  promptitude  d'une  per- 
sonne qui  avait  envie  de  dormir.  Tout  en  cher- 
chant lui-même  ses  pantoufles  qu'il  ne  trouvait 
pas  au  milieu  de  son  tapis  de  lit,  comme  elles  y 
étaient  jadis  ,  l'abbé  fit  sur  la  manière  dont  Ma- 
rianne était  habillée  certaines  observations  par 
lesquelles  il  lui  fut  démontré  qu'elle  ne  sortait  pas 
de  son  lit ,  comme  elle  le  lui  avait  dit.  Alors,  il  se 
souvint  que  ,  depuis  environ  quinze  jours ,  il  était 
sevré  de  tous  ces  petits  soins  qui  lui  avaient  rendu 
la  vie  si  douce  pendant  dix-huit  mois.  Or,  comme 
la  nature  des  esprits  étroits  les  porte  à  deviner 
les  petites  choses ,  il  se  livra  soudain  à  de  très- 
grandes  réflexions  sur  ces  quatre  événemens , 
imperceptibles  pour  tout  autre ,  mais  qui ,  pour 
lui,  constituaient  quatre  catastrophes;  car  il  s'a- 

TOME   III.  ?9 


^Î8  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

gissait  évidemment  de  la  perte  entière  de  son  bon- 
heur, dans  l'oubli  des  pantoufles ,  dans  le  men- 
songe de  Marianne  à  l'endroit  du  feu ,  dans  le 
transport  insolite  de  son  bougeoir  sur  la  table  de 
l'antichambre  ,  et  dans  la  station  forcée  qu'on  lui 
avait  ménagée ,  par  la  pluie ,  sur  le  seuil  de  la 
porte. 

Aussi ,  quand  la  flamme  eut  brillé  dans  le  foyer, 
quand  sa  lampe  de  nuit  fut  allumée ,  et  que  Ma- 
rianne l'eût  quitté  sans  lui  demander ,  comme  elle 
Je  faisait  jadis  : 

—  Monsieur  a- 1- il  encore  besoin  de  quelque 
chose  ? 

L'abbé  Birotteau  se  laissa  doucement  aller  dans 
la  belle  et  ample  bergère  de  son  défunt  ami;  mais 
le  mouvement  par  lequel  il  y  tomba  eut  quelque 
chose  de  triste.  Le  bon  homme-  semblait  accablé 
sous  le  pressentiment  d'un  affreux  malheur ,  et  il 
tourna  successivement  ses  yeux  sur  le  beau  cartel, 
sur  la  commode,  sur  les  sièges,  les  rideaux,  les 
tapis  ,  le  lit  en  tombeau  ,  le  bénitier ,  le  crucifix , 
sur  une  Vierge  du  Valentin  ,  sur  un  Christ  de  Le- 
brun ,  enfin  sur  tous  les  accessoires  de  cette  cham- 
bre ;  et  l'expression  de  sa  physionomie  trahissait 
les  douleurs  du  plus  tendre  adieu  qu'un  amant  ait 
jamais  fait  à  sa  maîtresse ,  ou  un  vieillard  aux  ar- 
bres qu'il  a  plantés. 

En  effet,  il  venait  de  reconnaître ,  un  peu  tard 
à  la  vérité ,  les  signes  d'une  persécution  sourde 
exercée  sur  lui  depuis  environ  trois  mois  par  ma- 


LES    CÉLIBATAIRES;  219 

demoiselle  Gamard ,  dont  les  mauvaises  intentions 
eussent  sans  doute  été  beaucoup  plus  tôt  devinées 
par  un  homme  d'esprit  ;*  car  les  vieilles  filles  ont 
toutes  un  certain  talent  pour  accentuer  les  actions 
et  les  mots  que  la  haine  leur  suggère.  Elles  égra- 
tignent  à  la  manière  des  chats  ;  et  non  seulement 
elles  blessent ,  mais  elles  éprouvent  du  plaisir  à 
blesser ,  et  à  faire  voir  à  leur  victime  qu'elles  l'ont, 
blessée. 

Aussitôt ,  avec  cette  sagacité  questionneuse  que 
contractent  les  prêtres  habitués  à  diriger  la  con- 
science des  vieilles  femmes  et  à  creuser  des  riens 
au  fond  du  confessionnal ,  l'abbé  Birotteau  se  mit 
à  établir ,  comme  s'il  s'agissait  d'une  controverse 
religieuse ,  la  proposition  suivante  : 

—  En  admettant  que  mademoiselle  Gamard 
n'ait  plus  songé  à  la  soirée  de  madame  de  Listo- 
mère  ;  que  Marianne  ait  oublié  de  faire  mon  feu  ; 
que  l'on  m'ait  cru  rentré  ;  comme  j'ai  descendu  ce 
matin  ,  et  moi-même  /-...,  MON  BOUGEOIR  !!!... 
il  est  impossible  que  mademoiselle  Gamard  ,  en  le 
voyant  dans  son  salon ,  ait  pu  me  supposer  couché. . . 
Ergo  /. ..  mademoiselle  Gamard  a  voulu  me  laisser 
à  la  porte  par  la  pluie  ;  et ,  en  faisant  remonter 
mon  bougeoir  chez  moi ,  elle  a  eu  l'intention  de 
me  faire  comprendre... 

—  Quoi?...  dit-il  tout  haut,  emporté  par  la 
gravité  des  circonstances,  en  se  levant  pour  quitter 
ses  habits  mouillés ,  prendre  sa'robe  de  chambre 
et  se  coiffer  de  nuit. 


!2âQ  SCÈNES    BE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Puis  ,  il  alla  de  son  lit  a  la  cheminée ,  en  ges- 
ticulant et  lançant  sur  des  tons  différens  les  phra- 
ses suivantes  ,  qui  toutes  furent  terminées  d'une 
voix  de  fausset  comme  pour  remplacer  .des  points 
d'interjection. 

—  Que  diable  lui  ai-je  fait?...  Pourquoi  m'en 
veut-elle?...  Marianne  n'a  pas  dû  oublier  mon 
feu  !...  C'est  elle  qui  lui  aura  dit  de  ne  pas  l'allu- 
mer !...  Il  faudrait  être  un  enfant  pour  ne  pas  s'a- 
percevoir, au  ton  et  aux  manières  qu'elle  prend 
avec  moi ,  que  j'ai  eu  le  malheur  de  lui  déplaire... 
Jamais  il  n'est  arrivé  rien  de  pareil  à  Chapeloud... 
Il  me  sera  impossible  de  vivre  au  milieu  des  tour- 
mens  que...  A  mon  âge  !... 

Il  se  coucha  dans  l'espoir  d'éclaircir  le  lende- 
main matin  la  cause  de  la  haine  qui  devait  détruire 
à  jamais  ce  bonheur  dont  il  avait  joui  pendant  une 
douzaine  de  mois  après  l'avoir  si  long-temps  dé- 
siré. Mais  les  secrets  motifs  du  sentiment  que 
mademoiselle  Gamard  lui  portait  devaient  lui  être 
éternellement  inconnus,  non  qu'ils  fussent  difficiles 
à  deviner ,  mais  parce  que  le  pauvre  homme  man- 
quait de  cette  bonne  foi  avec  laquelle  les  grandes 
âmes  et  les  fripons  savent  réagir  sur  eux-mêmes  et 
se  juger.  Il  n'y  a  qu'un  homme  de  génie  ou  un 
intrigant  qui  se  disent  :  —  J'ai  eu  tort  !...  parce 
que  l'intérêt  et  le  talent  sont  les  seuls  conseillers 
consciencieux  et  lucides.  Or,  l'abbé  Birotteau, 
dont  la  bonté  allait  jusqu'à  la  bêtise  ,  dont  l'ins- 
truction n'était  en  quelque  sorte  que  plaquée  à 


LES    CÉLIBATAIRES.  221 

force  de  travail ,  qui  n'avait  aucune  expérience 
du  monde  ni  de  ses  mœurs ,  et  qui  vivait  entre  la 
messe  et  le  confessionnal ,  grandement  occupé  de 
décider  les  cas  de  conscience  les  plus  légers  ,  puis- 
qu'il était  le  confesseur  de  deux  pensionnats  de 
jeunes  filles ,  l'abbé  Birotteau  pouvait  être  consi- 
déré comme  un  grand  enfant ,  auquel  la  majeure 
partie  des  idées  sociales  était  complètement  étran- 
gère. Seulement,  l'égoïsme  naturel  à  toutes  les 
créaiures  humaines,  renforcé  par  l'égoïsme  parti- 
culier au  prêtre  ,  et  par  celui  de  la  vie  étroite  que 
l'on  mène  en  province ,  s'était  insensiblement  dé- 
veloppé chez  lui ,  sans  qu'il  s'en  doutât. 

Si  quelqu'un  eût  pu  trouver  assez  d'intérêt  à 
fouiller  l'ame  du  vicaire ,  pour  lui  démontrer  que, 
dans  les  infiniment  petits  détails  de  son  existence  , 
et  dans  les  devoirs  extrêmement  minimes  de  sa 
vie  privée,  il  manquait  essentiellement  de  ce  dé- 
vouement dont  il  croyait  faire  profession,  il  se 
serait  puni  lui-même,  et  se  serait  mortifié  de  bonne 
foi  ;  mais  ceux  que  nous  offensons ,  même  à  notre 
insu ,  nous  tiennent  peu  compte  de  notre  inno- 
cence ,  savent  se  venger  ;  et  Birotteau  ,  tout  faible 
qu'il  était ,  dut  être  soumis  aux  effets  de  cette 
grande  justice  distributive  ,  qui  va  toujours  char- 
geant le  monde  d'exécuter  ses  arrêts ,  nommés , 
par  les  niais  ,  Les  malheurs  de  la  vie. 

Il  y  eut  cette  différence  entre  feu  l'abbé  Gha- 
peloud  et  le  vicaire,  que  l'un  était  un  égoïste  adroit 
et  spirituel,  et  l'autre  un  franc  et  maladroit  égoïste. 

i9- 


22!2  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

En  effet,  lorsque  l'abbé  Ghapeloud  vint  se  met- 
tre en  pension  chez  mademoiselle  Gamard,  il  jugea 
parfaitement  le  caractère  de  son  hôtesse.  Le  con- 
fessionnal lui  ayant  appris  à  connaître  tout  ce  que 
le  malheur  de  se  trouver  en  dehors  de  la  société , 
met  d'amertume  au  cœur  d'une  vieille  fille,  il  avait 
calculé  sagement  sa  conduite  chez  mademoiselle 
Gamard.  Elle  avait  à  cette  époque  trente-huit  ans, 
et  gardait  encore  quelques  prétentions  ,  qui ,  chez 
ces  discrètes  personnes ,  se  changent  plus  tard  en 
réserve  et  en  haute  estime  d'elles-mêmes.  Or,  le 
chanoine  comprit  que ,  pour  bien  vivre  avec  son 
hôtesse  ,  il  ne  fallait  lui  accorder  d'attentions  et 
de  soins ,  que  ce  qu'il  pouvait  lui  en  conserver 
toujours.  Alors  il  ne  laissa  s'établir  entre  elle  et 
lui  que  les  points  de  contact  strictement  ordonnés 
par  la  politesse ,  et  ceux  qui  doivent  exister  entre 
des  personnes  vivant  sous  le  même  toit.  Ainsi , 
quoique  l'abbé  Troubert  et  lui ,  fissent  régulière- 
ment trois  repas  par  jour,  il  s'était  abstenu  de  pa- 
raître au  déjeûner,  en  habituant  mademoiselle 
Gamard  à  le  lui  envoyer  dans  son  lit  ;  puis ,  il  avait 
évité  les  ennuis  du  souper  en  prenant  tous  les 
soirs  du  thé  dans  les  maisons  où  il  allait  passer 
ses  soirées  ;  et ,  alors ,  il  voyait  rarement  son  hô- 
tesse ,  à  un  moment  de  la  journée  autre  que  celui 
du  dîner  ;  mais  il  venait  toujours  quelques  instaris 
avant  l'heure  sacramentelle. 

Or ,  durant  cette  espèce  de  visite  polie ,  il  lui 
avait  fait;   pendant  les  douze  années  qu'il  passa 


LES    CÉLIBATAIRES.  bllZ 

sous  sou  toit ,  les  mêmes  questions ,  en  obtenant 
d'elle  les  mêmes  réponses.  Leur  conversation  rou- 
lait sur  la  manière  dont  mademoiselle  Gamard 
avait  dormi  durant  la  nuit,  dont  elle  avait  déjeuné; 
puis,  sur  l'air  de  son  visage,  sur  l'hygiène  néces- 
saire à  sa  personne ,  sur  le  temps  qu'il  faisait ,  ou 
la  durée  des  offices ,  les  incidens  de  la  messe  , 
enfin  sur  la  santé  de  tel  ou  tel  prêtre.  Puis ,  pen- 
dant le  dîner,  il  procédait  toujours  par  des  flat- 
teries indirectes,  allant  sans  cesse  de  la  qualité 
d'un  poisson,  du  bon  goût  des  assaisonnemens  ou 
des  qualités  d'une  sauce ,  aux  qualités  de  made- 
moiselle Gamard ,  et  à  ses  vertus  de  maîtresse  de 
maison ,  sûr  de  caresser  toutes  les  vanités  de  la 
vieille  fille  en  vantant  l'art  avec  lequel  étaient 
faites  les  confitures,  les  cornichons,  les  conserves, 
les  pâtés,  et  autres  inventions  gastronomiques. 

Enfin,  jamais  le  rusé  chanoine  n'était  sorti  du 
salon  jaune  de  son  hôtesse,  sans  dire  que  dans 
aucune  maison  de  Tours  on  ne  prenait  du  café 
aussi  bon  que  celui  qu'il  venait  d'y  déguster. 

Grâce  à  cette  parfaite  entente  du  caractère  de 
mademoiselle  Gamard ,  et  à  cette  science  d'exis- 
tence professée  pendant  douze  années  par  le  cha- 
noine, il  n'y  eut  j  amais  matière  à  discuter  le  moindre 
point  de  discipline  intérieure;  et  l'abbé  Chapeloud, 
ayant  tout  d'abord  reconnu  les  angles ,  les  aspéri- 
tés ,  le  rêche  de  cette  vieille  fille ,  avait  réglé 
l'action  des  tangentes  nécessaires  entre  leurs  per- 
sonnes ,  de  manière  à  obtenir  d'elle  toutes  les 


2M  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

concessions  dont  il  avait  besoin  pour  le  bonheur 
et  la  tranquillité  de  sa  vie.  Aussi ,  mademoiselle 
Gamard  disait-elle  que  l'abbé  Chapeloud  était  un 
homme  très  aimable  ,  extrêmement  facile  à  vivre. 

Quant  à  l'abbé  Troubert ,  la  dévote  n'en  disait 
absolument  rien,  parce  qu'il  était  complètement 
entré  dans  le  mouvement  de  sa  vie  comme  un  sa- 
tellite dans  l'orbite  de  sa  planète  ;  et  il  était  de- 
venu pour  elle  une  sorte  de  créature  intermédiaire 
entre  les  individus  de  l'espèce  humaine  et  ceux  de 
l'espèce  canine  ;  car  il  se  trouvait  classé  dans  son 
cœur  immédiatement  avant  la  place  destinée  aux 
amis  et  celle  occupée  par  un  gros  carlin  poussif 
qu'elle  aimait  tendrement.  Elle  le  gouvernait  en- 
tièrement^ et  la  promiscuité  de  leurs  intérêts  était 
si  grande,  que  bien  des  personnes  ,  parmi  celles 
dont  mademoiselle  Gamard  faisait  sa  société,  pen- 
saient que  l'abbé  Troubert ,  ayant  des  vues  sur  la 
fortune  de  la  vieille  fille ,  se  l'était  insensiblement 
attachée  par  cette  continuelle  patience  ;  et ,  néan- 
moins ,  la  dirigeait  d'autant  mieux  qu'il  paraissait 
lui  obéir  ,  sans  laisser  apercevoir  en  lui  le  moin- 
dre désir  de  la  gouverner. 

Lorsque  l'abbé  Chapeloud  mourut ,  la  vieille 
fille  ,  voulant*  un  pensionnaire  de  mœurs  douces  , 
avait  pensé  naturellement  au  vicaire.  Le  testament 
du  chanoine  n'étant  pas  connu  ,  elle  avait  médité 
d'en  donner  le  logement  à  son  bon  abbé  Troubert, 
qu'elle  trouvait  fort  mal  aurez-de-chaussée.  Mais 
quand  M.  Birotteau  vint  stipuler  avec  elle  les  con~ 


LES    CÉLIBATAIRES.  225 

ventions  chirographaires  de  sa  pension  ,  elle  le  vit 
si  fort  épris  de  eet  appartement  pour  lequel  il 
avait  nourri  si  long-temps  des  désirs  dont  il  pou- 
vait dès-lors  avouer  la  violence  ,  qu'elle  n'osa  seu- 
lement pas  lui  parler  de  l'abbé  Troubert ,  et  fit 
céder  l'affection  aux  exigences  de  son  intérêt.  Pour 
consoler  son  bien-aimé  chanoine ,  elle  remplaça 
les  larges  briques  blanches  de  Château-Renaud , 
dont  son  appartement  était  carrelé,  par  un  par- 
quet en  point  de  Hongrie,  et  reconstruisit  sa  che- 
minée qui  fumait. 

L'abbé  Birotteau  avait  vu  pendant  douze  ans  son 
ami  Chapeîoud  ,  sans  avoir  jamais  eu  la  pensée  de 
chercher  d'où  procédait  son  extrême  circonspec- 
tion dans  ses  rapports  avec  mademoiselle  Gamard. 
Or  ,  en  venant  demeurer  chez  elle ,  il  était  à  peu 
près  dans  la  situation  d'un  amant  sur  le  point  d'ê- 
tre heureux  :  il  avait  les  yeux  éblouis  de  son  bon- 
heur ;  et  alors  ,  quand  il  n'eût  pas  été  déjà  natu- 
rellement aveugle  d'intelligence,  il  lui  eût  été 
impossible  de  juger  mademoiselle  Gamard  ,  et  de 
réfléchir  sur  la  mesure  qu'il  devait  mettre  dans  ses 
rapports  journaliers  avec  elle. 

Mademoiselle  Gamard,  vue  de  loin,  et  à  travers 
le  prisme  des  félicités  matérielles  qu'il  avait  rêvé 
de  goûter  près  d'elle ,  lui  semblait  une  créature 
parfaite,  une  chrétienne  accomplie,  une  personne 
essentiellement  charitable ,  le  type  de  la  femme 
de  l'évangile,  la  femme  sage  ,  décorée  de  ces  ver- 
tus humbles  et  modestes  qui  répandent  sur  la  vie 


226  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

un  parfum  céleste.  Aussi,  avec  tout  l'enthousiasme 
d'un  homme  qui  parvient  à  un  hut  long-temps 
souhaité,  avec  la  candeur  d'un  enfant,  et  la  niaise 
étourderie  d'un  vieillard  sans  expérience  des  cho- 
ses du  monde  ,  il  entra  dans  la  vie  de  mademoi- 
selle Gamard,  comme  une  mouche  se  prend  dans 
la  toile  d'une  araignée.  Ainsi ,  le  premier  jour  où 
il  vint  dîner  et  souper  chez  la  vieille  fille ,  il  fut 
retenu  dans  son  salon  par  le  désir  de  faire  con- 
naissance avec  elle  ,  aussi  bien  que  par  cet  inex- 
plicable embarras  qui  gêne  souvent  les  gens  timi- 
des, ou  leur  fait  craindre  d'être  impolis  en  inter- 
rompant une  conversation  pour  sortir ,  et  il  y 
resta  pendant  toute  la  soirée. 

Une  autre  vieille  fille,  amie  de  Birotteau,  nom- 
mée mademoiselle  Salomon  de  Villenoix ,  étant 
venue  le  voir  ,  mademoiselle  Gamard  eut  la  joie 
d'organiser  chez  elle  une  partie  de  boston  ,  et  le 
vicaire  trouva  ,  en  se  couchant ,  qu'il  avait  passé 
une  soirée  très  agréable. 

Ne  connaissant  encore  que  fort  légèrement  ma- 
demoiselle Gamard  et  l'abbé  Troubert ,  il  n'aper- 
çut que  la  superficie  de  leurs  caractères,  car  peu 
de  personnes  montrent  tout  d'abord  leurs  défauts 
à  nu  ;  et  généralement,  chacun  tâche  de  se  donner- 
une  écorce  attrayante.  L'abbé  Birotteau  conçut 
donc  le  charmant  projet  de  consacrer  ses  soirées 
à  mademoiselle  Gamard,  au  lieu  d'aller  les  passer 
au  dehors. 

Or,  l'hôtesse  avait,  depuis  quelques  années, 


LES    CÉLIBATAIRES.  227 

enfanté  un  désir  qui  se  reproduisait  plus  fort  tous 
les  jours.  Ce  désir  ,  que  forment  les  vieillards  et 
mêmes  les  jolies  femmes  ,  était  devenu  chez  elle 
une  passion  semblable  à  celle  de  Birotteau  pour 
l'appartement  de  son  ami  Chapeloud ,  et  il  tenait 
au  cœur  de  la  vieille  fille  par  tous  les  sentimens 
d'orgueil  et  d'égoïsme ,  d'envie  et  de  vanité  qui 
préexistent  chez  tous  les  gens  du  monde ,  car  il 
suffit  d'étendre  un  peu  le  cercle  étroit  au  fond  du- 
quel vont  agir  ces  personnages 7  pour  trouver  la 
raison  coëfficiente  des  événemens  qui  arrivent 
dans  les  sphères  les  plus  élevées  de  la  société. 

Mademoiselle  Gamard  passait  alternativement 
ses  soirées  dans  six  ou  huit  maisons  différentes  ; 
et ,  soit  que ,  regrettant  d'être  obligée  d'aller  cher- 
cher le  monde ,  elle  se  crût  en  droit ,  à  son  âge , 
d'en  exiger  quelque  retour  ;  soit  que  son  amour- 
propre  eût  été  froissé  de  ne  point  avoir  de  société 
à  elle  ;  soit  enfin  que  sa  vanité  désirât  les  compli- 
mens  et  les  avantages  dont  elle  voyait  jouir  ses 
amies  ;  toute  son  ambition  était  de  rendre  son  sa- 
lon le  point  d'une  réunion  vers  laquelle  chaque 
soir  un  certain  nombre  de  personnes  se  dirigeas- 
sent avec  plaisir!...  Avec  plaisir!... 

Or ,  quand  Birotteau  et  son  amie  mademoiselle 
Salornon  eurent  passé  quelques  soirées  chez  elle, 
en  compagnie  du  fidèle  et  patient  abbé  Troubert; 
un  soir  ,  en  sortant  de  Saint-Gatien  ,  elle  dit  aux 
bonnes  amies ,  dont  elle  se  considérait  comme  l'es- 
clave jusqu'alors,  que  les  personnes  qui  désiraient 


^28  SCENES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

la  voir ,  pouvaient  bien  venir  une  fois  par  semaine 
chez  elle  ;  et  qu'étant  déjà  réunis  en  nombre  suffi- 
sant pour  faire  une  partie  de  boston ,  elle  ne  pou- 
vait pas  laisser  seul  M.  l'abbé  Birotteau  ,  son  nou- 
veau pensionnaire;  et  que  mademoiselle  Salomon 
n'avait  pas  encore  manqué  une  seule  soirée  de  la 
semaine  à  venir,  et  qu'elle  se  devait  à  ses  amis, 
et  que...  et  que...  etc. ,  etc.. 

Ses  paroles  furent  d'autant  plus  humblement 
altières  et  abondamment  doucereuses ,  que  made- 
moiselle Salomon  de  Villenoix  appartenant  à  la 
société  la  plus  aristocratique  de  Tours,  elle  triom- 
phait de  l'avoir  chez  elle ,  quoique  mademoiselle 
Salomon  y  vint  uniquement  par  amitié  pour  le 
vicaire. 

Mademoiselle  Gamard  se  vit  donc,  grâce  à 
l'abbé  Birotteau,  sur  le  point  de  faire  réussir  son 
grand  dessein  de  former  une  société  qui  pût  deve- 
nir aussi  nombreuse ,  aussi  agréable  que  l'étaient 
celles  de  madame  de  Listomère,  de  mademoiselle 
Merlin  de  la  Blottière  ,  ou  autres  dévotes  en  pos- 
session de  recevoir  la  société  pieuse  de  Tours. 

Mais  l'abbé  Birotteau  fit  avorter  l'espoir  de  ma- 
demoiselle Gamard. 

Or,  si  tous  ceux  qui  dans  leur  vie  sont  parvenus 
à  jouir  d'un  bonheur  souhaité  long-temps  ,  ont 
compris  la  joie  que  put  avoir  le  vicaire  en  se  cou- 
chant dans  le  lit  de  Chapeîoud,  ils  devront  aussi 
prendre  une  légère  idée  du  chagrin  que  made- 


LES    CÉLIBATAIRES.  !229 

moiselle  Gamard  ressentit  au  renversement  de  son 
plan  favori. 

Après  avoir  pendant  six  mois  accepté  son  bon- 
heur assez  patiemment,  Birotteau  déserta,  en- 
traînant avec  lui  mademoiselle  Salomon.  Or  , 
comme  malgré  des  efforts  inouïs,  l'ambitieuse  Ga- 
mard avait  à  peine  recruté  cinq  à  six  personnes  , 
et  qu'il  en  fallait  au  moins  quatre  pour  constituer 
un  boston  ,  elle  fut  forcée  de  faire  amende  hono- 
rable et  de  retourner  chez  ses  anciennes  amies  , 
car  les  vieilles  filles  se  trouvent  en  trop  mauvaise 
compagnie  avec  elles-mêmes  pour  ne  pas  recher- 
cher les  agrémens  équivoques  de  la  société. 

La  cause  de  la  désertion  est  facile  à  concevoir. 
Quoique  le  vicaire  fût  un  de  ceux  auxquels  le  pa- 
radis doit  un  jour  appartenir  en  vertu  de  l'arrêt  : 
Bienheureux  les  pauvres  d'esprit  !  il  ne  pouvait 
pas ,  comme  beaucoup  de  sots  ,  supporter  l'ennui 
que  causent  d'autres  sots.  Les  gens  sans  es- 
prit ressemblent  aux  mauvaises  herbes  qui  se 
plaisent  dan's  les  bons  terrains,  et  ils  aiment  d'au- 
tant plus  à  être  amusés  ,  qu'ils  s'ennuient  eux- 
mêmes.  L'incarnation  de  l'ennui  dont  ils  offrent 
ïe  mystère,  outre  le  besoin  qu'ils  éprouvent  à  per- 
pétuellement divorcer  avec  eux-mêmes ,  produit 
cette  passion  pour  le  mouvement,  ce  fanatisme  de 
locomotion,  ce  besoin  d'être  toujours  là  où  ils  ne 
sont  pas  ,  quUes  distingue  ,  ainsi  que  tous  les  êtres 
dépourvus  de  sensibilité  et  ceux  dont  la  desti- 
née est  manquée,  ou  qui  souffrent  par  leur  faute. 


230  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

Le  pauvre  abbé  Birotteau  ,  sans  même  avoir 
sondé  le  vide,  la  nullité ,  la  petitesse  des  idées  de 
mademoiselle  Gamard,  s'aperçut  un  peu  tard, 
pour  son  malheur,  de  ses  redites  éternelles ,  des 
défauts  qui  lui  étaient  communs  avec  toutes  les 
vieilles  filles  et  de  ceux  qu'elle  avait  en  propre. 
Le  mal  tranche  chez  autrui  si  vigoureusement  sur 
le  bien ,  qu'il  nous  frappe  souvent  la  vue  avant  de 
nous  blesser  ,  et  ce  phénomène  moral  justifierait 
au  besoin  la  pente  qui  nous  porte  plus  ou  moins 
vers  la  médisance  :  il  est  si  naturel  de  nous  plain- 
dre quand  nous  sommes  offensés ,  que  nous  de- 
vrions toujours  pardonner  le  bavardage  railleur 
dont  nos  ridicules  sont  l'objet,  et  ne  nous  éton- 
ner que  de  la  calomnie.  Mais  le  bon  vicaire  n'ayant 
pas  en  lui  des  qualités  qui  pussent  contraster  avec 
les  défauts  de  son  hôtesse ,  fut  obligé ,  pour  les 
reconnaître  et  pour  en  être  choqué ,  de  subir  la 
douleur,  ce  cruel  avertissement  donné  par  la  na- 
ture à  toutes  ses  créations. 

Or ,  presque  toutes  les  vieilles  filles  n'ayant  pas 
fait  plier  leur  caractère  et  leur  vie  devant  une  au- 
tre vie  et  d'autres  caractères ,  comme  l'exige  la 
destinée  de  la  femme,  ont  la  manie  de  vouloir  tout 
faire  plier  autour  d'elles  ;  et ,  chez  mademoiselle 
Gamard ,  ce  sentiment  dégénérait  en  despotisme  ; 
mais  ce  despotisme  ne  pouvait  se  prendre  qu'à  de 
petites  choses.  Ainsi,  entre  mille  exemples,  le  pa- 
nier de  fiches  et  de  jetons  qu'elle  posait  sur  la  ta- 
ble de  boston  pour  l'abbé  Birotteau  devait  rester 


LES    CÉLIBATAIRES.  28  î 

à  la  place  où  elle  l'avait  mis,  et  l'abbé  la  contrariait 
vivement  en  le  dérangeant,  ce  qui  arrivait  souvent. 

D'où  procédait  cette  susceptibilité  stupidement 
portée  en  toute  chose  ,  et  quel  en  était  le  but  ? 
c'est  ce  que  personne  n'eût  pu  dire, parce  que  ma- 
demoiselle Gamard  ne  le  savait  pas  elle-même. 
Or,  le  nouveau  pensionnaire ,  quoique  très-mou- 
ton de  sa  nature,  n'aimait  cependant  pas  plus 
que  les  brebis  à  sentir  trop  souvent  la  houlette  , 
surtout  lorsqu'elle  se  trouve  armée  de  pointes  ; 
aussi ,  ne  s'expliquant  pas  la  haute  patience  de 
l'abbé  Troubert,  il  voulut  se  soustraire  au  bonheur 
que  mademoiselle  Gamard  voulait  lui  assaisonner 
à  sa  manière ,  croyant  qu'elle  y  réussirait  aussi 
bien  qu'à  faire  des  confitures  ;  mais  le  malheureux 
s'y  prit  assez  maladroitement ,  par  suite  de  la  naï- 
veté de  son  caractère.  Cette  séparation  n'eût  donc 
pas  lieu  sans  bien  des  tiraillemens  et  de  petites  pi- 
coteries  auxquelles  l'abbé  Birotteau  s'efforça  de  ne 
pas  être  sensible. 

A  l'expiration  de  la  première  année  passée  sous 
le  toit  de  mademoiselle  Gamard ,  le  vicaire  avait 
repris  ses  anciennes  habitudes  en  retournant  deux 
jours  par  semaine  chez  madame  de  Listomère, 
deux  autres  jours  chez  mademoiselle  Salomon  ,  et 
passant  les  trois  autres  chez  mademoiselle  Merlin 
de  la  Blottière.  Ces  personnes  appartenaient  à  la 
partie  aristocratique  de  la  société  tourangelle,  où 
mademoiselle  Gamard  n'était  point  admise  ;  aussi , 
fut-elle  encore  plus  outragée  par  l'abandon  de 


232  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

l'abbé  Birotteau,  qui  lui  fit  sentir  son  peu  de  va- 
leur  ;  car  toute  espèce  de  choix  implique  un  mé- 
pris pour  ce  que  l'on  refuse. 

—  Monsieur  Birotteau  ne  nous  a  pas  trouvés 
assez  aimables...  dit  l'abbé  Troubert  aux  amis  de 
mademoiselle  Gamard,  lorsqu'elle  fut  obligée  de 
renoncer  à  ses  soirées.  C'est  un  homme  d'esprit , 
un  gourmet  ;  il  lui  faut  du  beau  monde ,  et  du  luxe , 
des  conversations  à  saillies  ,  les  médisances  de  la 
ville... 

Ces  paroles  amenaient  toujours  mademoiselle 
Gamard  à  se  justifier  aux  dépens  de  Birotteau. 

—  Il  n'a  pas  déjà  tant  d'esprit,  disait-elle,  et, 
sans  l'abbé  Chapeloud,  il  n'aurait  jamais  été  reçu 
chez  madame  de  Listomère.  Oh!  j'ai  bien  perdu 
en  perdant  l'abbé  Chapeloud.  Quel  homme  aima- 
ble ,  et  facile  à  vivre  ! . . .  Enfin  ,  pendan  t  douze  ans , 
je  n'ai  pas  eu  la  moindre  difficulté  ni  le  moindre 
désagrément  avec  lui  !... 

Mademoiselle  Gamard  fit  de  l'abbé  Birotteau  un 
portrait  si  peu  flatteur,  qu'il  passa  dans  cette  so- 
ciété bourgeoise  secrètement  ennemie  de  la  société 
aristocratique,  pour  un  homme  difficultueux  et 
très  difficile  à  vivre.  Puis  la  vieille  fille  eut,  pen- 
dant quelques  semaines ,  le  plaisir  de  s'entendre 
plaindre  par  ses  amies  ,  qui ,  sans  en  penser  un 
mot ,  lui  disaient  : 

—  Comment ,  vous  ,  si  douce  et  si  bonne  ,  etc. 

—  Consolez-vous  ,  ma  chère  mademoiselle  Ga- 
mard ,  vous  êtes  si  bien  connue ,  etc. 


LES    CÉLIBATAIRES.  %j?> 

Mais  toutes  ,  enchantées  d'éviter  une  soirée  par 
semaine  dans  le  cloître  ,  l'endroit  le  plus  désert , 
le  plus  sombre  et  le  plus  éloigné  du  centre  qu'il  y 
ait  à  Tours  ,  elles  bénissaient  le  vicaire. 

Entre  personnes  sans  cesse  en  présence,  la 
haine  et  l'amour  vont  toujours  croissant ,  car  on 
trouve  à  tout  moment  des  raisons  de  s'armer 
mieux ,  ou  de  se  haïr  davantage  ;  aussi ,  l'abbé  Bi- 
rotteau  devint-il  insupportable  à  mademoiselle 
Gamard.  Dix  -huit  mois  après  l'avoir  pris  en  pen- 
sion ,  au  moment  où  le  bon  homme ,  croyant  voir 
la  paix  du  contentement  dans  le  silence  de  la 
haine,  s'applaudissait  d'avec  su  bien  corder,  pour 
se  servir  de  son  expression ,  avec  la  vieille  fille , 
il  était  pour  elle  l'objet  dune  persécution  sourde 
et  d'une  vengeance  froidement  calculée.  Or,  comme 
le  pauvre  prêtre  avait  un  grand  fonds  d'indulgence, 
les  piqûres  d'épingle  par  lesquelles  mademoiselle 
Gamard  commença  l'attaque  ne  l'atteignirent  pas 
tout  d'abord,  et  il  lui  fallut  les  quatre  circonstances 
capitales  de  la  porte  fermée  ,  des  pantoufles  ou- 
bliées, du  manque  de  feu  ,  du  bougeoir  porté  chez 
lui?  pour  lui  révéler  cette  inimitié  terrible  dont  il 
n'apercevait  même  pas  encore  toutes  les  consé- 
quences. 

Tout  en  s'endormant ,  le  bon  vicaire  se  creusait 
donc ,  mais  inutilement ,  la  cervelle ,  et  certes  il  en 
trouvait  bien  vite  le  fond,  pour  s'expliquer  la  con- 
duite singulièrement  impolie  de  mademoiselle  Ga- 
mard. En  effet,  ayant  agi  jadis  très  logiquement 


234  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

en  obéissant  aux  lois  naturelles  de  son  égoïsme , 
il  lui  était  impossible  de  deviner  ses  torts  envers 
son  hôtesse  ;  car  l'intus-susception  des  âmes  et  le 
pouvoir  du  «  connais-toi  toi-même!...  »  compo- 
sent une  science  inconnue  aux  gens  médiocres. 

Les  choses  grandes  sont  simples  à  comprendre 
et  faciles  à  exprimer,  mais  les  petitesses  de  la  vie 
veulent  beaucoup  de  détails;  aussi,  les  événemens 
qui  constituent  en  quelque  sorte  l'avant-scène  de 
ce  drame  de  bas  étage ,  mais  où  les  sentimens 
dont  la  vie  humaine  est  agitée  ,  se  retrouvent  tout 
aussi  violens  que  s'ils  étaient  excités  par  de  grands 
intérêts ,  ont  exigé  cette  espèce  d'introduction , 
dont  il  était  difficile  à  un  historien  exact  de  res- 
serrer les  développemens  nécessaires. 

Le  lendemain  matin  ,  en  s'éveillant ,  Birotteau 
pensait  si  fortement  à  son  canonicat ,  que ,  ne  son- 
geant plus  aux  quatre  circonstances  dont  il  avait 
été  désespéré  la  veille ,  en  croyant  y  apercevoir 
les  pronostics  d'un  avenir  plein  de  malheurs ,  il 
sonna  pour  avertir  Marianne  de  son  réveil  et  la 
faire  venir  chez  lui;  car  il  n'était  pas  homme  à  se 
lever  sans  feu.  Puis ,  il  resta ,  selon  son  habitude , 
plongé  dans  les  rêvasseries  somnolescentes  pen- 
dant lesquelles  Marianne  avait  coutume  de  lui 
allumer  du  feu.  Une  demi-heure  s'étant  passée 
sans  que  Marianne  eût  paru ,  le  vicaire ,  à  moitié 
chanoine ,  allait  sonner  de  nouveau ,  quand  il 
laissa  le  cordon  de  sa  sonnette  en  entendant  le 
bruit  d'un  pas  dans  l'escalier.  En  effet ,  l'abbé 


LES    CÉLIBATAIRES.  2S5 

Troubert ,  ayant  frappé  discrètement  à  la  porte  , 
entra  sur  l'invitation  de  Birotteau. 

Cette  visite,  que  les  deux  abbés  se  faisaient  assez 
régulièrement  une  fois  par  mois  l'un  à  l'autre ,  ne 
surprit  point  le  vicaire.  Le  chanoine  s'étonna  ,  dès 
l'abord ,  que  Marianne  n'eût  pas  encore  fait  le  feu 
de  son  quasi-collègue  ;  il  ouvrit  une  fenêtre ,  ap- 
pela Marianne  d'une  voix  rude  ,  lui  dit  de  venir 
chez  M.  Birotteau  ;  puis  ,  se  retournant  vers  lui  : 

—  Si  mademoiselle  savait  que  vous  n'avez  pas 
de  feu!...  elle  la  gronderait  bien... 

Après  cette  phrase,  il  s'enquit  de  la  santé  de4son 
confrère ,  et  lui  demanda  d'une  voix  douce  s'il 
avait  quelques  nouvelles  récentes  qui  lui  fissent 
espérer  d'être  nommé  chanoine.  Le  vicaire  le  mit 
au  fait  de  ses  démarches,  et  lui  dit  naïvement 
quelles  étaient  les  personnes  auprès  desquelles 
madame  de  Listomère  agissait,  ne  sachant  pas  que 
Troubert  n'avait  jamais  su  pardonner  à  cette  dame 
de  ne  pas  l'avoir  admis  chez  elle ,  lui  l'abbé  Trou- 
bert, déjà  deux  fois  désigné  comme  vicaire-général 
du  diocèse. 

Il  était  impossible  de  rencontrer  deux  figures 
qui  offrissent  autant  de  contrastes  qu'en  présen- 
taient celles  de  ces  deux  abbés.  Troubert ,  grand 
et  sec,  avait  un  teint  jaune  et  bilieux;  tandis  que 
le  vicaire  était  ce  qu'on  appelle  familièrement 
grassouillet  ;  sa  figure ,  toute  ronde  et  rougeaude , 
peignait  sa  bonhomie  ;  mais  celle  de  Troubert  , 
longue  et  creusée  par  des  rides  profondes,  offrait, 


286  SCENES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

dans  certains  momens ,  une  expression  pleine 
d'ironie  ou  de  dédain  ;  il  fallait  cependant  l'exa- 
miner avec  attention  pour  découvrir  en  lui  ces 
deux  sentimens ,  car  il  restait  dans  un  calme  par- 
fait, abaissant  toujours  ses  paupières  sur  deux  yeux 
orangés  dont  le  regard  devenait  clair  et  perçant 
quand  il  le  voulait.  Du  reste ,  les  cheveux  roux  du 
chanoine  s'harmoniaient  avec  sa  physionomie. 
Demeurant  presque  toujours  perdu  dans  ses  mé- 
ditations ,  plusieurs  personnes  avaient  pu  d'abord 
le  croire  absorbé  par  une  haute  et  profonde  am- 
bition ;  mais  celles  qui  prétendaient  le  mieux  con- 
naître avaient  fini  par  détruire  cette  opinion  en  le 
montrant  abattu  sous  le  despotisme  de  made- 
moiselle Gamard ,  ou  presque  hébété  par  elle  et 
par  de  trop  longs  jeûnes.  Il  parlait  rarement,  ne 
riait  jamais;  seulement,  quand  il  lui  arrivait  d'être 
ému ,  il  lui  échappait  un  sourire  faible  qui  se  per- 
dait dans  les  plis  de  son  visage.  Birotteau  était ,  au 
contraire ,  tout  expansion ,  toute  franchise ,  aimant 
les  bons  morceaux,  et  s'amusant  de  tout  avec  sim- 
plicité. 

L'abbé  Troubert  causait,  à  la  première  vue,  un 
sentiment  de  terreur  involontaire ,  tandis  que  le 
vicaire  arrachait  un  sourire  doux  à  ceux  qui  le 
voyaient.  Quand  ,  à  travers  les  arcades  et  les  nefs 
de  Saint-Gatien  ,  le  haut  chanoine  marchait  d'un 
pas  solennel ,  le  front  incliné,  l'œil  sévère  ,  il  ex- 
citait le  respect  ;  sa  figure  cambrée  semblait  en 
harmonie  avec  les  voussures  jaunes  de  la  cathé- 


LES    CÉLIBATAIRES.  287 

drale  ;  les  plis  de  sa  soutane  avaient  quelque  chose 
de  monumental  digne  de  la  statuaire  ;  tandis  que 
le  bon  vicaire  y  circulait  sans  gravité  ,  trottait , 
piétinait,  en  paraissant  rouler  sûr  lui-même.  Ils 
avaient  néanmoins  une  ressemblance  ;  car ,  de 
même  que  l'air  ambitieux  de  Troubert,  en  donnant 
lieu  de  le  redouter,  avait  contribué  peut-être  à  le 
faire  condamner  au  rôle  insignifiant  de  simple 
chanoine ,  le  caractère  et  la  tournure  de  Birotteau 
semblaient  le  vouer  éternellement  au  vicariat  de 
la  cathédrale. 

Cependant  l'abbé  Troubert ,  arrivé  à  l'âge  de 
cinquante  ans  ,  avait  tout-à-fait  dissipé  par  la  me- 
sure de  sa  conduite,  par  l'apparence  d'un  manque 
total  d'esprit  et  par  sa  vie  toute  sainte,  les  craintes 
que  sa  capacité  soupçonnée  et  son  extérieur  avaient 
inspirées  à  ses  supérieurs.  Sa  santé  s'étant  même 
gravement  altérée  depuis  un  an  >  sa  prochaine 
élévation  au  vicariat-général  de  l'archevêché  pa- 
raissait probable.  Ses  compétiteurs  le  désignaient 
même  volontiers  ,  et  souhaitaient  sa  nomination , 
afin  de  pouvoir  mieux  préparer  la  leur  pendant  le 
peu  de  jours  qui  lui  seraient  accordés  par  sa  ma- 
ladie. Loin  d'offrir  les  mêmes  espérances,  le  triple 
menton  de  Birotteau  présentait  aux  concurrens 
qui  lui  disputaient  son  canonicat ,  les  symptômes 
d'une  santé  florissante  ,  et  sa  goutte  leur  parais- 
sait être ,  suivant  le  proverbe  ,  une  assurance  de 
longévité. 

L'abbé  Chapeloud  ,  homme  d'un  grand  sens,  et 


238  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

que  son  amabilité  avait  toujours  fait  rechercher 
par  les  gens  de  bonne  compagnie  et  par  les  diffé- 
rens  chefs  de  l'église  métropolitaine ,  s'était  tou- 
jours opposé  ,  mais  secrètement  et  avec  beaucoup 
desprit ,  à  l'élévation  de  l'abbé  Troubert.  Il  lui 
avait  même  très  adroitement  interdit  l'accès  de 
tous  les  salons  où  se  réunissait  la  meilleure  société 
de  Tours  ,  quoique  pendant  sa  vie  Troubert  l'eût 
traité  sans  cesse  avec  un  grand  respect ,  en  lui 
témoignant  dans  chaque  occasion  la  plus  haute 
déférence  ;  mais  cette  constante  soumission  n'avait 
pu  changer  l'opinion  du  défunt  chanoine ,  qui , 
pendant  sa  dernière  promenade ,  disait  encore  à 
Birotteau  : 

—  Défiez-vous  de  ce  grand  sec  de  Troubert  !.. . 
C'est  Sixte-Quint  réduit  aux  proportions  de  1  evê- 
ché!... 

Tel  était  l'ami ,  le  commensal  de  mademoiselle 
Gamard  ,  qui  venait ,  le  lendemain  même  du  jour 
où  elle  avait  pour  ainsi  dire  déclaré  la  guerre  au 
pauvre  Birotteau,  le  visiter  et  lui  donner  des  mar- 
ques d'amitié. 

—  Il  faut  excuser  Marianne!...  dit  le  chanoine 
en  la  voyant  entrer.  Je  pense  qu'elle  a  commencé 
par  venir  chez  moi.  Mon  appartement  est  très 
humide  ,  et  j'ai  beaucoup  toussé  pendant  toute  la 
nuit.,.  Vous  êtes  très  sainement  ici  !...  ajouta-t-il 
en  regardant  les  corniches. 

—  Oh  !  je  suis  ici  en  chanoine...  répondit  Bi- 
rotteau en  souriant. 


LES    CÉLIBATAIRES.  239 

—  Et  moi  en  vicaire...  répliqua  l'humble  prêtre. 

—  Oui ,  mais  vous  logerez  bientôt  à  l'archevê- 
ché î...  dit  le  vicaire  ,  voulant  que  tout  le  monde 
fût  heureux... 

—  Oh!...  ou  dans  le  cimetière...  Mais  que  la 
volonté  de  Dieu  soit  faite! 

Et  il  leva  les  yeux  au  ciel  par  un  mouvement  de 
résignation . 

—  Je  venais  ,  ajouta-t-il ,  vous  prier  de  me  prê- 
ter le  po ailler  des  évêques ,  il  n'y  a  que  vous  à 
Tours  qui  ayez  cet  ouvrage... 

—  Prenez-le  dans  la  bibliothèque  ! répondit 

Birotteau  que  la  dernière  phrase  du  chanoine  fit 
ressouvenir  de  toutes  les  jouissances  dont  il  était 
entouré. 

Le  grand  chanoine  passa  dans  la  bibliothèque , 
et  y  resta  pendant  le  temps  que  le  vicaire  mit  à 
s'habiller;  mais  la  cloche  du  déjeûner  se  fit  bien- 
tôt entendre ,  et  celui-ci ,  pensant  que  sans  la  vi- 
site de  Troubert ,  il  n'aurait  pas  eu  de  feu  pour  se 
lever  : 

—  C'est  un  bon  homme  !...  se  dit-il. 

Les  deux  prêtres  descendirent  ensemble  ,  armés 
chacun  d'un  énorme  in-folio  qu'ils  posèrent  sur 
une  des  consoles  de  la  salie  à  manger. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça?.,  demanda  d'une 
voix  aigre  mademoiselle  Gamard  en  s'adressant  à 
Birotteau;  j'espère  que  vous  ne  m'encombrerez 
pas  ma  salle  à  manger  de  vos  bouquins. 

—  Ce  sont  des  livres  dont  j'ai  besoin...  répon- 


240  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

dit  l'abbé  Troubert ,  et  monsieur  le  vicaire  a  la 
complaisance  de  me  les  prêter. 

—  J'aurais  dû  deviner  cela  ,  dit-elle  ,  car  mon- 
sieur Birotteau  ne  lit  pas  souvent  dans  ces  gros 
livres-là  ! . . . 

—  Comment  vous  portez-vous,  mademoiselle?., 
reprit  le  pensionnaire  d'une  voix  flûtée. 

—  Mais  pas  très  bien;  vous  êtes  cause  que  j'ai 
été  reveillée  hier  pendant  mon  premier  sommeil , 
et  toute  ma  nuit  s'en  est  ressentie... 

Ayant  dit  ,  mademoiselle  Gamard  s'assit  et 
ajouta  : 

—  Messieurs  ,  le  lait  va  se  refroidir... 
Stupéfait  d'être  si  aigrement  accueilli  par  son 

hôtesse  ,  quand  il  en  attendait  des  excuses  ,  mais 
effrayé ,  comme  le  sont  les  gens  timides  ,  par  la 
perspective  d'une  discussion ,  surtout  quand  ils  en 
sont  l'objet ,  le  pauvre  vicaire  s'assit  en  silence. 
Puis  ,  reconnaissant  dans  le  visage  de  mademoi- 
selle Gamard  les  symptômes  d'une  mauvaise  hu- 
meur apparente  ,  il  resta  constamment  en  guerre 
avec  sa  raison ,  qui  lui  ordonnait  de  ne  pas  souf- 
frir le  manque  d'égards  dont  son  hôtesse  était  cou- 
pable envers  lui ,  tandis  que  son  caractère  le  por- 
tait à  éviter  toute  querelle. 

En  proie  à  cette  angoisse  intérieure ,  Birotteau 
commença  par  examiner  sérieusement  les  grandes 
hachures  vertes  peintes  sur  le  gros  taffetas  ciré 
que ,  par  un  usage  immémorial  ,  mademoiselle 
Gamard  laissait  pendant  le  déjeûner  sur  la  table  , 


LES    CÉLIBATAIRES.  241 

sans  avoir  égard  aux  bords  usés  et  aux  nombreu- 
ses cicatrices  de  cette  couverture. 

Les  deux  pensionnaires  se  trouvaient  établis , 
chacun  dans  un  fauteuil  de  canne ,  en  face  l'un  de 
l'autre  ,  à  chaque  bout  de  cette  table  royalement 
carrée  ,  dont  l'hôtesse  occupait  le  centre  ,  assise 
sur  une  chaise  garnie  de  coussins  et  adossée  au 
poêle  de  la  salle  à  manger.  Cette  pièce  et  le  salon 
commun  étaient  situés  au  rez-de-chaussée  ,  sous 
la  chambre  et  le  salon  de  l'abbé  Birotteau. 

Lorsque  celui-ci  eut  reçu  de  mademoiselle  Ga- 
mard  sa  tasse  de  café  toute  sucrée  ,  il  fut  glacé  du 
profond  silence  dans  lequel  il  allait  accomplir 
l'acte  si  habituellement  gai  de  son  déjeuner;  et, 
n'osant  regarder  ni  la  figure  aride  de  Troubert ,  ni 
le  visage  menaçant  de  la  vieille  fille  ,  il  se  tourna 
par  contenance  vers  un  gros  carlin  chargé  d'em- 
bonpoint, qui,  couché  sur  un  coussin  près  du 
poêle  ,  n'en  bougeait  jamais,  trouvant  toujours  à 
sa  gauche  un  petit  plat  rempli  de  friandises  ,  et  à 
sa  droite  un  bol  rempli  d'eau  claire. 

—  Eh  bien  !  mon  mignon ,  lui  dit- il ,  tu  attends 
ton  café  ?. . . 

Ce  personnage ,  l'un  des  plus  importans  au  lo- 
gis ,  mais  peu  gênant  en  ce  qu'il  n'aboyait  plus  et 
laissait  la  parole  à  sa  maîtresse ,  leva  sur  Birotteau 
ses  petits  yeux  perdus  sous  les  plis  formés  dans  son 
masque  par  la  graisse ,  puis  les  referma  dédai- 
gneusement, 

Or  ,  pour  comprendre  toute  la  souffrance  du 


2-42  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

pauvre  vicaire,  il  est  nécessaire  de  dire  que,  doué 
d'une  loquacité  particulière,  un  peu  vide ,  il  pré- 
tendait, sans  avoir  jamais  pu  donner  aux  méde- 
cins une  seule  raison  de  son  opinion,  que  les  pa- 
roles favorisaient  la  digestion.  Son  hôtesse,  parta- 
geant cette  doctrine  hygiénique  ,  n'avait  pas  en- 
core manqué,  malgré  sa  mésintelligence,  à  causer 
avec  lui  pendant  les  repas  ;  mais  le  vicaire,  depuis 
plusieurs  matinées,  avait  usé  toute  son  intelligence 
à  lui  faire  des  questions  insidieuses  qui  lui  dé- 
liassant la  langue. 

Si  les  bornes  étroites  dans  lesquelles  se  ren- 
ferme cette  histoire  avaient  permis  de  rapporter 
une  seule  de  ces  conversations  qui  excitaient  pres- 
que toujours  le  sourire  amer  et  sardonique  de 
l'abbé  Troubert,  elle  eût  offert  une  peinture  ache- 
vée de  la  vie  toute  béotienne  des  provinciaux ,  et 
les  gens  d'esprit  n'apprendraient  peut-être  pas 
sans  plaisir  les  étranges  développemens  que  l'abbé 
Birotteau  et  mademoiselle  Gamard  donnaient  à 
leurs  opinions  personnelles,  politiques,  religieuses 
et  littéraires. 

Il  y  aurait  certes  quelque  chose  de  comique  à 
exposer  ,  soit  les  raisons  qu'ils  avaient  tous  deux 
pour  douter  sérieusement  en  1824  de  ^a  mort  de 
Napoléon;  soit  les  conjectures  qui  les  faisaient 
croire  à  l'existence  de  Louis  XVII ,  sauvé  dans  le 
creux  d'une  grosse  bûche.  Qui  ne  rirait  pas  de 
voir  établir  par  eux  que  le  roi  de  France  avait 
tous  les  impôts  à  lui  ;  que  les  chambres  étaient 


LES    CÉLIBATAIRES.  24S 

assemblées  contre  le  clergé  ;  qu'il  était  mort  plus 
de  trois  cent  mille  personnes  sur  l'échafaud  pen- 
dant la  révolution?  Puis  ils  parlaient  de  la  presse 
sans  connaître  le  nombre  des  journaux ,  et  sans 
avoir  la  moindre  idée  de  ce  qu'était  cet  instrument 
moderne. 

Enfin, JM.Birotteau  écoutait  avec  attention  ma- 
demoiselle Gamard, quand  elle  disait  qu'un  homme 
nourri  d'un  œuf  chaque  matin  ,  devait  infaillible- 
ment mourir  à  la  fin  de  l'année,  et  que  cela  s'était 
vu  ;  qu'un  petit  pain  mollet ,  mangé  sans  boire 
pendantquelques  jours,  guérissait  de  la  sciatique; 
que  tous  les  ouvriers  qui  avaient  travaillé  à  la  dé- 
molition de  l'abbaye  Saint-Martin  étaient  morts  en 
six  mois  ;  que  certain  préfet  avait  fait  tout  son 
possible  ,  sous  Bonaparte  ,  pour  ruiner  les  tours 
de  Saint-Gatien ,  etc. ,  et  mille  autres  contes  ab- 
surdes. 

Birotteau  sentant  sa  langue  morte ,  s'était  rési- 
gné à  manger  sans  entamer  la  conversation  ;  mais, 
trouvant  bientôt  ce  silence  dangereux  pour  son 
estomac  et  le  jeu  des  mâchoires  trop  monotone,  il 
se  hasarda  à  dire  : 

—  Voilà  du  café  excellent!... 

Cet  acte  de  courage  fut  complètement  inutile. 

Alors  ,  regardant  le  ciel  par  le  petit  espace  qui 
se  trouvait  au-dessus  du  jardin  ,  entre  les  deux 
arcs-boutans  noirs  de  Saint-Gatien,  il  dit  encore  : 

—  Il  fera  plus  beau  aujourd'hui  qu'hier... 
Mais  il  ne  reçut  point  de  réponse.  Mademoiselle 


^Lhk  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Gamard  se  contenta  de  jeter  la  plus  gracieuse  de 
ses  œillades  à  l'abbé  Troubert,  et  reporta  ses  yeux 
empreints  d'une  sévérité  terrible  sur  Birotteau , 
qui  heureusement  avait  baissé  les  siens. 

Aucune  créature  du  genre  féminin  n'était  plus 
capable  que  mademoiselle  Sophie  Gamard  de  for- 
muler la  nature  élégiaque  et  désolée  de  la  vieille 
fille  ;  mais,  pour  bien  peindre  un  être  dont  le  ca- 
ractère prête  un  intérêt  immense  aux  petits  évé- 
nemens  de  ce  drame  ,  et  à  la  vie  antérieure  des 
personnages  qui  en  sont  les  acteurs  ,  peut-être 
faut-il  résumer  ici  les  idées  dont  une  vieille  fille 
est  l'expression  ,  car  la  vie  habituelle  fait  l'ame, 
et  l'ame  fait  la  physionomie. 

Si  tout,  dans  la  société  comme  dans  le  monde  , 
doit  avoir  une  fin  ,  il  y  a  certes  ici-bas  quelques 
existences  dont  il  est  impossible  de  deviner  ni  le 
but  ni  l'utilité.  La  morale  et  l'économie  politique 
repoussent  également  l'individu  qui  consommé 
sans  produire ,  ou  tient  une  place  sur  terre  sans 
répandre  autour  de  lui  ni  bien  ni  mal  ;  car  le  mal 
est  sans  doute  un  bien  dont  nous  ne  voyons  pas 
immédiatement  les  effets.  Il  est  rare  que  les  vieilles 
filles  ne  se  rangent  pas  d'elles-mêmes  dans  la  classe 
de  ces  êtres  improductifs.  Or,  si  la  conscience  de 
son  utilité  donne  à  l'être  agissant  un  sentiment  de 
satisfaction  qui  l'aide  à  supporter  la  vie ,  il  est  in- 
dubitable que  la  certitude  d'être  à  charge  ou 
même  inutile  doit  produire  un  effet  contraire ,  et 
inspirer  pour  lui-même  à  l'être  inerte  le  mépris 


LES      CÉLIBATAIRES.  2415 

qu'il  excite  chez  les  autres.  Cette  réprobation  so- 
ciale ,  peut-être  injuste ,  est  une  des  causes  qui , 
à  Tinsu  des  vieilles  filles  ,  contribue  à  mettre  dans 
leurs  âmes  le  chagrin  constamment  exprimé  par 
leurs  figures. 

Un  préjugé  dans  lequel  il  y  a  du  vrai  peut-être, 
jette  partout,  et  en  France  encore  plus  qu'ailleurs, 
une  grande  défaveur  sur  îa  femme  avec  laquelle 
personne  n'a  voulu  partager  les  biens  ou  supporter 
les  maux  delà  vie;  or,  il  arrive,  pour  les  filles  un 
âge  où  le  monde ,  à  tort  ou  à  raison ,  les  condamne 
sur  le  dédain  dont  elles  sont  victimes.  Laides,  la 
bonté  de  leur  caractère  devait  racheter  les  imper- 
fections de  la  nature  ;  jolies  ,  leur  malheur  a  dû  être 
fondé  sur  des  causes  plus  graves  ;  et  l'on  sait  les- 
quelles ,  des  unes  ou  des  autres  5>sont  le  plus  dignes 
de  rebut.  Si  leur  célibat  a  été  raisonné ,  s'il  est  un 
vœu  d'indépendance ,  ni  les  hommes ,  ni  les  mères 
ne  leur  pardonnent  d'avoir  menti  au  dévouement 
de  la  femme ,  en  s'étant  refusées  aux  passions  qui 
rendent  leur  sexe  si  touchant  ;  car ,  renoncer  à  ses 
douleurs,  c'est  en  abdiquer  la  poésie,  et  ne  plus 
mériter  les  consolations  douces  auxquelles  une 
mère  a  toujours  d'incontestables  droits  :  puis  les 
sentimens  généreux,  les  qualités  exquises  delà 
femme,  ne  se  développant  que  par  leur  constant 
exercice ,  en  restant  fille  ,  une  créature  du  sexe 
féminin  n'est  plus  qu'un  non-sens  :  égoïste  et  froi- 
de ,  elle  fait  horreur. 

Cet  arrêt  implacable  est  malheureusement  trop 


246  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

juste ,  pour  que  les  vieilles  filles  en  ignorent  les 
motifs.  Toutes  ces  idées  germent  dans  leurs  cœurs 
aussi  naturellement  que  les  effets  de  leur  triste 
vie  se  reproduisent  dans  leurs  traits.  Donc ,  elles 
se  flétrissent ,  parce  que  l'expansion  constante  ou 
le  bonheur  qui  épanouit  la  figure  des  femmes  et 
jette  tant  de  mollesse  dans  leurs  mouvemens ,  n'a 
jamais  existé  chez  elles.  Puis  elles  deviennent  âpres 
et  chagrines ,  parce  qu'un  être  qui  a  manqué  sa 
vocation  est  malheureux;  il  souffre,  et  la  souffrance 
engendre  la  méchanceté.  En  effet ,  avant  de  s'en 
prendre  à  elle-même  de  son  isolement ,  une  fille 
en  accuse  long-temps  le  monde  ;  et ,  de  l'accusa- 
tion à  un  désir  de  vengeance ,  il  n'y  a  qu'un  pas. 
Enfin ,  la  mauvaise  grâce  répandue  sur  leurs  per- 
sonnes est  encore  un  résultat  nécessaire  de  leur 
vie;  car,  n'ayant  jamais  senti  le  besoin  déplaire, 
l'art  du  goût ,  l'élégance  leur  restent  étrangers  ; 
et ,  ne  voyant  qu'elles  en  elles-mêmes ,  ce  senti- 
ment les  porte  insensiblement  à  choisir  les  choses 
qui  leur  sont  commodes ,  au  détriment  de  ce  qui 
est  agréable  aux  autres.  Sans  se  rendre  bien  compte 
de  leur  dissemblance  avec  les  autres  femmes ,  elles 
finissent  par  l'apercevoir  et  par  en  souffrir  ;  or , 
comme  la  jalousie  est  un  sentiment  indélébile  dans 
les  cœurs  féminins,  elles  sont  jalouses  à  vide,  et 
connaissent  uniquement  les  malheurs  de  la  seule 
passion  que  les  hommes  leur  pardonnent  parce 
qu'elle  les  flatte. 

Ainsi,  torturées  dans  tous  leurs  vœux,  obligées 


LES    CÉLIBATAIRES.  2-47 

de  se  refuser  aux  développemens  de  leur  nature , 
les  vieilles  filles  éprouvent  toujours  une  gène  in- 
térieure, à  laquelle  elles  ne  s'habituent  jamais. 
N'est-il  pas  dur  à  tout  âge  ,  surtout  pour  une  fem- 
me ,  de  lire  sur  les  visages  un  sentiment  de  répul- 
sion ,  quand  il  est  dans  la  destinée  de  la  femme 
de  réveiller  autour  d'elle ,  dans  les  cœurs ,  des 
sensations  gracieuses  !  Aussi  leurs  regards  sont-ils 
toujours  obliques,  moins  par  modestie  que  par 
peur  et  honte:  elles  ne  pardonnent  pas  au  monde 
leur  position  fausse ,  parce  qu'elles  ne  se  la  par- 
donnent pas  à  elles-mêmes.  Or,  il  est  impossible  à 
une  personne  perpétuellement  en  guerre  avec  elle, 
en  contradiction  avec  la  vie ,  de  laisser  les  autres 
en  paix ,  et  de  ne  pas  envier  leur  bonheur. 

Ce  monde  d'idées  tristes  était  tout  entier  dans 
les  yeux  gris  et  ternes  de  mademoiselle  Gamard; 
et  le  large  cercle  noir  dont  ils  étaient  bordés  accu- 
sait les  longs  combats  de  sa  vie  solitaire.  Toutes 
les  rides  de  son  visage  étaient  droites  ,  et  la  char- 
pente de  son  front ,  de  sa  tête  et  de  ses  joues  avait 
les  caractères  de  la  rigidité ,  de  la  sécheresse.  Elle 
laissait  pousser,  sans  aucun  souci,  les  poils  jadis 
bruns  de  quelques  signes  qu'elle  avait  au  menton; 
ses  lèvres  étaient  minces  ;  ses  dents ,  qui  ne  man- 
quaient pas  de  blancheur ,  semblaient  trop  lon- 
gues. Brune,  ses  cheveux,  jadis  noirs,  avaient 
été  blanchis  par  d'affreuses  migraines ,  accident 
qui  la  contraignait  à  porter  un  tour;  mais  ne  sa- 
chant pas  le  mettre  de  manière  à  en  dissimuler  la 


248  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

naissance .  il  existait  toujours  de  légers  interstices 
entre  le  bord  de  son  bonnet  et  le  cordon  noir  qui 
soutenait  cette  demi-perruque,  presque  toujours 
mal  bouclée.  Sa  robe ,  de  taffetas  en  été ,  de  mé- 
rinos en  hiver,  mais  toujours  couleur  carmélite, 
serrait  sa  taille  disgracieuse  et  ses  bras  maigres. 
Sans  cesse  rabattue,  sa  collerette  laissait  voir  un 
cou  dont  la  peau  rougeâtre  était  aussi  artistement 
rayée  que  peut  l'être  une  feuille  de  chêne  vue  dans 
la  lumière. 

Son  origine  expliquait  assez  bien  les  malheurs 
de  sa  conformation  ;  elle  était  fille  d'un  marchand 
de  bois ,  espèce  de  paysan  parvenu.  À  dix-huit 
ans ,  elle  avait  pu  être  fraîche  et  grasse ,  mais  il 
ne  lui  restait  aucune  trace  ni  de  la  blancheur  ni 
des  couleurs  quelle  se  vantait  d'avoir  eues  ;  et  les 
tons  de  sa  chair  avaient  contracté  une  teinte  bla- 
farde assez  commune  chez  les  dévotes.  Son  nez 
aquilin  était  celui  de  tous  les  traits  de  sa  figure  qui 
contribuait  le  plus  à  exprimer  le  despotisme  de  ses 
idées  ,  comme  la  forme  de  son  front  en  trahissait 
l'étroitesse.  Ses  mouvemens  avaient  une  soudai- 
neté bizarre  qui  excluait  toute  grâce  ,  et  rien  qu'à 
la  voir  tirant  son  mouchoir  de  son  sac  pour  se  mou- 
cher à  grand  bruit ,  vous  eussiez  deviné  son  carac- 
tère et  sa  vie.  D'une  taille  assez  élevée ,  elle 
se  tenait  très  droite;  et,  suivant  l'observation 
d'un  naturaliste  qui  a  physiquement  expliqué 
la  démarche  de  toutes  les  vieilles  filles  en  pré- 
tendant que   leurs  jointures    se  soudaient,  elle 


LES    CÉLIBATAIRES.  2-49 

marchait  sans  que  le  mouvement  imprimé  se  dis- 
tribuât dans  sa  personne ,  de  manière  à  produire 
ces  ondulations  gracieuses  qui  sont  si  attrayantes 
chez  les  femmes  ;  elle  était ,  pour  ainsi  dire ,  d'une 
seule  pièce ,  et  semblait  surgir,  à  chaque  pas , 
comme  la  statue  du  Commandeur. 

Dans  ses  momens  de  bonne  humeur,  elle  don- 
nait à  entendre ,  comme  le  font  toutes  les  vieilles 
filles,  qu'elle  aurait  bien  pu  se  marier,  mais  qu'elle 
s'était  heureusement  aperçue  à  temps  de  la  mau- 
vaise foi  de  son  amant ,  faisant  ainsi ,  sans  le  sa- 
voir, le  procès  à  son  cœur  en  faveur  de  son  esprit 
de  calcul. 

Cette  figure  typique  du  genre  vieille  fille  était 
très  bien  encadrée  par  les  grotesques  inventions 
d'un  papier  verni  représentant  des  paysages  turcs, 
dont  étaient  ornés  les  murs  de  la  salle  à  manger , 
où  mademoiselle  Gamard  se  tenait  habituellement, 
et  qui  n'avait  pour  toute  décoration  que  deux 
consoles  et  un  baromètre  ;  mais  ,  à  la  place  adop- 
tée par  chaque  abbé  ,  il  se  trouvait  un  petit  cous- 
sin en  tapisserie  dont  les  couleurs  étaient  passées. 

Le  salon  commun  où  elle  recevait  était  digne 
d'elle  ;  il  sera  bientôt  connu ,  en  faisant  observer 
qu'il  se  nommait  le  salon  jaune,  et  qu'il  y  avait  sur 
la  cheminée  des  flambeaux  et  une  pendule  en 
cristal.  Quant  au  logement  particulier  de  made- 
moiselle Gamard,  il  n'avait  été  permis  à  personne 
d'y  pénétrer  ;  et  l'on  pouvait  seulement  conjecturer 
qu'il  était  rempli  de  ces  chiffons ,  de  ces  meubles 


250  SCÈNES    DE    LA     VIE    PRIVÉE. 

usés  ,  de  ces  espèces  de  haillons,  dont  s'entourent 
toutes  les  vieilles  filles  ,  et  auxquels  elles  tiennent 
tant. 

Telle  était  la  personne  destinée  à  exercer  la 
plus  grande  influence  sur  la  vie  de  l'abbé  Birot- 
teau  ,  et  qui ,  semblable  à  toutes  les  vieilles  filles, 
faute  d'exercer ,  selon  les  vœux  de  la  nature ,  l'ac- 
tivité donnée  à  la  femme ,  l'avait  transportée ,  par 
nécessité  de  la  dépenser  peut-être ,  dans  les  intri- 
gues mesquines ,  les  caquetages  de  province  et  les 
combinaisons  égoïstes  ,  dont  les  vieilles  filles  finis- 
sent par  s'occuper  exclusivement.  Birotteau ,  pour 
son  malheur ,  avait  développé  chez  elle  les  seuls 
sentimens  qu'il  fût  possible  à  cette  femme  d'éprou- 
ver ,  ceux  de  la  haine,  qui,  latens  jusqu'alors,  par 
suite  du  calme  et  de  la  monotonie  d'une  vie  pro- 
vinciale dont  l'horizon  s'était  encore  rétréci  pour 
elle ,  devaient  acquérir  d'autant  plus  d'intensité , 
qu'ils  allaient  s'exercer  sur  de  petites  choses  et  au 
milieu  d'une  sphère  étroite  ;  mais  Birotteau  était 
de  ces  gens  qui  sont  prédestinés  à  tout  souffrir , 
parce  que  ,  ne  sachant  rien  voir ,  ils  ne  peuvent 
rien  éviter. 

—  Oui,  il  fera  beau  !...  répondit  après  un  mo- 
ment le  chanoine  ,  qui  parut  sortir  de  sa  rêverie 
et  vouloir  pratiquer  les  lois  de  la  politesse. 

Birotteau ,  effrayé  du  temps  qui  s'écoula  entre 
la  demande  et  cette  réponse ,  car  il  avait ,  pour  la 
première  fois  de  sa  vie ,  pris  son  café  sans  parler, 
quitta  la  salle  à  manger  où  son  cœur  était  serré 


LES    CÉLIBATAIRES.  251 

comme  dans  un  étui.  Sentant  sa  tasse  de  café  toute 
pesante  sur  son  estomac  ,  il  alla  se  promener  tris- 
tement dans  les  petites  allées  étroites  bordées  de 
buis  qui  décrivaient  une  étoile  dans  le  jardin. 
Mais  ,  en  se  retournant ,  après  le  premier  tour 
qu'il  y  fit ,  il  vit  sur  le  seuil  de  la  porte  du  salon, 
mademoiselle  Gamard  et  l'abbé  Troubert  plantés 
silencieusement ,  lui ,  les  bras  croisés  et  immobile 
comme  la  statue  d'un  tombeau  ;  elle  ,  appuyée  sur 
la  porte-persienne  ,  il  paraissait  être  l'objet  de  leur 
attention  ;  et  tous  deux  semblaient ,  en  le  regar- 
dant ,  compter  le  nombre  de  ses  pas.  Pvien  n'est 
déjà  plus  gênant  pour  une  créature  naturellement 
timide ,  que  d'être  l'objet  d'un  examen  curieux  ; 
mais  s'il  est  fait  par  les  yeux  de  la  haine ,  l'espèce 
de  souffrance  qu'il  cause  se  change  en  un  martyre 
intolérable.  Bientôt  l'abbé  Birotteau  s'imagina  qu'il 
empêchait  mademoiselle  Gamard  et  le  chanoine 
de  se  promener.  Cette  idée  ,  inspirée  tout  à  la  fois 
par  la  crainte  et  par  la  bonté ,  prit  un  tel  accrois- 
sement ,  qu'elle  lui  fit  abandonner  la  place  ;  il  s'en 
alla,  ne  pensant  déjà  plus  à  son  canonicat  et  ab- 
sorbé par  la  désespérante  tyrannie  de  la  vieille 
fille. 

Il  trouva  par  hasard  ,  et  heureusement  pour  lui, 
beaucoup  d'occupation  à  Saint-Gatien  ,  où  il  se  fit 
plusieurs  enterremens ,  un  mariage  et  deux  baptê- 
mes ;  alors,  il  put  oublier  ses  chagrins  ;  mais  quand 
son  estomac  lui  annonça  l'heure  du  dîner  ,  il  ne 
tira  pas  sa  montre  sans  effroi ,  en  voyant  quatre 


252  SCÈNES     f)E    LA    VIE    PRIVÉE. 

heures  et  quelques  minutes.  Connaissant  la  ponc- 
tualité de  mademoiselle  Gamard ,  il  se  hâta  de  se 
rendre  au  logis. 

Il  aperçut  dans  la  cuisine  le  premier  service 
desservi.  Puis ,  quand  il  arriva  dans  la  salie  à  man- 
ger ,  la  vieille  fille  lui  dit  d'un  son  de  voix  où  se 
peignaient  également  le  reproche  et  la  joie  de  le 
trouver  en  faute  : 

—  Il  est  quatre  heures  et  demie ,  monsieur  Bi- 
rotteau  !...  Vous  savez  que  nous  ne  devons  pas 
nous  attendre  !... 

Le  vicaire  regarda  le  cartel  de  la  salle  à  man- 
ger ,  et  la  manière  dont  était  posée  l'enveloppe  de 
gaze  destinée  à  le  garantir  de  la  poussière  lui 
prouva  que  son  hôtesse  l'avait  remonté  pendant 
la  matinée ,  en  se  donnant  le  plaisir  de  le  faire 
avancer  sur  l'horloge  de  Saint-Gatien. 

Il  n'y  avait  pas  d'observation  possible,  car  l'ex- 
pression verbale  d'un  tel  soupçon  eût  causé  la 
plus  terrible  et  la  mieux  justifiée  des  explosions 
éloquentes  dont  mademoiselle  Gamard  avait  , 
comme  toutes  les  femmes  de  sa  classe ,  le  secret  et 
l'habitude. 

Les  mille  et  une  contrariétés  qu'une  servante 
peut  faire  subir  à  son  maître ,  ou  une  femme  à 
son  mari  dans  les  habitudes  privées  de  la  vie  ,  fu- 
rent devinées  par  mademoiselle  Gamard  ;  elle  en 
accabla  son  pensionnaire  ;  et  la  manière  dont  elle 
se  plaisait  à  ourdir  ses  conspirations  contre  le 
bonheur  domestique  du  pauvre  prêtre ,  portèrent 


M:  S    CÉLIBATAIRES.  2o3 

l'empreinte  du  génie  le  plus  profondément  mali- 
cieux; car  elle  s'arrangeait  pour  ne  paraître  jamais 
avoir  tort. 

Huit  jours  après  le  moment  où  ce  récit  com- 
mence,  l'habitation  de  cette  maison,  et  les  rela- 
tions que  l'abbé  Birotteau  avait  avec  mademoiselle 
Gamard  lui  devinrent  réellement  insupportables. 
Tant  que  la  vieille  fille  avait  sourdement  exercé  sa 
vengeance,  et  que  le  vicaire  avait  pu  s'entretenir 
volontairement  dans  l'erreur,  en  refusant  de  croire 
à  des  intentions  malveillantes  ,  le  mal  moral  avait 
fait ,  chez  lui ,  peu  de  progrès  ;  mais ,  depuis  l'af- 
faire de  l'averse ,  du  bougeoir  et  de  la  pendule 
avancée ,  Birotteau  ne  pouvait  plus  douter  qu'il 
ne  vécût  sous  le  sceptre  d'une  haine  dont  l'œil 
était  toujours  ouvert  sur  lui.  Alors  il  arriva  rapi- 
dement au  désespoir,  en  apercevant,  à  toute  heure 
les  doigts  crochus  et  effilés  de  mademoiselle  Ga- 
mard prêts  à  s'enfoncer  dans  son  cœur. 

Heureuse  de  vivre  par  un  sentiment  aussi  fer- 
tile en  émotions  que  Test  celui  de  la  vengeance, 
la  vieille  fille  se  plaisait  à  planer  sur  le  vicaire  , 
comme  un  oiseau  de  proie  pèse  sur  un  mulot  avant 
de  le  dévorer.  Ayant  conçu  depuis  long-temps  un 
plan  que  le  prêtre  abasourdi  ne  pouvait  pas  devi- 
ner ,  elle  ne  tarda  pas  à  le  dérouler,  en  montrant 
le  génie  que  savent  déployer,  dans  les  petites  cho- 
ses ,  les  personnes  solitaires  dont  l'âme ,  inhabile 
à  sentir  les  grandeurs  de  la  piété  vraie,  s'est  jetée 
dans  les  minuties  de  la  dévotion. 

TOMK   m.  /  sa 


2S4  SCENES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Dernière ,  mais  affreuse  aggravation  de  peine  !. . 
La  nature  de  ses  chagrins  interdisait  à  Birotteau  , 
homme  d'expansion  ,  aimant  à  être  plaint  et  con- 
solé ,  la  petite  douceur  de  les  raconter  à  ses  amis , 
car  le  peu  de  tact  qu'il  devait  à  sa  timidité  lui  fai- 
sait redouter  de  paraître  ridicule  en  s'oecupant  de 
pareilles  niaiseries;  et  cependant  ces  niaiseries 
étaient  toute  son  existence,  sa  chère  existence  qui 
mettait  des  occupations  dans  le  vide,  et  du  vide 
dans  les  occupations,  vie  terne  et  grise  où  tous  les 
sentimens  trop  forts  devaient  être  des  malheurs, 
où  l'absence  de  toute  émotion  était  une  félicité. 
Le  paradis  dupauvre  prêtre  s'était  changé  en  enfer. 

Enfin ,  ses  souffrances  étant  devenues  intoléra- 
bles, la  terreur  que  lui  causait  la  perspective  d'une 
explication  avec  mademoiselle  Gamard  s'étant  ac- 
crue de  jour  en  jour,  et  le  malheur  secret  dont 
les  heures  de  sa  vieiHesse  étaient  flétries  ,  ayant 
altéré  sa  santé ,  le  bon  prêtre  résolut  de  faire  une 
tentative  auprès  de  l'abbé  Troubert,  pour  le  prier 
d'intervenir  officieusement  entre  mademoiselle  Ga- 
mard et  lui. 

En  se  trouvant  en  présence  de  l'imposant  cha- 
noine ,  qui ,  pour  le  recevoir  dans  une  chambre 
nue ,  quitta  promptement  un  cabinet  plein  de  pa- 
piers où  il  travaillait  sans  cesse ,  et  où  il  ne  laissait 
pénétrer  personne ,  le  vicaire  eut  presque  honte 
de  parler  des  taquineries  de  mademoiselle  Gamard 
à  un  homme  qui  lui  paraissait  aussi  sérieusement 
occupé;  mais  après  avoir  subi  toutes  les  angoisses 


LES    CÉLIBATAIRES.  255~ 

de  ces  délibérations  intérieures  que  les  gens  hum- 
bles ,  indécis  ou  faibles  éprouvent  même  pour  des 
choses  moins  importantes ,  il  se  décida  ,  non  sans 
avoir  le  cœur  grossi  par  des  pulsations  extraor- 
dinaires, à  expliquer  sa  position  à  l'abbé  Troubert. 

Celui-ci  l'écouta  d'un  air  froid  et  grave,  essayant, 
mais  en  vain  ,  de  réprimer  certains  sourires  qui  , 
peut-être  ,  eussent  révélé  les  émotions  d'un  con- 
tentement intime  à  des  yeux  intelligens.Une  flamme 
même  parut  s'échapper  de  ses  paupières,  lorsque 
Birotteau  lui  peignit,  avec  l'éloquence  que  donnent 
les  sentimens  vrais  ,  toute  l'amertume  dont  il  était 
abreuvé;  mais  Troubert  mit  la  main  au-dessus  de 
ses  yeux  par  un  geste  assez  familier  aux  penseurs , 
et  garda  l'attitude  de  dignité  qui  lui  était  habituelle. 

Quand  le  vicaire  eut  cessé  de  parler ,  il  aurait 
été  bien  embarrassé  s'il  avait  voulu  chercher  sur 
la  figure  de  Troubert,  alors  marbrée  par  de  taches 
plus  jaunes  encore  que  ne  l'était  ordinairement 
son  teint  bilieux ,  quelques  traces  des  sentimens 
qu  il  avait  dû  exciter  chez  ce  prêtre  mystérieux. 

L'abbé  Troubert  resta  pendant  un  moment  si- 
lencieux ;  puis  il  fit  une  de  ces  réponses  dont  il 
fallait  étudier  long-temps  toutes  les  paroles  avant 
d'en  bien  comprendre  la  portée  ;  mais  qui ,  plus 
tard,  prouvaient  aux  gens  réfléchis  l'étonnante 
profondeur  de  son  âme  et  la  puissance  de  son  es- 
prit. Enfin  ,  il  accabla  Birotteau  en  lui  disant  : 

«  Que  ces  choses  l'étonnaient  d'autant  plus  , 
qu'il  ne  s'en  serait  jamais  aperçu  sans  la  confession 


256  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

de  son  frère;  mais  il  attribua  son  défaut  d'intelli- 
gence à  ses  occupations  sérieuses,  à  ses  travaux , 
et  à  la  tyrannie  de  certaines  pensées  élevées  qui 
ne  lui  permettaient  pas  de  regarder  aux  détails  de 
la  vie.  3> 

Il  lui  fit  observer,  mais  sans  avoir  l'air  de  vou- 
loir censurer  la  conduite  d'un  homme  dont  il 
respectait  l'âge  et  les  connaissances  ,  que  «  jadis 
les  solitaires  songeaient  peu  à  leur  nourriture  ,  à 
leur  abri,  au  fond  des  Thébaïdes,  où  ils  se  livraient 
à  de  saintes  contemplations ,  et  que ,  de  nos  jours  , 
le  prêtre  pouvait  se  faire  partout  une  Thébaïde , 
par  la  pensée. 

Puis  ,  revenant  à  Birotteau,  il  ajouta  :  «  que 
ces  discussions  étaient  toutes  nouvelles  pour  lui  ; 
car  ,  pendant  douze  années ,  rien  de  semblable 
n'avait  eu  lieu  entre  mademoiselle  Gamard  et  le 
vénérable  abbé  Chapeloud. 

«  Quant  à  lui,  sans  doute ,  il  pouvait  bien  deve- 
nir l'arbitre  entre  le  vicaire  et  leur  hôtesse ,  parce 
que  son  amitié  pour  elle  ne  dépassait  pas  les  bor- 
nes imposées  par  les  lois  de  l'Eglise  à  ses  fidèles 
serviteurs;  mais  alors,  la  justice  exigeait  qu'il  en- 
tendit aussi  mademoiselle  Gamard.  >i 

«  Que ,  du  reste ,  il  ne  trouvait  rien  de  changé 
en  elle  ;  qu'il  l'avait  toujours  vue  ainsi  ;  qu'il  s'é- 
tait volontiers  soumis  à  quelques-uns  de  ses  ca- 
prices ,  sachant  que  cette  respectable  demoiselle 
était  la  bonté,  la  douceur  même  ;  qu'il  fallait  attri- 
buer les  légers  changemens   de  son  humeur  aux 


LES    CÉLIBATAIRES.  257 

souffrances  causées  par  une  pulmouie  dont  elle 
ne  parlait  pas,  et  à  laquelle  elle  se  résignait  en 
vraie  chrétienne.  ;> 

Il  finit  en  disant  au  vicaire,  «  que  pour  peu  qu'il 
restât  encore  quelques  années  auprès  d'elle,  il 
saurait  mieux  l'apprécier  ,  et  reconnaître  les  tré- 
sors de  son  excellent  caractère.  » 

L'abbé  Birotteau  sortit  confondu. 

Alors,  dans  la  nécessité  fatale  où  il  se  trouvait 
de  ne  prendre  conseil  que  de  lui-même  ,  il  jugea 
mademoiselle  Gamard  d'après  lui,  et  lebonhomme 
crut,  en  s'absentant  pendant  quelques  jours,  étein- 
dre ,  faute  d'aliment,  la  haine  qu'elle  lui  portait. 
Donc,  il  résolut  d'aller,  comme  jadis,  passer  plu- 
sieurs jours  à  une  campagne  où  madame  de  Listo- 
mère  se  rendait  à  la  fin  de  l'automne ,  époque  à 
laquelle  le  ciel  est  ordinairement  pur  et  doux  en 
Touraine. 

Située  sur  la  levée  qui  se  trouve  entre  la  ville 
de  Tours  et  les  hauteurs  de  Saint-Georges  ,  cette 
maison  exposée  au  midi,  entourée  de  rochers,  of- 
frait les  agrémens  de  la  campagne  .  et  tous  les 
plaisirs  de  la  ville  ;  car  il  ne  fallait  pas  plus  de  dix 
minutes  pour  venir  du  pont  de  Tours  à  la  porte  de 
cette  maison  nommée  C Alouette  ;  avantage  pré- 
cieux dans  un  pays  où  personne  ne  veut  se  déran- 
ger, même  pour  aller  chercher  un  plaisir. 

L'abbé  Birotteau  était  à  l'Alouette  depuis  en- 
viron dix  jours  ,  lorsqu'un  matin  ,  au  moment  du 


258  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

déjeuner,  le  concierge  vint  lui  dire  que  M.  Caron 
désirait  lui  parler. 

M.  Caron  était  l'avocat  chargé  des  affaires  de 
Mlle  Gamard  ;  mais  Birotteau  ne  s'en  souve- 
nant pas  et  ne  se  connaissant  aucun  point  litigieux 
à  démêler  avec  qui  que  ce  fut  au  monde,  quitta 
la  table  en  proie  à  une  sorte  d'anxiété  pour  cher- 
cher l'avocat ,  qu'il  trouva  modestement  assis  sur 
une  terrasse. 

—  L'intention  où  vous  êtes ,  de  ne  plus  loger 
chez  mademoiselle  Gamard  étant  devenue  évi- 
dente, dit  l'homme  d'alfaires... 

—  Eh  monsieur  !  s'écria  l'abbé  Birotteau  ,  je 
n'ai  jamais  pensé  à  la  quitter... 

—  Cependant  ,  monsieur  ,  reprit  l'avocat ,  il 
faut  bien  que  vous  vous  soyez  expliqué  à  cet  égard 
avec  mademoiselle ,  puisqu'elle  m'envoie  ,  à  cette 
fin  de  savoir  si  vous  restez  long-temps  à  la  cam- 
pagne. Le  cas  d'une  longue  absence  n'ayant  pas 
été  prévu  dans  vos  conventions ,  peut  donner  ma- 
tière à  contestation  ;  or  ,  mademoiselle  Gamard 
entendant  que  votre  pension... 

—  Monsieur ,  dit  Birotteau  surpris  en  interrom- 
pant l'avocat,  je  ne  croyais  pas  qu'il  fût  nécessaire 
d'employer  des  voies   presque  judiciaires  pour.. 

—  Mademoiselle  Gamard ,  veut  prévenir  toute 
difficulté,  dit  M.  Caron,  et  je  suis  venu  m'enten- 
dre  avec  vous... 

— Eh  bien  !  si  vous  voulez  avoir  la  complaisance 


LES    CÉLIBATAIRES.  259 

de  revenir  demain,  reprit  eneore  l'abbé  Birolteau, 
j'aurai  consulté  de  mon  côté... 

—  Soit,  dit  M.  Garon  en  saluant. 
Et  il  se  retira. 

Le  pauvre  vicaire ,  épouvanté  de  la  persistance 
avec  laquelle  mademoiselle  Gamard  le  poursuivait, 
rentra  dans  la  salle  à  manger  de  madame  de  Lis- 
tomère  avec  une  figure  toute  bouleversée;  et,  à 
son  aspect,  chacun  de  lui  demander  : 

—  Que  vous  arrive-t-il  donc ,  monsieur  Bi- 
rotteau?... 

L'abbé  ,  désolé  ,  s'assit  sans  répondre  ,  tant  il 
était  absorbé  par  l'image  de  son  malheur.  Mais  , 
après  le  déjeûner,  quand  plusieurs  de  ses  amis 
furent  assis  dans  le  salon  devant  un  bon  feu,  Bi- 
rotteau  leur  raconta  naïvement  les  mille  détails  de 
ses  aventures.  Or ,  ses  auditeurs ,  que  le  séjour  à  la 
campagne  commençait  à  ennuyer,  s'intéressèrent 
vivement  à  cette  intrigue  si  bien  en  harmonie  avec 
la  vie  de  province  ;  et  ce  fut  à  qui  prendrait  parti 
pour  l'abbé  contre  la  vieille  fille. 

—  Gomment  î  lui  dit  madame  de  Listomère  ,  ne 
voyez-vous  pas  clairement  que  l'abbé  Troubert 
veut  votre  logement?... 

Ici ,  l'historien  serait  en  droit  de  crayonner  le 
portrait  de  cette  dame  ;  mais  il  à  pensé  que  ceux 
même  auxquels  la  cognomologie  de  Sterne  est 
inconnue  ,  ne  pourraient  pas  prononcer  ces  trois 
mots  :  madame  de  Listomère  !...  sans  se  la  peindre 
noble,  digne,  tempérant  les  rigueurs  de  la  piété 


260  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

par  la  vieille  élégance  des  dorures  monarchiques 
et  classiques  ,  par  des  manières  polies  ;  se  permet- 
tant la  Nouvelle  Héloïse ,  la  comédie  .  et  se  coif- 
fant encore  avec  ses  cheveux. 

—  Il  ne  faut  pas  que  l'abbé  Birotteau  cède  à 
cette  vieille  tracassière!...  s'écria  M.  deListomère, 
lieutenant  de  vaisseau  venu  en  congé  chez  sa  tante. 
Si  le  vicaire  a  du  cœur  et  veut  suivre  mes  avis  ,  il 
aura  bientôt  conquis  sa  tranquillité... 

Enfin ,  chacun  se  mit  à  analyser  les  actions  de 
mademoiselle  Gamard ,  avec  la  perspicacité  par- 
ticulière aux  gens  de  province ,  auxquels  on  ne 
peut  refuser  le  talent  de  savoir  mettre  à  nu  les 
motifs  les  plus  secrets. 

■ —  Vous  n'y  êtes  pas  !...  dit  un  vieux  proprié- 
taire qui  connaissait  le  pays.  Il  y  a  là-dessous  quel- 
que chose  de  grave  que  je  ne  saisis  pas  encore; 
M.  l'abbé  Troubert  est  trop  profond  pour  être  de- 
viné promptement.  Notre  cher  Birotteau  n'est 
qu'au  commencement  de  ses  peines —  D'abord, 
sera-t-il  heureux  et  tranquille  ,  même  en  cédant 
son  logement  à  Troubert?...  j'en  doute  ! 

—  Si  Garon  est  venu  vous  dire  ,  ajouta-t-il  en 
se  tournant  vers  le  prêtre  ébahi ,  que  vous  aviez 
l'intention  de  quitter  mademoiselle  Gamard,  c'est 
parce  que  mademoiselle  Gamard  a  l'intention  de 
vous  mettre  hors  de  chez  elle...  et  vous  en  sor- 
tirez... 

Ce  vieux  propriétaire,  nommé  M.  de  Bour- 
bonne;  résumait  toutes  les  idées  de  la  province 


LES     CÉLIBATAI.KLS,  £()  1 

aussi  complètement  que  Voltaire  a  résumé  l'esprit 
de  son  époque.  C'était  un  homme  sec  et  maigre , 
professant  en  matière  d'habillement  toute  l'indifFé 
rence  d'un  propriétaire  dont  la  valeur  territoriale 
est  cotée  dans  son  département.  Sa  physionomie, 
tannée  par  le  soleil  de  la  Touraine,  était  moins 
spirituelle  que  fine.  Habitué  à  peser  ses  paroles, 
à  combiner  ses  actions,  il  cachait  sa  profonde  cir- 
conspection sous  une  simplicité  trompeuse.  Aussi 
fallait-il  une  légère  observation  pour  s'apercevoir 
que ,  semblable  à  un  paysan  de  Normandie ,  il  avait 
toujours  l'avantage  dans  toutes  les  affaires.  Il  était 
très  supérieur  en  œnologie ,  la  science  favorite  des 
Tourangeaux  ;  et  comme  il  avait  su  arrondir  les 
prairies  de  sa  terre  aux  dépens  des  laisses  de  la 
Loire  en  [évitant  tout  procès  avec  le  domaine  de 
l'État,  il  passait  pour  un  homme  de  talent.  Si, 
charmé  par  la  conversation  de  M.  de  Bourbonne , 
vous  eussiez  demandé  ce  qu'il  était  à  quelque  Tou- 
rangeau : 

—  Oh  !  cest  un  vieux  malin  ! . .. 

Etait  la  réponse  proverbiale  faite  par  tous  ses 
jaloux  ;  car,  en  Touraine,  lajalousie  forme,  comme 
dans  la  plupart  des  provinces,  le  fonds  de  la 
la  figue. 

L'observation  de  M.  de  Bourbonne  occasiona 
momentanément  un  silence  pendant  lequel  chacun 
parut  réfléchir. 

Sur  ces  entrefaites ,  mademoiselle  Saloraon  de 
Villenoixfut  annoncée.  Amenée  parle  désir  d'être 


262  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

utile  à  Birottteau,  elle  arrivait  de  Tours,  et  les 
nouvelles  qu'elle  en  apportait  changèrent  complè- 
tement la  face  des  affaires  5  car,  au  moment  de 
son  arrivée  ,  chacun  ,  sauf  le  vieux  propriétaire , 
conseillait  à  Birotteau  de  guerroyer  contre  Trou- 
bert et  Gamard ,  sous  les  auspices  de  la  société 
aristocratique  qui  devait  le  protéger. 

—  Le  vicaire  général ,  auquel  le  travail  du  per- 
sonnel avait  été  remis ,  dit  mademoiselle  Salomon, 
est  tombé  dangereusement  malade ,  et  l'arche- 
vêque a  commis  à  sa  place  M.  l'abbé  Troubert  !... 
Maintenant ,  votre  nomination  de  chanoine  dé- 
pend donc  entièrement  de  lui.  Or,  hier,  chez  ma- 
demoiselle de  la  Blottière,  l'abbé  Poirel  a  parlé 
des  désagrémens  que  l'abbé  Birotteau  causait  à 
mademoiselle  Gamard,  de  manière  à  vouloir  jus- 
tifier la  disgrâce  dont  notre  bon  abbé  sera  frappé. 
- —  «  L'abbé  Birotteau  est  un  homme  auquel  l'abbé 
Chapeloudétaitbien  nécessaire,  disait-il,  et  depuis 
la  mort  de  ce  vertueux  chaoine  ,  il  a  été  prouvé 
que. . .  etc. . .  »  Alors,  les  suppositions,  les  calomnies 
se  sont  succédé vous  comprenez  !... 

—  Troubert  sera  vicaire-général!...  dit  solen- 
nellement M.  de  Bourboune. 

—  Voyons!...  s'écria  madame  de  Listomère  en 
regardant  Birotteau.  Que  préférez-vous?  être  cha- 
noine, ou  rester  chez  mademoiselle  Gamard? 

—  Etre  chanoine!...  fut  un  cri  général. 

—  Hé  bien!  reprit  madame  de  Listomère,  il 
faut  donner  gain  de  cause  à  l'abbé  Troubert  et  à 


LES    CÉLIBATAIRES.  263 

mademoiselle  Gamard.  Ne  vous  font-ils  pas  savoir 
indirectement,  par  la  visite  de  Caron,  que  si  vous 
consentez  à  les  quitter,  vous  serez  chanoine?... 
donnant-donnant... 

Chacun  se  récria  sur  la  finesse  et  la  sagacité  de 
madame  de  Listomère  ,  excepté  le  baron  de  Listo- 
mère  son  neveu ,  qui  dit ,  d'un  ton  comique ,  à 
M.  de  Bourbonne  : 

i —  J'aurais  voulu  le  combat  entre  la  Gamard 
et  le  Birotteau... 

Mais,  pour  le  malheur  du  vicaire,  les  forces 
n'étaient  pas  égales  entre  les  gens  du  monde  et  la 
vieille  fille  soutenue  par  l'abbé  ïroubert.  Or,  le 
moment  arriva  bientôt  où  la  lutte  devait  se  dessi- 
ner plus  franchement,  s'agrandir,  et  prendre  des 
proportions  énormes. 

Sur  l'avis  de  madame  de  Listomère  ,  et  de  la 
plupart  de  ses  adhérens ,  qui  commençaient  à  se 
passionner  pour  cette  intrigue  jetée  dans  le  vide 
de  leur  vie  provinciale,  un  valet  fut  expédié  à 
M.  Caron.  L'homme  d'affaires  revint  avec  une 
célérité  remarquable ,  et  dont  M.  de  Bourbonne 
s'effraya  seul. 

—  Ajournons  toute  décision  jusqu'à  un  plus  am- 
ple informé!...  fut  l'avis  de  ce  Fabius  en  robe  de 
chambre ,  auquel  de  profondes  réflexions  révé- 
laient les  hautes  combinaisons  de  l'échiquier  tou- 
rangeau. 

Il  voulut  éclairer  Birotteau  sur  les  dangers  de 
sa  position  ;  mais  comme  la  sagesse  du  vieux  ma- 


26-4  SCÈNES    DE    LÀ    VIE    PRIVÉE. 

lin  ne  servait  pas  les  passions  du  moment,  il  n'ob- 
tint qu'une  légère  attention. 

La  conférence  entre  l'avocat  et  Birotteau  dura 
peu  :  le  vicaire  rentra  tout  effaré,  disant  : 

—  Il  me  demande  un  écrit  qui  constate  mon 
retrait. . . 

—  Quel  est  ce  mot  effroyable?...  dit  le  lieute- 
nant de  vaisseau. 

— -  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire?...  s'écria  ma- 
dame de  Listomère. 

—  Cela  signifie  simplement  que  l'abbé  déclare 
vouloir  quitter  la  maison  de  mademoiselle  Ga- 
mard ,  répondit  M.  de  Bourbonne  en  prenant  une 
prise  de  tabac. 

—  N'est-ce  que  cela?...  Signez!...  dit  madame 
de  Listomère  en  regardant  Birotteau  ;  car  si  vous 
êtes  décidé  sérieusement  à  sortir  de  chez  elle,  il 
n'y  a  aucun  inconvénient  à  constater  votre  volonté. 

La  volonté  de  Birotteau!... 

—  Cela  est  juste!...  dit  M.  de  Bourbonne  en 
fermant  sa  tabatière  par  un  geste  sec  dont  il  est 
impossible  de  rendre  le  langage  télégraphique. 

Mais  il  est  toujours  dangereux  d'écrire  ,  ajouta- 
t-il  en  posant  sa  tabatière  sur  la  cheminée  ,  d'un 
air  à  effrayer  le  vicaire. 

Birotteau  se  trouvait  tellement  hébété  par  le 
renversement  de  toutes  ses  idées  ,  par  la  rapidité 
des  événemens  qui  le  surprenaient  sans  défense  , 
par  la  facilité  avec  laquelle  ses  amis  traitaient  les 
affaires  les  plus  chères  de  sa  vie  solitaire,  qu'il 


LES    CÉLIBATAIRES.  265 

restait  immobile ,  comme  perdu  dans  la  lune ,  ne 
pensant  à  rien ,  mais  écoutant  en  cherchant  à 
comprendre  le  sens  des  rapides  paroles  dont  tout 
le  monde  était  prodigue.  Il  prit  l'écrit  de  M.  Ca- 
ron  ,  et  le  lut ,  comme  si  le  libellé  de  l'avocat  al- 
lait être  l'objet  de  son  attention  ;  mais  ce  fut  un 
mouvement  machinal,  et  il  signa  cette  pièce  par 
laquelle  il  reconnaissait  renoncer  volontairement 
à  demeurer  chez  mademoiselle  Gamard ,  et  à  y 
être  nourri  suivant  les  conventions  faites  entre 
eux. 

Quand  le  vicaire  eut  achevé  d'y  apposer  sa  si- 
gnature, l'avocat  reprit  l'acte  et  lui  demanda  dans 
quel  endroit  sa  cliente  devait  faire  remettre  les 
choses  à  lui  appartenantes.  Birotteau  indiqua  la 
maison  de  madame  de  Listomère,  et,  par  un  signe, 
cette  dame  consentit  à  recevoir  l'abbé  pour  quel- 
ques jours ,  ne  doutant  pas  qu'il  ne  fût  bientôt 
nommé  chanoine. 

Le  vieux  propriétaire  voulut  voir  cette  espèce 
d'acte  de  renonciation  ;  M.  Caron  le  lui  apporta. 

- —  Hé  bien!...  dit  il  après  l'avoir  lu  ,  il  existe 
donc  entre  vous  et  mademoiselle  Gamard  des  con- 
ventions écrites?  Où  sont- elles?  Quelles  en  sont 
les  stipulations?... 

■ — L'acte  est  chez  moi...   répondit  Birotteau. 

—  En  connaissez-vous  la  teneur?...  demanda 
le  propriétaire  à  l'avocat. 

—  Non ,  monsieur,  dit  M.  Caron  en  tendant  la 
main  pour  reprendre  le  papier  fatal... 

2J 


266  SCENES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  Ah!  se  dit  en  lui-même  le  vieux  propriétaire, 
toi ,  monsieur  l'avocat ,  tu  sais  sans  doute  tout  ce 
que  cet  acte  contient  ;  mais  tu  n'es  pas  payé  pour 
nous  le  dire... 

Et  il  lui  rendit  la  renonciation. 

—  Où  vais-je  mettre  tous  mes  meubles?  s'écria 
Birotteau  et  mes  livres  ,  ma  belle  bibliothèque , 
mes  deux  beaux  tableaux,  mon  salon  rouge  ,  enfin 
tout  mon  mobilier?... 

Et  le  désespoir  du  pauvre  homme  ,  qui  se  trou- 
vait déplanté  pour  ainsi  dire,  avait  quelque  chose 
de  si  naïf ,  il  peignait  si  bien  la  pureté  de  ses 
mœurs,  son  ignorance  des  choses  du  monde,  que 
madame  de  Listomère  et  mademoiselle  Salomon 
lui  dirent  pour  le  consoler,  en  prenant  le  ton  dont 
les  mères  promettent  un  jouet  à  leurs  enfants  : 

—  N'allez-vous  pas  vous  inquiéter  de  ces  niai- 
series-là ?...  Mais  nous  vous  trouverons  toujours 
une  maison  moins  froide ,  moins  noire  que  celle  de 
mademoiselle  Gamard;  et  si  nous  ne  trouvons  pas 
de  logement  qui  vous  plaise...  eh  bien,  nous  vous 
prendrons  chez  nous...  Allons ,  faisons  un  trictrac... 
Demain  vous  irez  voir  M.  l'abbé  Troubert  pour 
lui  demander  son  appui ,  et  vous  verrez  comme 
vous  serez  bien  reçu... 

Les  gens  faibles  se  rassurent  aussi  facilement 
qu'ils  se  désolent.  Donc  ,  le  pauvre  Birotteau  , 
ébloui  par  la  perspective  de  demeurer  chez  ma- 
dame de  Listomère ,  oublia  la  ruine ,  consommée 
sans  retour  ?  du  bonheur  qu'il  avait  si  long-temps 


LES    CÉLIBATAIRES.  267 

désiré,  dont  il  avait  si  délicieusement  joui.  Mais  , 
le  soir  ,  avant  de  s'endormir,  il  se  tortura  l'esprit  , 
avec  la  douleur  d'un  homme  pour  qui  le  tracas 
d'un  déménagement  et  de  nouvelles  habitudes 
étaient  la  fin  du  monde  ,  à  chercher  où  il  pourrait 
retrouver  pour  sa  bibliothèque  un  emplacement 
aussi  commode  que  l'était  sa  galerie.  En  voyant 
ses  livres  errans  ,  ses  meubles  disloqués  et  tout  en 
désordre,  il  se  demandait  mille  fois  pourquoi  la 
première  année  passée  chez  mademoiselle  Gamard 
ayant  été  si  douce  ,  la  seconde  était  si  cruelle.  Et 
toujours  son  aventure  était  un  puits  sans  fond  où 
se  perdait  sa  raison.  Le  canonicat  ne  lui  semblait 
plus  une  compensation  suffisante  à  tant  de  mal- 
heurs ,  et  il  comparait  sa  vie  à  un  bas  dont  une 
seule  maille  échappée  faisait  déchirer  toute  la 
trame.  Cependant  mademoiselle  Salomon  lui  res- 
tait. Mais  trahi  par  toutes  ses  vieilles  illusions  ,  le 
pauvre  prêtre  n'osait  plus  croire  à  une  jeune 
amitié. 

Dans  la  cilta  dolente  des  vieilles  filles ,  il  s'en 
rencontre  beaucoup  ,  surtout  en  France ,  dont  la 
vie  est  un  sacrifice  noblement  offert  tous  les  jours 
à  de  nobles  sentimens.  Les  unes  restent  fièrement 
fidèles  à  un  cœur  que  la  mort  leur  a  trop  promp- 
tement  ravi  ;  et ,  martyres  de  l'amour ,  trouvent  le 
secret  d'être  femmes  par  l'ame.  Les  autres  ,  obéis- 
sant à  un  orgueil  de  famille,  qui,  chaque  jour  , 
déchoit  à  notre  honte ,  se  dévouent  à  la  fortune 
d'un  frère  ,  ou  à  des  neveux  orphelins  ;  celles-là 


268  SCÈNES    DE   H    VIE    PRIVÉE. 

se  font  mères  en  restant  vierges.  Mais  en  consa- 
crant les  sentimens  de  la  femme  au  culte  du  mal- 
heur ,  ces  vieilles  filles  atteignent  à  tout  l'héroïsme 
de  leur  sexe,  et  en  idéalisent,  pour  ainsi  dire  ,  la 
destination  ,  en  renonçant  aux  récompenses  et 
n'en  acceptant  que  les  peines.  Elles  vivent  alors 
entourées  de  la  splendeur  de  leur  dévouement ,  et 
les  hommes  inclinent  respectueusement  la  tête 
devant  leurs  traits  flétris.  Mademoiselle  de  Soni- 
breuil  n'a  été  ni  femme  ,  ni  fille  ;  elle  fut  et  sera  la 
poésie  vivante. 

Or  ,  mademoiselle  Salomon  appartenait  à  ces 
créatures  héroïques  ,  et  son  dévouement  était  re- 
ligieusement sublime,  en  ce  qu'il  devait  être  sans 
gloire  ,  après  avoir  été  une  souffrance  de  tous  les 
jours.  Belle,  jeune  ,  elle  fut  aimée  ,  elle  aima.  Le 
jeune  homme  dont  elle  devait  être  la  femme  perdit 
la  raison.  Pendant  vingt  années,  elle  s'était ,  avec 
le  courage  de  l'amour ,  consacrée  au  bonheur 
mécanique  de  ce  malheureux,  dont  elle  avait  assez 
épousé  la  folie  pour  ne  plus  y  croire. 

C'était ,  du  reste  ,  une  personne  simple  de  ma- 
nières, franche  de  langage,  et  dont  le  visage  pâle 
ne  manquait  pas  de  physionomie,  malgré  l'irrégu- 
larité de  ses  traits.  Elle  ne  parlait  jamais  des  évé- 
nemensde  sa  vie  ;  mais,  parfois,  les  tressaillemens 
soudains  qui  lui  échappaient  en  entendant  le  récit 
d'une  aventure  ou  affreuse  ou  triste,  révélaient  en 
elle  les  belles  qualités  que  développent  les  gran- 
des douleurs»  Elle  était  venue  habiter  Tours,  après 


LES    CÉLIBATAIRES.  269' 

avoir  perdu  son  compagnon  ;  et ,  ne  pouvant  y 
être  appréciée  à  sa  juste  valeur,  elle  passait  pour 
une  bonne  personne.  Elle  faisait  beaucoup  de 
bien  ;  et  s'attachant ,  par  goût ,  aux  êtres  faibles  , 
le  pauvre  vicaire  lui  avait  inspiré  naturellement 
un  profond  intérêt. 

Mademoiselle  de  Villenoix  allant  à  la  ville  dès 
le  matin,  y  emmena  Birotteau,  le  mit  sur  le  quai 
de  la  cathédrale  ,  et  le  laissa  s'acheminer  vers  le 
cloître,  où  il  avait  un  grand  désir  d'arriver ,  afin 
de  sauver  le  canonicat  dans  ce  grand  naufrage,  et 
veiller  à  l'enlèvement  de  son  mobilier. 

Il  ne  sonna  pas,  sans  éprouver  de  violentes  pal- 
pitations de  cœur,  à  la  porte  de  cette  maison  où 
il  avait  l'habitude  de  venir  depuis  quatorze  ans  ; 
qu'il  avait  habitée  ,  et  dont  il  allait  s'exiler  à  ja- 
mais, après  avoir  rêvé  d'y  dormir  en  paix,  à  l'imi- 
tation de  son  ami  Chapeloud.  Marianne  parut 
surprise  de  le  voir.  Le  vicaire  lui  ayant  dit  qu'il 
venait  parler  à  l'abbé  Troubert ,  il  se  dirigea  vers 
le  rez-de-chaussée ,  où  demeurait  le  chanoine  ; 
mais  Marianne  lui  cria  : 

—  M.  Troubert  n'est  plus  là...  il  est  dans  votre 
ancien  logement... 

Ces  mots  causèrent  un  affreux  saisissement  au 
pauvre  vicaire.  Puis ,  il  comprit  le  caractère  de 
Troubert,  et  la  profondeur  d'une  vengeance  si 
lentement  calculée,  en  le  trouvant  établi  dans  la 
bibliothèque  de  Chapeloud,  assis  dans  le  beau 
fauteuil  gothique  de  Chapeloud,   couchant  sans 

23. 


270  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

doute  dans  le  lit  de  Chapeloud  ,  jouissant  des  meu- 
bles de  Chapeloud ,  logé  au  cœur  de  Chapeloud  , 
annulant  le  testament  de  Chapeloud  et  déshéri 
tant  enfin  l'ami  de  ce  Chapeloud,  qui,  pendant  si 
long-temps  ,  l'avait  parqué  chez  mademoiselle  Ga- 
mard,  en  lui  interdisant  tout  avancement  et  lui 
fermant  les  salons  de  Tours. 

Par  quel  coup  de  baguette  magique  cette  méta- 
morphose avait-elle  eu  lieu?  Tout  cela  n'apparte- 
nait-il donc  plus  à  Birotteau  ? —  Certes ,  en  voyant 
l'air  sardonique  dont  Troubert  contemplait  cette 
bibliothèque  ,  le  vicaire  jugea  que  le  futur  vicaire- 
général  était  sûr  de  posséder  toujours  la  dépouille 
de  ceux  qu'il  avait  si  cruellement  haïs ,  Chapeloud 
comme  un  ennemi ,  et  Birotteau,  parce  qu'en  lui 
se  retrouvait  encore  Chapeloud. 

Mille  idées  stupéfiantes  s'élevèrent,  à  cet  aspect, 
dans  le  cœur  du  pauvre  prêtre,  et  le  plongèrent 
dans  une  sorte  de  songe.  Il  resta  immobile  et 
comme  fasciné  par  l'œil  de  Troubert,  qui  le  re- 
gardait fixement. 

—  Je  ne  pense  pas ,  monsieur ,  dit  enfin  Birot- 
teau, que  vous  vouliez  me  priver  des  choses  qui 
m'appartiennent;  et,  si  mademoiselle  Gamard  a 
pu  être  impatiente  de  vous  mieux  loger,  elle  doit 
se  montrer  cependant  assez  juste  pour  me  laisser 
le  temps  de  reconnaître  mes  livres  et  d'enlever 
mes  meubles. 

—  Monsieur ,  dit  froidement  l'abbé  Troubert  en 
ne  laissant  paraître  sur  son  visage  aucune  marque 


LES    CÉLIBATAIRES.  27  î 

d'émotion,  mademoiselle  Gamard  m'a  instruit  hier 
de  votre  départ ,  dont  la  cause  m'est  encore  incon- 
nue. Si  elle  m'a  installé  ici ,  cç  fut  par  nécessité  : 
M.  l'abbé  Poirel  a  pris  mon  appartement.  J'ignore 
si  les  choses  qui  sont  dans  ce  logement  lui  appar- 
tiennent ou  non;  mais,  si  elles  sont  à  vous,  vous 
connaissez  sa  bonne  foi  :  la  sainteté  de  sa  vie  est 
une  garantie  de  sa  probité.  Quant  à  moi,  vous 
n'ignorez  pas  la  simplicité  de  mon  existence  :  j'ai 
couché  pendant  quinze  années  dans  une  chambre 
nue  sans  faire  attention  à  l'humidité  ,  qui  m'a  tué 

à  la  longue Cependant ,  si  vous  vouliez  habiter 

de  nouveau  cet  appartement,  je  vous  le  céderais 
volontiers... 

A  ces  mots  terribles  ,  oubliant  l'affaire  du  ca- 
nonicat ,  Birotteau  descendit  avec  la  promptitude 
d'un  jeune  homme  ,  pour  chercher  mademoiselle 
Gamard  ;  mais  il  la  rencontra  au  bas  de  l'escalier 
sur  le  large  palier  dallé  qui  unissait  les  deux  corps 
de  logis. 

—  Mademoiselle  ,  dit-il  en  la  saluant,  et  sans 
faire  attention  ni  au  sourire  aigrement  moqueur 
qu'elle  avait  sur  les  lèvres  ,  ni  à  la  flamme  extraor- 
dinaire qui  donnait  à  ses  yeux  la  clarté  de  ceux 
des  tigres  ;  je  ne  m'explique  pas  comment  vous 
n'avez  pas  attendu  que  j'aie  enlevé  mes  meubles... 

—  Quoi?  dit-elle;  est-ce  que  tous  vos  effets 
n'auraient  pas  été  remis  chez  madame  de  Listo- 
mèro... 

—  Mais,  mon  mobilier...  ? 


272  SCÈNES    DE    LA    VIE    P1UVÉE. 

—  Vous  n'avez  donc  pas  la  votre  acte  ?...  dit  Ja 
vieille  fille  d'un  ton  qu'il  faudrait  pouvoir  écrire 
musicalement  pour  faire  comprendre  tout  ce  que 
la  haine  sut  mettre  de  richesse  clans  l'accentuation 
de  chaque  mot. 

Et  mademoiselle  Gamard  parut  grandir,  et  ses 
yeux  brillèrent  encc;re ,  et  son  visage  s'épanouit , 
et  toute  sa  personne  frissonna  de  plaisir. 

L'abbé  ïroubert  ouvrit  une  fenêtre  pour  lire 
plus  distinctement  dans  un  volume  in-folio. 

Birotteau  était  foudroyé ,  car  il  pouvait  entendre 
encore,  pour  son  malheur,  la  voix  claire  de  made- 
moiselle Gamard  ,  disant  : 

—  N'est-il  pas  convenu,  au  cas  où  vous  sortiriez 
de  chez  moi  ,  que  votre  mobilier  m'appartien- 
drait, pourm'indemniser  delà  différence  qui  exis- 
tait entre  la  quotité  de  votre  pension  ,  et  celle  du 
respectable  abbé  Ghapeloud?  Or,  M.  Poirel,  ayant 

ÉTÉ  NOMMÉ  CHANOINE.... 

En  entendant  ces  derniers  mots,  Birotteau  s'in- 
clina faiblement,  comme  pour  prendre  congé  de 
la  vieille  fille  ,  sortit  précipitamment ,  ayant  peur, 
s'il  restait  plus  long-temps ,  de  tomber  en  défail- 
lance ,  et  de  donner  ainsi  un  trop  grand  triomphe 
à  d'aussi  implacables  ennemis. 

Marchant  comme  un  homme  ivre ,  il  gagna  la 
maison  de  madame  de  Listomère,  où  il  trouva  dans 
une  salle  basse,  son  linge,  ses  vêtemens  et  ses 
papiers  contenus  dans  une  boîte  fermée ,  dont  il 
gardait  toujours  la  clef. 


LES    CÉLIBATAIRES.  273 

A  l'aspect  des  débris  de  son  mobilier ,  le  mal- 
heureux prêtre  s'assit,  se  cacha  le  visage  dans  ses 
mains  pour  dérober  la  vue  de  ses  pleurs. 

L'abbé  Poirel  était  chanoine  ,  et  lui  ,  Birot- 
teau ,  restait  sans  asile ,  sans  fortune  et  sans  mo- 
bilier !... 

Heureusement  mademoiselle  Salomon  vint  à 
passer  en  voiture ,  et  le  concierge  de  la  maison 
ayant  fait  un  signe  au  cocher ,  le  pauvre  vicaire 
fut  recueilli  demi-mort  par  sa  fidèle  amie.  Il  lui 
fut  impossible  de  prononcer  autre  chose  que  des 
mots  sans  suite  ;  et  mademoiselle  Salomon,  effrayée 
du  dérangement  momentané  de  cette  tête  déjà  si 
faible  ,  l'emmena  sur-le-champ  à  l'Alouette  ,  attri- 
buant cet  instant  de  désespoir  à  la  nomination  de 
l'abbé  Poirel  ;  car  elle  ignorait  les  conventions  du 
prêtre  avec  mademoiselle  Gamard,  par  l'excellente 
raison  qu'il  en  ignorait  lui-même  l'étendue.  Et 
comme  il  est  dans  la  nature  que  le  comique  se 
trouve  mêlé  parfois  aux  choses  les  plus  pathéti- 
ques ,  les  étranges  réponses  de  Birotteau  firent 
presque  sourire  mademoiselle  Salomon. 

—  Chapeloud  avait  raison  !...  disait-il.  C'est  un 
monstre  ! 

—  Qui?...  disait-elle. 

—  Chapeloud?... 

—  11  m'a  tout  pris... 

—  Poirel  donc?... 

—  Non  !...  Troubert... 

Enfin,  ils  arrivèrent  à  l'Alouette,   où  les  amis 


274  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

du  prêtre  lui  prodiguèrent  des  soins  si  empressés, 
que  ,  vers  le  soir,  ils  le  calmèrent ,  et  purent  en 
obtenir  le  récit  de  ce  qui  s'était  passé. 

Le  flegmatique  propriétaire  demanda  naturel- 
lement à  lire  l'acte  qui,  depuis  la  veille  ,  lui  pa- 
raissait contenir  le  mot  de  l'énigme ,  et  il  arriva  à 
une  clause  ainsi  conçue  : 

«  Comme  Use  trouve  une  différence  de  huit 
»  cents  francs  par  an  entre  la  pension  que 
î»  payait  feu  M,  Chapeloudet  celle  po.ur la- 
»  quelle  ladite  Sophie  Gamard  consent  à 
»  prendre  chez  elle  ,  aux  conditions  ci-des- 
3»  sus  stipulées ,  ledit  François  Birotteau  ; 
3>  et  attendu  qu  il  reconnaît  être  hors  d'état 
>»  de  donner  pendant  plusieurs  années  le 
»  prix  payé  par  les  pensionnaires  de  la  de- 
»  moiselle  Gamard  ,  et  notamment  par 
»  l'abbé  Trouhert  j  enfin  y  eu  égard  à  diver- 
ji  ses  avances  faites  par  ladite  soussignée  , 
«  ledit  Birotteau.  s'engage  à  lui  laisser  à  titre 
»  d'indemnité  le  mobilier  dont  Use  trouvera 
»  possesseur  à  son  décès ,  ou  lorsque  ,  par 
»  telle  cause  que  ce  soit,  ilviendraità  quit* 
»  ter  volontairement  ,  et  à  telle  époque  que 
»  ce  puisse  êt?*e  ,  les  lieux  à  lui  présen- 
»  tentent  loués ,  et  à  ne  plus  pi*ofiter  des 
»  avantages  stipulés  dans  les  engagemens  de 


LES    CÉLIBATAIRE?.  275 

;.i  mademoiselle  G amard envers  lui  ,    ci-des- 
»  sus,.. 

—  Tudieu  !...  quelle  grosse!...  s'écria  le  pro- 
priétaire. Et  de  quelles  griffes  est  armée  ladite 
Sophie  Gamard!... 

Le  pauvre  Birotteau  n'imaginant  dans  sa  cer- 
velle d'enfant  aucune  cause  qui  pût  le  séparer  un 
jour  de  mademoiselle  Gamard  ,  et  comptant  mou- 
rir chez  elle  ,  n'avait  aucun  souvenir  de  cette 
clause  ,  dont  il  n'avait  pas  même  discuté  les  ter- 
mes ,  tant  elle  lui  avait  semblée  juste  ,  lorsque  , 
dans  son  désir  d'appartenir  à  la  vieille  fille,  il  au- 
rait signé  tous  les  parchemins  qu'on  lui  eût  pré- 
sentés. 

Une  telle  innocence  était  si  respectable ,  et  la 
conduite  de  mademoiselle  Gamard  si  atroce  ;  le 
sort  de  ce  pauvre  sexagénaire  avait  quelque  chose 
de  si  déplorable  ,  et  sa  faiblesse  le  rendait  si  tou- 
chant, que,  dans  un  premier  moment  d'indigna- 
tion, madame  Listomère  s'écria  : 

—  Je  suis  cause  de  la  signature  de  l'acte  qui 
vous  a  ruiné,  c'est  donc  à  moi  qu'il  appartient  de 
vous  rendre  le  bonheur  dont  je  vous  ai  privé. 

—  Mais  ,  dit  le  propriétaire,  l'acte  constitue  un 
dol,  et  il  y  a  matière  à  procès... 

—  Eh  bien!  M.  Birotteau  plaidera;  et  s'il  perd 
à  Tours,  il  gagnera  à  Orléans  ;  et  s'il  perd  à  Or- 
léans, il  gagnera  à  Paris...  s'écria  le  baron  de  Lis- 
tomère. 


276  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

—  S'il  veut  plaider,  reprit  froidement  le  pro- 
priétaire, je  lui  conseille  de  se  démettre  d'abord 
de  son  vicariat. 

—  Nous  consulterons  des  avocats ,  reprit  ma- 
dame de  Listomère,  nous  plaiderons  s'il  fout  plai- 
der ;  mais  comme  cette  affaire  est  assez  honteuse 
pour  mademoiselle  Gamard,  et  peut  nuire  à  l'abbé 
Troubert,  nous  obtiendrons  sans  doute  quelque 
transaction. 

Après  mûre  délibération ,  chacun  promit  son 
assistance  à  l'abbé  Birotteau  dans  la  lutte  qui  al- 
lait s'engager  entre  lui  et  tous  les  adhérons  de  ses 
antagonistes;  car  un  pressentiment ,  un  instinct 
provincial  indéfinissable  forçait  chacun  à  unir  les 
deux  noms  de  Gamard  et  Troubert.  Mais  aucun 
de  ceux  qui  se  trouvaient  alors  chez  madame  de 
Listomère,  excepté  le  propriétaire,  n'avait  une 
idée  bien  exacte  de  l'importance  d'un  semblable 
combat.  M.  de  Bourbonne  ,  attirant  dans  un  coin 
le  pauvre  abbé  : 

—  Des  quatorze  personnes  qui  sont  ici,  lui  dit- 
il  à  voix  basse  ,  il  n'y  en  aura  pas  une  pour  vous 
dans  quinze  jours  î...  Alors  ,  si  vous  avez  besoin 
d'appeler  quelqu'un  à  votre  secours,  vous  ne 
trouverez  peut-être  que  moi  classez  hardi  pour 
oser  prendre  votre  défense ,  parce  que  je  connais 
la  province,  les  hommes,  les  choses,  et  mieux  que 
cela  encore,  les  intérêts...  Mais  tous  vos  amis  , 
quoique  pleins  de  bonnes  intentions,  vous  mettent 
dans   un   mauvais   chemin  d'où  vous  ne  pourrez 


LES    CÉLIBATAIRES,  277 

vous  tirer...  Ecoutez  mon  conseil  !...Si  vous  vou- 
lez vivre  en  paix  ,  quittez  le  vicariat  de  Saint-Ga- 
tien ,  quittez  Tours;  ne  dites  pas  où  vous  irez,  mais 
allez  chercher  quelque  cure  éloignée  où  Troubert 
ne  puisse  pas  vous  rencontrer. 

—  Abandonner  Tours!...  s'écria  le  vicaire  avec 
un  effroi  indescriptible. 

C'était  pour  lui  une  sorte  de  mort ,  car  c'était 
briser  toutes  les  racines  par  lesquelles  il  s'était 
planté  dans  le  monde.  Les  célibataires  remplacent 
les  sentimens  par  des  habitudes  ;  or ,  lorsqu'à  ce 
système  moral ,  qui  les  fait  moins  vivre  que  tra- 
verser la  vie,  se  joint  un  caractère  faible,  les 
choses  extérieures  prennent  sur  eux  un  empire 
étonnant.  Aussi,  Birotteau  étant  devenu  semblable 
à  quelque  végétal ,  le  transplanter,  c'était  en  ris- 
quer l'innocente  fructification.  De  même  qu'un 
arbre  doit,  pour  vivre,  retrouver  à  toute  heure  les 
mêmes  sucs  ;  et  toujours  avoir  ses  chevelus  dans 
le  même  terrain  ,  Birotteau  devait  toujours  trotter 
dans  Saint-Gatien;  toujours  piétiner  dans  l'endroit 
du  mail  où  il  se  promenait  habituellement  ;  sans 
cesse  parcourir  les  rues  par  lesquelles  il  passait, 
et  continuer  d'aller  dans  les  trois  salons,  où  il 
jouait ,  pendant  chaque  soirée ,  au  wisth  et  au 
trictrac. 

—  Ah!  je  n'y  pensais  pas  !...  répondit  M.  de 
Bourbonne  en  regardant  le  prêtre  avec  une  espèce 
de  pitié. 

Tout  le  monde  sut  bientôt,  dans  la  ville  de 

34 


270  S'CÊKES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

Tours ,  que  madame  la  baronne  de  Lisiomère , 
veuve  d'un  lieutenant  général,  recueillait  M.  l'abbé 
Birotteau,  vicaire  de  Saint-Gatien.  Ce  fait,  que 
beaucoup  de  gens  révoquaient  en  doute ,  trancha 
nettement  toutes  les  questions ,  et  dessina  les  par- 
tis ,  surtout  lorsque  mademoiselle  Salomon  osa , 
la  première ,  parler  le  dol  et  de  procès. 

Avec  la  vanité  subtile  qui  distingue  les  vieilles 
filles ,  et  le  fanatisme  de  personnalité  qui  les  ca- 
ractérise ,  mademoiselle  Gamard  se  trouva  forte- 
ment blessée  du  parti  que  prenait  madame  de 
Listomère.  La  baronne  étant  une  femme  du  haut 
rang ,  élégante  dans  ses  mœurs  ,  et  dont  le  bon 
goût ,  les  manières  polies  ,  la  piété  ne  pouvaient 
pas  être  contestés,  donnait,  en  recevant  Birotteau 
chez  elle ,  le  démenti  le  plus  formel  à  toutes  les 
assertions  de  mademoiselle  Gamard  ,  en  censurait 
indirectement  la  conduite,  et  semblait  sanctionner 
les  plaintes  du  vicaire  contre  son  ancienne  hôtesse. 

Or,  il  est  nécessaire,  pour  l'intelligence  de 
cette  histoire ,  d'expliquer  tout  ce  que  le  discer- 
nement et  l'esprit  d'analyse  avec  lequel  les  vieilles 
femmes  se  rendent  compte  des  actions  d'autrui , 
prêtaient  de  force  à  mademoiselle  Gamard ,  et 
quelles  étaient  les  ressources  de  son  parti. 

Accompagnée  du  silencieux  abbé  Troubert,  elle 
allait  passer  ses  soirées  dans  quatre  ou  cinq  mai- 
sons où  se  réunissaient  une  douzaine  de  personnes, 
toutes  liées  entre  elles  par  les  mêmes  goûts,  et  par 
l'analogie  de  leurs  situations. 


LES    CÉLIBATAIRES.  279 

C'étaient  un  ou  deux  vieillards  qui  épousaient 
les  passions  et  les  caquetages  de  leurs  servantes  ; 
cinq  ou  six  vieilles  filles  qui  employaient  toute 
leur  journée  à  tamiser  les  pas,  les  démarches  de 
leurs  voisins  et.  des  gens  placés  au-dessus  ou  au- 
dessous  d'elles  dans  la  société;  puis,  enfin,  plu- 
sieurs femmes  âgées  exclusivement  occupées  à 
distiller  la  médisance ,  ta  tenir  un  registre  exact 
de  toutes  les  fortunes  ,  ou  à  contrôler  les  actions 
des  autres,  pronostiquant  les  mariages  et  blâmant 
la  conduite  de  leurs  amies  comme  de  leurs  enne- 
mies. 

Or,  ces  personnes  logées  toutes  dans  la  ville , 
de  manière  à  y  figurer  les  vaisseaux  capillaires 
d'une  plante  ,  aspiraient  avec  la  soif  d'une  feuille 
pour  la  rosée,  les  nouvelles,  les  secrets  de  chaque 
ménage,  les  pompaient  et  transmettaient  machi- 
nalement à  M.  l'abbé  Troubert,  comme  les  feuilles 
communiquent  à  la  tige  la  fraîcheur  qu'elles  ont 
absorbée. 

Donc  ,  pendant  chaque  soirée  de  la  semaine  , 
excitées  par  ce  besoin  d'émotion  qui  se  retrouve 
chez  tous  les  individus  ,  ces  bonnes  dévotes  dres- 
saient un  bilan  exact  de  la  situation  de  la  ville , 
avec  une  sagacité  digne  du  conseil  des  Dix ,  et 
faisaient  la  police  de  Tours  ,  armées  de  cette  es- 
pèce d'espionnage  à  coup  sûr  que  créent  les  pas- 
sions. Puis,  quand  elles  avaient  deviné  la  raison 
secrète  d'un  événement ,  leur  amour-propre  les 
portant  à  s'approprier  la  sagesse  du  sanhédrin  , 


280  SCÈNES    DE    LA     VIE    PRIVÉE. 

elles  donnaient  le  ton  du  bavardage  dans  leurs 
sphères  respectives,  Cette  congrégation  oisive  et 
agissante,  invisible  et  voyant  tout,  muette  et  par- 
lant sans  cesse,  possédait  alors  une  influence  que 
sa  nullité  rendait  en  apparence  peu  nuisible,  mais 
qui  cependant  devenait  terrible  quand  elle  était 
animée  par  un  intérêt  majeur.  Or,  il  y  avait  bien 
long-temps  qu'il  ne  s'était  présenté  dans  la  sphère 
de  leurs  existences  un  événement  aussi  grave  et 
aussi  généralement  important  pour  chacune  d'el- 
les ,  que  l'était  la  lutte  de  M.  Birotteau,  soutenue 
par  madame  de  Listomère,  contreM.  l'abbé  Trou- 
bert  et  mademoiselle  Gamard. 

En  effet  ,  comme  les  trois  salons  de  mesdames 
de  Listomère,  Merlin  de  la  Blottière  et  de  Villenoix 
étaient,  dans  la  hiérarchie  sociale  de  Tours,  situés 
au-dessus  de  ceux  où  allait  mademoiselle  Gamard, 
il  y  avait  au  fond  de  cette  querelle  l'esprit  de  corps 
et  toutes  ses  vanités.  C'était  le  combat  du  peuple 
et  du'  sénat  dans  une  taupinière  ;  ou  ,  comme  l'a 
dit  Montesquieu  en  parlant  de  la  république  de 
Saint-Marin  ,  dont  les  charges  publiques  ne  du- 
raient qu'un  jour,  tant  la  tyrannie  y  était  facile  à 
saisir,  une  tempête  dans  un  verre  d'eau  ;  mais  une 
tempête  qui  développait  néanmoins  dans  les  âmes 
autant  de  passion  qu'il  en  aurait  fallu  pour  diriger 
les  plus  grands  intérêts  sociaux  ;  car  c'est  une  er- 
reur de  croire  que  le  temps  et  la  vie  soient  rapi- 
des seulement  aux  cœurs  en  proie  à  de  vastes  pro- 
jets, et  qui,  alors,   se  sentent  vivre.  Les  heures 


LES    CÉLIBATAIRES.  28  L 

de  l'abbéTroubert  coulaient  aussi  animées  ,  s'en- 
fuyaient chargées  dépensées  tout  aussi  soucieuses, 
étaient  ridées  par  des  désespoirs  et  des  espérances 
aussi  profondes  que  pouvaient  l'être  les  heures 
cruelles  de  l'ambitieux,  du  joueur,  ou  de  l'amant. 
Seulement  (  s'il  est  permis  à  l'historien  de  quitter 
le  drame  qu'il  raconte  pour  prendre  pendant  un 
moment  le  rôle  des  critiques  )  en  jetant  un  coup- 
d'œil  sur  les  existences  de  ces  vieilles  filles  et  de 
ces  abbés;  en  cherchant  la  cause  du  malheur  qui 
les  viciait  dans  leur  essence ,  il  sera  peut-être  dé- 
montré qu'il  est  nécessaire  à  l'homme  d'éprouver 
certaines  passions  pour  développer  en  lui  les  qua- 
lités qui  donnent  à  sa  vie  de  la  noblesse,  qui  en 
étendent  le  cercle,  et  assoupissent  l'égoïsme  natu- 
rel à  toutes  les  créatures. 

Madame  de  Listomère  revint  en  ville  sans  sa- 
voir que  ,  depuis  cinq  ou  six  jours  ,  plusieurs  de 
ses  amis  étaient  obligés  de  réfuter  une  opinion , 
accréditée  sur  elle  ,  dont  elle  aurait  ri  si  elle  l'eût 
connue,  et  qui  supposait  à  son  affection  pour  son 
neveu  des  causes  presque  criminelles.  Elle  mena 
l'abbé  Birotteau  chez  son  avocat ,  à  qui  le  procès 
ne  parut  pas  une  chose  facile.  Les  amis  du  vicaire, 
animés  parle  sentiment  que  donne  la  justice  d'une 
bonne  cause  .  ayant  remis  le  commencement  de 
l'instance  au  jour  où  ils  reviendraient  à  Tours, 
avaient  laissé  prendre  les  devans  aux  amis  de  ma- 
demoiselle Gamard,  lesquels  expliquèrent  l'affaire 
peu  avantageusement  pour  l'abbé  Birotteau, 

24. 


282  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

Donc ,  rhomme  de  loi  dont  la  clientèle  se  com- 
posait exclusivement  des  gens  pieux  delà  ville, 
étonna  beaucoup  madame  de  Listomère,  en  con- 
seillant de  ne  pas  s'embarquer  dans  un  semblable 
procès,  ajoutant  : 

«  Que,  d'ailleurs,  il  ne  s'en  chargerait  pas, parce 
que,  aux  termes  de  l'acte,  mademoiselle  Gamard 
avait  raison  en  droit  ;  et,  qu'en  équité,  c'est  à-dire 
en  dehors  de  la  justice,  M.  l'abbé  Birotteau  pa- 
raîtrait, aux  yeux  du  tribunal  et  à  ceux  des  hon- 
nêtes gens ,  manquer  au  caractère  de  paix,  de 
conciliation,  et  à  la  mansuétude  qu'on  lui  avait 
supposés  jusqu'alors. 

»  Que  mademoiselle  Gamard,  connue  pour  une 
personne  douce  et  facile  à  vivre,  avait  obligé 
M.  Birotteau ,  en  lui  prêtant  l'argent  nécessaire 
pour  payer  les  droits  successifs  auquels  avait 
donné  lieu  le  testament  de  M.  Ghapeloud  ,  sans 
lui  en  demander  de  reçu. 

»  Que  M.  Birotteau  n'était  pas  d'âge  et  de  ca- 
ractère à  signer  un  acte  sans  savoir  ce  qu'il  con- 
tenait ,  et  sans  en  connaître  l'importance  ,  et  que 
s'il  avait  quitté  mademoiselle  Gamard  après  deux 
ans  d'habitation  ,  quand  son  ami  Chapeloud  était 
resté  chez  elle  pendant  douze  ans,  et  M.  Troubert 
pendant  quinze ,  ce  ne  pouvait  être  qu'en  vue 
d'un  projet  à  lui  connu  ,  et  que  le  procès  serait 
jugé  comme  un  acte  d'ingratitude,  etc. ,  etc.  » 

L'avoué  parla  durant  une  heure.  Puis  ,  après 
avoir  laissé  Birotteau  marcher  en  avant  vers  l'es- 


LES     CÉLIBATAIRES.  283 

calier,  il  prit  madame  de  Listomère  à  part,  et  l'en- 
gagea, au  nom  de  son  repos,  à  ne  pas  se  mêler  de 
cette  affaire. 

Cependant  le  soir,  le  pauvre  vicaire  qui  se  tour- 
mentait autant  qu'un  condamné  à  mort  dans  le 
cabanon  de  Bicêtre,  quand  il  y  attend  le  rejet  de 
son  pourvoi  en  cassation,  ne  put  s'empêcher  d'ap- 
prendre à  ses  amis  le  résultat  de  sa  visite  au  mo  - 
ment  où.  ,  avant  l'heure  de  faire  les  parties ,  le 
cercle  se  formait  devant  la  cheminée  de  madame 
de  Listomère. 

—  Je  ne  connais  pas  ,  à  Tours,  un  seul  homme 
de  chicane ,  à  moins  de  prendre  l'avoué  des  libé- 
raux ,  qui  veuille  se  charger  de  ce  procès  !...  s'é- 
cria M.  de  Bourbonne. 

—  Hé  bien!  c'est  une  infamie  !...  dit  le  lieute- 
nant de  vaisseau.  Moi ,  je  conduirai  l'abbé  chez 
cet  avoué... 

—  Allez-y  lorsqu'il  fera  nuit!...  dit  M.  de  Bour- 
bonne en  l'interrompant. 

—  Et  pourquoi?... 

—  Mais  je  viens  d'apprendre  que  l'abbé  Trou- 
bert  est  nommé  vicaire-général,  à  la  place  de  ce- 
lui qui  est  mort  avant-hier.,. 

—  Je  me  moque  bien  de  l'abbé  Troubert... 
Malheureusement  ,   le   baron   de   Listomère  , 

homme  de  trente-six  ans  ,  ne  vit  pas  le  signe  que 
lui  fit  M.  de  Bourbonne ,  pour  lui  recommander 
la  prudence .  en  lui  montrant  un  conseiller  de  pré- 


28A  SCÈNE?   DE    Lêi    VIE    PRIVÉE. 

fecture,  ami  de  Troubert;  alors,  le  lieutenant  d$ 
vaisseau  ajouta  : 

—  Si  M.  l'abbé  Troubert  est  un  fripon... 

—  Oh  !  dit  M.  de  Bourbonne ,  pourquoi  mettre 
l'abbé  Troubert  dans  une  affaire  à  laquelle  il  est 
complètement  étranger... 

—  Mais ,  reprit  le  baron ,  ne  jouit-il  pas  des 
meubles  de  l'abbé  Birotteau  ?  —  Je  me  souviens 
d'avoir  été  chez  M.  Chapeloud ,  et  d'y  avoir  vu  deux 
tableaux  de  prix...  Supposez  qu'ils  vaillent  dix 
mille  francs?...  Croyez-vous  que  M.  Birotteau  ait 
eu  l'intention  de  donner  ,  pour  deux  ans  d'habita- 
tion chez  cette  Gamard,  dix  mille  francs,  quand 
déjà  la  bibliothèque  et  les  meubles  valaient  à  peu 
près  cette  somme? 

L'abbé  Birotteau  ouvrit  de  grands  yeux  en  ap- 
prenant qu'il  avait  possédé  un  capital  aussi  énorme. 
Et  le  baron,  poursuivant  avec  chaleur,  ajouta  : 

—  Par  Dieu  !  M.  Salmon ,  l'ancien  expert  du 
Musée  de  Paris  est  venu  voir  ici  sa  belle-mère  ; 
je  vais  y  aller  ce  soir  même  avec  M.  Birotteau  pour 
le  prier  d'estimer  les  tableaux;  et,  de  là,  jïrai 
chez  l'avoué... 

Deux  jours  après  cette  conversation  le  procès 
avait  pris  de  la  consistance. 

L'avoué  des  libéraux,  devenu  celui  de  Birotteau, 
jetait  beaucoup  de  défaveur  sur  la  cause  du  vicaire; 
car  tous  les  gens  opposés  au  gouvernement,  et 
ceux  qui  étaient  connus  pour  ne  pas  aimer  les 
prêtres  ou  la  religion ,  deux  choses  que  beaucoup 


LES    CÉLIBATAIRES.  285^ 

de  gens  confondent ,  s'emparèrent  de  cette  affaire, 
et  toute  la  ville  en  parla. 

L'ancien  expert  du  Musée  avait  estimé  onze 
mille  francs  la  Vierge  du  Valentin  et  le  Christ  de 
Lebrun ,  morceaux  d'une  beauté  capitale  ;  quant 
à  la  bibliothèque  et  aux  meubles  gothiques,  le 
goût  dominant  qui  s'accroissait  de  jour  en  jour  à 
Paris  pour  ces  sortes  de  choses ,  leur  donnaient 
une  valeur  fictive  de  douze  mille  francs  ;  mais  enfin 
l'expert,  vérification  faite,  évalua  le  mobilier  en- 
tier à  trente  mille  francs.  Or ,  il  était  évident  que 
M.  Birotteau ,  n'ayant  pas  entendu  donner  à  made- 
moiselle Gamard  cette  somme  énorme  ,  il  y  avait, 
judiciairement  parlant,  lieu  à  réformer  leurs  con- 
ventions: autrement,  la  vieille  fille  eût  été  cou- 
pable d'un  dol  volontaire. 

L'avoué  des  libéraux  entama  donc  l'affaire  en 
lançant  un  exploit  introductif  d'instance  à  made- 
moiselle Gamard.  Quoique  très  acerbe  ,  cette  pièce 
n'en  était  pas  moins  un  chef-d'œuvre  de  logique 
judiciaire ,  fortifiée  par  tous  les  articles  du  Code , 
et  la  condamnait  si  évidemment ,  que  trente  ou 
quarante  copies  en  furent  faites  ,  et  coururent  par 
toute  la  ville. 

Quelques  jours  après  le  commencement  des 
hostilités  entre  la  vieille  fille  et  Birotteau  ,  M.  le 
baron  de  Listomère ,  qui  espérait  être  compris ,  en 
qualité  de  capitaine  de  frégate,  dans  la  première 
promotion ,  annoncée  depuis  quelque  temps  au 
ministère  delà  marine,  reçut  une  lettre  par  laquelle 


586  SCÈNES  DE  LA  VIE  PRIVÉE. 

l'un  de  ses  amis  lui  annonçait  qu'il  était  question 
dans  les  bureaux  de  le  mettre  hors  du  cadre  d'ac- 
tivité. 

Étrangement  surpris  de  cette  nouvelle,  il  partit 
immédiatement  pour  Paris,  et  se  présenta  à  la 
première  soirée  du  ministre  ,  qui  parut  fort  étonné 
lui-même,  et  se  prit  à  rire  en  apprenant  les  craintes 
dont  M.  de  Listomère  lui  fit  part. 

Le  lendemain ,  le  baron  alla  consulter  les  bu- 
reaux ,  nonobstant  la  parole  du  ministre  ;  et,  par 
une  indiscrétion  que  certains  chefs  commettent 
assez  ordinairement  pour  leurs  amis,  un  secrétaire 
lui  montra  un  travail  tout  préparé,  mais  que  la 
maladie  d'un  directeur  avait  empêché  jusqu'alors 
d'être  présenté  au  ministre;  et  ce  travail  confir- 
mait la  fatale  nouvelle. 

Aussitôt,  M.  de  Listomère  alla  chez  un  de  ses 
oncles  ,  qui ,  en  sa  qualité  de  député ,  pouvait  voir 
immédiatement  le  ministre  à  la  chambre,  et  le 
pria  de  sonder  les  dispositions  de  Son  Excellence, 
car  il  s'agissait  pour  lui  de  la  perte  de  son  avenir. 
Aussi  attendit-il  avec  la  plus  vive  anxiété ,  dans 
la  voiture  de  son  oncle,  la  fin  de  la  séance. 

Le  député  sortit  bien  avant  la  clôture,  et  dit  à 
son  neveu,  pendant  le  chemin  qu'il  fit  en  se  ren- 
dant à  son  hôtel  : 

—  Comment ,  diable  !  vas-tu  te  mêler  de  faire  la 
guerre  aux  prêtres  ?  Le  ministre  a  commencé  par 
in'apprendre  que  tu  t'étais  mis  à  la  tête  des  libé- 
raux à  Tours;  que  tu  avais  des  opinions  détesta- 


LES    CÉLIBATAIRES.  287 

bles  ;  que  tu  ne  suivais  pas  la  ligne  du  gouverne- 
ment. Or,  comme  ses  phrases  étaient  aussi  entor- 
tillées que  s'il  parlait  encore  à  la  Chambre ,  je  lui 
ai  dit:  —  Ah  ça!  entendons-nous !...  Alors,  il  a 
fini  par  m'avouer  que  tu  étais  mal  avec  la  congré- 
gation. Bref,  en  demandant  quelques  renseigne- 
mens  à  mes  collègues,  j'ai  su  que  tu  parlais  fort 
légèrement  d'un  certain  abbé  Troubert ,  simple 
vicaire-général ,  mais  le  personnage  le  plus  im- 
portant du  département .  où  il  est  l'homme  de  la 
congrégation.  J'ai  répondu  de  toi  corps  pour  corps 
au  ministre  ;  mais  si  tu  veux  faire  ton  chemin ,  ne 
te  crée  aucune  inimitié  sacerdotale.  Va  vite  à 
Tours  ,  fais  ta  paix  avec  ce  diable  de  vicaire-géné- 
ral ;  car  tu  sauras  que  les  vicaires-généraux  sont 
des  hommes  avec  lesquels  il  faut  toujours  vivre  en 
paix.  Morbleu!  lorsque  nous  travaillons  tous  à 
rétablir  la  religion ,  il  est  stupide  à  un  lieutenant 
de  vaisseau  qui  veut  être  capitaine ,  de  déconsidé- 
rer les  prêtres...  Si  tu  ne  te  raccommodes  pas  avec 
l'abbé  Troubert,  ne  compte  plus  sur  moi!...  Je 
te  renierai...  Le  ministre  des  affaires  ecclésiasti- 
ques m'a  parlé  tout  à  l'heure  de  cet  homme 
comme  d'un  futur  évêque.  Or ,  si  Troubert  pre- 
nait notre  famille  en  haine ,  il  pourrait  m'empê- 
cher  d'être  compris  dans  la  prochaine  fournée  de 
pairs... 

Le  lendemain  du  jour  où  M.  de  Listomère  revint 
chez  sa  tante,  après  le  déjeuner,  la  baronne  res- 
tée seule  avec  le  vicaire ,  lui  dit ,  non  sans  un  vi- 
sible embarras  : 


1288  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVEE. 

—  Mon  cher  monsieur  Birotteau,  vous  aile* 
trouver  mes  demandes  bien  injustes  et  bien  incon- 
séquentes ;  mais  il  faut ,  pour  vous  et  pour  nous  , 
d'abord  éteindre  votre  procès  contre  mademoiselle 
Gamard  en  vous  désistant  de  vos  prétentions  ,  puis 
quitter  ma  maison... 

A  ces  mots  le  pauvre  Birotteau  pâlit. 

—  Je  suis ,  reprit-elle ,  la  cause  innocente  de 
vos  malheurs  ,  et  sais  que  sans  mon  neveu  vous 
B'eussiez  pas  intenté  le  procès  qui  maintenant  fait 
votre  chagrin  et  le  nôtre...  Mais  écoutez.'... 

Alors  elle  déroula  succinctement  devant  le  pau- 
vre homme  l'immense  étendue  de  cette  affaire  et 
de  ses  suites.  Puis  ,  en  lui  dévoilant  la  vie  de  l'abbé 
Troubert ,  elle  lui  en  fit  concevoir  la  portée,  la  , 
capacité,  le  pouvoir;  elle  lui  démontra  tout  ce 
qu'avait  de  force  la  trame  si  habilement  ourdie  de 
sa  vengeance  ;  tout  ce  qu'il  lui  avait  fallu  dépenser 
de  puissance  morale  pour  rester  en  présence  d'un 
ennemi  pendant  douze  ans ,  et  de  haine  pour  per- 
sécuter encore  Chapeloud  dans  son  ami.  Elle 
était  femme,  habile,  spirituelle,  adroite,  elle 
devina  tout ,  le  passé ,  le  présent ,  et  même  l'a- 
venir, car  elle  conjura  Birotteau  de  s'expatrier. 

Puis ,  elle  dit  en  terminant  : 

—  Je  sais  tout  ce  qu'il  y  a  de  mal  à  vous  aban- 
donner ;  mais,  mon  cher  abbé  ,  les  devoirs  de  fa- 
mille passent  avant  ceux  de  l'amitié.  Cédez,  comme 
je  le  fais ,  à  ces  circonstances  ,  je  vous  en  prouve- 
rai toute  ma  reconnaissance.  Je  ne  vous  parlepas 


LES    CÉLIBATAIRES.  289 

de  vos  intérêts ,  je  m'en  charge  ,  et  vous  serez 
hors  de  toute  inquiétude  pour  votre  existence;  car, 
par  l'entremise  deM.  deBourbonne,  qui  saura  sau- 
ver les  apparences,  je  ferai  en  sorte  que  rien  ne 
vous  manque  ;  mais  donnez-moi  le  droit  de  vous 
trahir. ..Et  je  resterai  votre  amie,  tout  en  me  con- 
formant aux  maximes  du  monde...  Décidez... 
Le  pauvre  abbé  stupéfait  s'écria  : 

—  Chapeloud  avait  donc  raison  en  disant  que  si 
Troubert  pouvait  venir  le  tirer  par  les  pieds  dans 
la  tombe ,  il  le  ferait  !«..  Il  couche  en  effet  dans  le 
lit  de  Chapeloud  !... 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  se  lamenter,  dit  madame 
de  Listomère ,  nous  avons  peu  de  temps  à  nous.., 
voyons  !... 

Birotteau  avait  trop  de  bonté  pour  ne  pas  obéir 
dans  les  grandes  crises  au  dévouement  irréfléchi 
du  premier  moment  ;  d'ailleurs ,  sa  vie  n'était  plus 
qu'une  agonie ,  et  il  dit  en  jetant  à  son  amie  un 
regard  désespérant  qui  la  navra  de  peine  : 

—  Je  me  confie  à  vous,..  Je  ne  suis  plus  qu'un 
bourrier  de  la  rue  î... 

Ce  mot  tourangeau  n'a  pas  d'autre  équivalent 
possible  que  le  mot  brin  de  paille. 

—  Mais  ,  madame ,  je  ne  voudrais  pas  laisser  à 
l'abbé  Troubert  le  portrait  de  Chapeloud,  il  a  été 
fait  pour  moi...  il  m'appartient ,  obtenez  qu'il  me 
soi  rendu...  j'abandonnerai  tout  le  reste. 

—  Hé  bien!  dit  madame  de  Listomère,  j'irai 
chez  mademoiselle  Gamard  !.,, 


290  SCENES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

Ces  mots  furent  dits  d'un  ton  qui  révéla  l'effort 
extraordinaire  que  faisait  la  baronne  de  Listo- 
mère. 

—  Et ,  ajouta-t-elle ,  je  tâcherai  de  tout  arran- 
ger  A  peine  osé-je  l'espérer...  Allez  voir  M.  de 

Bourbonne  ,  et  qu'il  minute  votre  désistement  en 
bonne  forme  ;  apportez-îe  ,  et  avec  le  secours  de 
monseigneur  l'archevêque...  peut-être... 

Birotteau  sortit  épouvanté. 

Troubert  avait  pris  à  ses  yeux  les  dimensions 
d'une  pyramide  d'Egypte  !  Les  mains  de  cet 
homme  étaient  à  Paris  ,  et  ses  coudes  dans  le  cloî- 
tre Saint-Gatien. 

—  Lui ,  se  dit-il ,  empêcher  M.  le  marquis  de 
Listomère,  député,  de  devenir  pair  de  France  !.. 

En  présence  de  si  grands  intérêts ,  Birotteau 
se  trouvait  comme  un  ciron  ;  il  se  faisait  justice. 

Le  renvoi  de  Birotteau  fut  une  nouvelle  d'autant 
plus  étonnante  que  la  cause  en  était  impénétrable. 

Madame  de  Listomère  disait  que  son  neveu  de- 
vant se  marier  et  quitter  le  service,  elle  avait  be- 
soin ,  pour  agrandir  son  appartement,  de  celui 
du  vicaire.  —  Ceci  était  d'une  profondeur  digne 
de  Troubert  ;  car  personne  ne  connaissait  encore 
le  désistement  de  Birotteau  le  jour  où  il  abandonna 
la  maison  de  madame  de  Listomère. 

Mais  un  événement  bien  grave  étant  survenu  , 
rendit  encore  plus  difficile  la  réussite  des  desseins 
médités  par  cette  dame  pour  apaiser  le  parti  Ga- 
mard  et  Troubert. 


LES    CÉLIBATAIRES.  291 

La  veille,  mademoiselle  Gamard  ayant  pris  du 
froid  ,  s'était  mise  au  lit ,  et  toute  la  ville  retentis- 
sait* des  plaintes  excitées  par  une  feinte  commi- 
sération. 

«  La  sensibilité  de  mademoiselle  Gamard  n'a- 
ie vait  pas  pu  résister  au  scandale  de  ce  procès  ;  et 
«  malgré  son  bon  droit,  elle  allait  mourir  de  cha- 
«  grin.  —  Birotteau  la  tuait...  » 

Telle  était  la  substance  des  pbrases  ,  jetées  en 
avant  par  les  tuyaux  capillaires  du  grand  conci- 
liabule femelle  ,  et  que  répétait  la  ville  de  Tours. 

Madame  de  Listomère  eut  la  honte  d'être  venue 
chez  la  vieille  fille  sans  recueillir  le  fruit  de  sa  vi- 
site ;  mais  elle  demanda  fort  poliment  à  parler  à 
M.  le  vicaire-général. 

Flatté  peut-être  de  voir  dans  la  bibliothèque 
de  Chapeloud  ,  et  au  coin  de  cette  cheminée  ornée 
des  deux  fameux  tableaux  ,  une  femme  qui  l'avait 
méconnu  ,  Troubert  fit  attendre  la  baronne  un 
moment,  puis  consentit  à  la  recevoir. 

Jamais  courtisan  ni  diplomate  ne  mit  dans  la 
discussion  de  ses  intérêts ,  ou  dans  la  conduite 
d'une  affaire,  plus  d'habileté,  de  dissimulation, 
de  profondeur,  que  n'en  déployèrent  la  baronne 
et  l'abbé,  dans  le  moment  où  ils  se  trouvèrent  tous 
les  deux  en  scène. 

Madame  de  Listomère  commença  par  lui  témoi- 
gner le  chagrin  que  lui  avait  causé  le  procès  de 
Birotteau. 

—  Le  mal  est  fait ,  madame  ,  dit  l'abbé  d'un© 


292  SCÈNES    DE    LA    VIE    PKIVÉE. 

voix  grave,  la  vertueuse  mademoiselle  Gamàrd  se 
meurt... 

—  En  apprenant  sa  maladie ,  monsieur  ,  j'ai 
exigé  de  M*  Birotteau  son  désistement,  et  je  le  lui 
apportais... 

Les  affaires  temporelles  de  mademoiselle  Ga- 
mard ne  me  concernent  pas...  dit  le  prêtre  en  abais- 
sant ses  larges  paupières  sur  ses  yeux  d'aigle,  pour 
voiler  ses  émotions. 

Puis,  changeant  de  ton  : 

—  Monsieur  votre  neveu  n'a-t-il  pas  été  à 
Paris?... 

—  Oui,  monsieur,  je  vous  remercie  de  l'intérêt 
que  vous  prenez  à  lui...  Il  y  retourne  ce  soir. 

Un  moment  de  silence. 

—  Je  ne  trouve  pas  sa  conduite  convenable 
dans  cette  affaire,  reprit-elle,  mais  il  faut  pardon- 
ner à  un  marin  de  ne  pas  se  connaître  en  droit... 

Un  léger  sourire  de  l'abbé  se  perdit  dans  les 
plis  de  son  visage. 

—  11  nous  aura  rendu  le  service  de  nous  appren- 
dre la  valeur  de  ces  deux  belles  peintures  ,  dit-il 
en  regardant  les  tableaux.  Elles  seront  un  bel  or- 
nement pour  la  chapelle  de  la  Vierge. 

—  Si  vous  les  donniez  à  Saint-Gatien  ,  je  vous 
demanderais  de  me  laisser  offrir  à  l'église  des  ca- 
dres dignes  du  lieu  et  de  l'œuvre. 

—  Ils  ne  m'appartiennent  pas...  dit  le  prêtre. 

—  Mais  voici ,  dit  madame  de  Listomère  ,  un 


LES    CÉLIBATAIRES.  293 

acte  qui  éteint  toute  discussion,  et  les  rend  à  ma- 
demoiselle Gamard... 

Elle  posa  le  désistement  sur  la  table. 

—  Il  est  digne  de  vous,  monsieur  ,  ajouta-t-elle , 
digne  de  votre  beau  caractère  ,  de  réconcilier  deux 
chrétiens...  Je  prends  maintenant  peu  d'intérêt  à 
monsieur  Birotteau» 

—  Mais  il  est  votre  pensionnaire,  dit-il. 

—  Non  ,  monsieur  ,  il  n'est  plus  chez  moi. 
L'abbé  demeura  impassible  ,  mais  son  attitude 

calme  était  l'indice  des  émotions  les  plus  violentes. 
M.  de  Bourdonne  avait  seul  deviné  le  secret  de 
cette  paix  apparente. 

—  Pourquoi  vous  a-t-il  donc  chargée  de  son 
désistement  ? 

—  Je  n'ai  pu  me  défendre  d'un  mouvement  de 
compassion  ,  même  en  faveur  d'une  amitié  per- 
due... Birotteau  m'a  suppliée  de  voir  mademoi- 
selle Gamard  afin  d'obtenir  pour  prix  de  sa  renon- 
ciation à... 

*  L'abbé  fronça  ses  sourcils. 
A...  ce  qu'il  a  cru  des  droits...  le  portrait... 
Le  prêtre  regarda  madame  de  Listomère. 

—  Le  portrait  de  M.  Chapeloud...  Je  vous  laisse 
le  juge  de  sa  prétention... 

Madame  de  Listomère  montra  tant  de  talent  à 
ce  connaisseur  émérite  ,  que  l'abbé  descendit  chez 
mademoiselle  Gamard  pour  aller  chercher  sa  ré- 
ponse sur  cette  transaction  ;  mais  il  est  probable 
que  des  raisons  péremptoires  le  décidèrent,  pen- 


294  SCÈNES    DE    LA.    VIE    PRIVÉE. 

dant  le  débat ,  à  se  faire  de  la  famille  de  Listo- 
mère  plutôt  une  alliée  qu'une  ennemie. 

Il  revint  bientôt. 

—  Madame,  voiei  les  paroles  de  la  pauvre 
mourante  :  «  M,  V  abbé  Chapeloud  ni  a  témoigne 
»  trop  tV amitié ,  m'a-t-elle  dit,  -pour  que  je  me 
«  sépare  de  son  portrait.  »  —  Quant  à  moi,  re- 
prit-il, s'il  m'appartenait,  je  ne  le  céderais  à  per- 
sonne ,  car  j'ai  porté  des  sentimens  trop  constans 
au  cher  défunt  pour  ne  pas  me  croire  le  droit  de 
disputer  son  image  à  tout  le  monde. 

Madame  de  Listomère  retourna  chez  elle ,  espé- 
rant que  l'archevêque  achèverait  l'ouvrage  qu'elle 
avait  si  heureusement  commencé  ;  mais  Birotteau 
ne  devait  pas  même  profiter  de  son  désistement , 
car  madame  de  Listomère  apprit  dans  la  soirée 
la  mort  de  mademoiselle  Gamard. 

Son  testament  ayant  été  ouvert ,  personne  ne 
fut  surpris  en  apprenant  qu'elle  avait  fait  M.  l'abbé 
Troubert  son  légataire  universel. 

Sa  fortune  fut  estimée  à  cent  mille  écus. 

Le  vicaire  général  envoya  deux  billets  d'invita- 
tion pour  le  service  et  le  convoi  de  son  amie  chez 
madame  de  Listomère  :  l'un  pour  elle,  l'autre  pour 
son  neveu. 

—  Il  faut  y  aller  !...  dit-elle. 

—  Ça  ne  veut  pas  dire  autre  choe  !...  s'écria 
M.  de  Bourbonne.  C'est  une  épreuve  par  laquelle 
monseigneur  Troubert  veut  vous  juger. 

—  Baron  ,  allez  jusqu'au  cimetière  !...  ajouta- 


\ 

LES    CÉLIBATAIRES.  295 

t-il  en  se  tournant  vers  le  lieutenant  de  vaisseau 
qui,  pour  son  malheur,  n'avait  pas  quitté  Tours. 

Le  service  eut  lieu  ,  et  fut  d'une  grande  magni- 
ficence ecclésiastique.  Une  seule  personne  y 
pleura  ;  ce  lut  Birotteau,  qui,  seul  dans  une  cha- 
pelle écartée,  et  sans  être  vu,  se  crut  coupable  de 
cette  mort,  et  pria  sincèrement  pour  Famé  de  la 
défunte ,  en  déplorant  avec  amertume  de  ne  pas 
avoir  obtenu  d'elle  le  pardon  de  ses  torts. 

M.  l'abbé  Troubert  accompagna  le  corps  de  son 
amie  jusqu'à  la  fosse  où  elle  devait  être  enterrée  ; 
et,  arrivé  sur  le  bord,  il  prononça  un  discours 
où  ,  grâce  à  son  talent,  le  tableau  de  la  vie  étroite 
menée  par  la  testatrice  prit  des  proportions  mo- 
numentales. 

Les  assistans  remarquèrent  ces  paroles  dans  la 
péroraison  : 

«  Cette  vie  pleine  de  jours  acquis  à  Dieu  et  à  sa 
religion  ,  cette  vie  décorée  par  tant  de  belles  ac- 
tions faites  dans  le  silence ,  par  tant  de  vertus 
ignorées,  fut  brisée  par  une  douleur  que  nous  ap- 
pellerions imméritée,  si,  au  bopd  de  1  éternité, 
nous  pouvions  oublier  que  toutes  nos  afflictions 
nous  sont  envoyées  par  Dieu.  Les  nombreux  amis 
de  cette  sainte  fille  ,  connaissant  la  noblesse  et  la 
haute  délicatesse  de  son  ame,  prévoyaient  qu'elle 
pouvait  tout  supporter ,  hormis  les  soupçons  qui 
devaient  flétrir  sa  vie  entière.  Aussi ,  peut-être  la 
Providence  l'a-tdle  emmenée  au  sein  de  Dieu, 


296  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

pour  l'enlever  à  nos  misères.  Heureux  ceux  qui 
peuvent  reposer  en  paix  avec  eux-mêmes,  comme 
elle  repose  maintenant  au  séjour  des  bienheureux 
dans  sa  robe  d'innocence  !  » 

—  Quand  il  eut  achevé  ce  pompeux  discours  , 
reprit  M.  de  Bourbonne  qui  raconta  les  circons- 
tances de  l'enterrement  à  madame  de  Listomère  , 
au  moment  où,  les  parties  finies,  ils  furent  seuls 
avec  le  baron;  figurez-vous  ,  si  cela  est  possible, 
ce  Louis  XI  en  soutane  ,  donnant  ainsi  le  dernier 
coup  de  goupillon  chargé  d'eau  bénite... 

Et  M.  de  Bourbonne  prenant  la  pincette ,  imita 
si  bien  le  geste  de  l'abbé  Troubert ,  que  le  baron 
et  sa  tante  ne  purent  s'empêcher  de  sourire. 

—  Là  ,  reprit  le  vieux  propriétaire,  il  s'est  dé- 
menti. Jusqu'alors  ,  sa  contenance  avait  été  par- 
faite ;  mais  il  lui  a  sans  doute  été  impossible  en 
calfeutrant  pour  toujours  cette  vieille  fille  qu'il 
méprisait  souverainement  et  haïssait  peut-être  au- 
tant qu'il  détesta  Chapeloud,  de  ne  pas  laisser 
percer  sa  joie  dans  un  geste 

Le  lendemain  matin  ,  mademoiselle  Salomon 
vint  déjeûner  chez  madame  de  Listomère,  et,  en 
arrivant,  lui  dit  tout  émue  : 

—  Notre  pauvre  abbé  Birotteau  a  reçu  tout  à 
l'heure  un  coup  affreux,  qui  annonce  les  calculs 
les  plus  étudiés  de  la  haine.  Il  est  nommé  curé  à 
Saint-Symphorien  î . . . 

Saint-Symphorien  est  un  faubourg  de  Tours , 
situé  au-delà  du  pont;  or  ce  pont  a  dix-sept  cents 


LES    CÉLIBATAIRES.  29T 

pieds  de  long;  et  les  deux  places  qui  le  terminent 
à  chaque  bout  offrent  une  dimension  égale. 

—  Comprenez- vous...  ?  reprit-elle  après  une 
pause  et  tout  étonnée  de  la  froideur  que  marquait 
madame  de  Listomère  en  apprenant  cette  nouvelle. 
M.  Birotteau  sera  là  comme  à  cent  lieues  de  Tours, 
de  ses  amis,  de  tout...  C'est  un  exil  d'autant  plus 
affreux  qu'il  est  arraché  à  une  ville  que  ses  yeux 
verront  tous  les  jours.  Lui  qui ,  depuis  ses  mal- 
heurs ,  peut  à  peine  marcher ,  serait  obligé  de  faire 
une  lieue  pour  nous  voir...  En  ce  moment,  le 
malheureux  est  au  lit ,  et  il  a  la  fièvre.  Le  pres- 
bytère de  Saint-Symphorien  est  froid  ,  humide ,  la 
paroisse  n'est  pas  assez  riche  pour  le  réparer;  il 
vase  trouver  enterré  dans  un  fond...  Quelle  atroce 
combinaison  !... 

Maintenant  il  nous  suffira  peut-être  ,  pour 
achever  cette  histoire,  de  rapporter  simplement 
quelques  événemens,  et  de  peindre  un  dernier  ta- 
bleau. 

Cinq  mois  après  ,  M.  le  vicaire-général  fut 
nomméévêque,  et  madame  Lislomère  était  morte, 
laissant  quinze  cents  francs  de  rente  par  testament 
à  M.  l'abbé  Birotteau. 

Le  jour  où  le  testament  de  la  baronne  fut  connu. 
Monseigneur  Hyacinthe,  évêque  de...  ,  étant  sur 
le  point  de  quitter  la  ville  de  Tours  pour  aller  ré 
sider  dans  son  diocèse  ,  donna  par  un  acte  au- 
thentique au  chapitre  la  maison  de  mademoiselle 
Gaillard  ;  la  bibliothèque  et  les  livres  de  Chape- 

26 


298  SCÈNES    DE    LA    VIE    PRIVÉE. 

loud  ,  au  petit  séminaire,  en  y  joignant  un  capital 
de  cent  mille  francs  ;  puis  dédia  les  deux  tableaux 
contestés  à  la  chapelle  de  la  Vierge  ;  mais  il  garda 
le  portrait  de  Chapeloud. 

Personne  ne  s'expliqua  cet  abandon  presque 
total  de  la  succession  de  mademoiselle  Gamard, 
niais  M.  de  Bourbonne  supposa  que  l'évêque  en 
conservait  secrètement  la  partieliquide,  afin  d'être 
à  même  de  tenir  avec  honneur  son  rang  à  Paris  , 
s'il  était  porté  au  banc  des  évêques  dans  la  cham- 
bre haute.  Enfin  ,  la  veille  du  départ  de  monsei- 
gneur Troubert ,  le  vieux  malin  finit  par  deviner 
le  dernier  calcul  que  cachait  cette  action ,  coup 
de  grâce  donné  par  la  plus  persistante  de  toutes 
les  vengeances. 

Le  legs  de  madame  de  Listomère  à  Birotteau 
fut  attaqué  par  M.  le  baron  de  Listomère  sous 
prétexte  de  captation  ;  mais  le  baron  fut  nommé 
capitaine!...  Par  une  mesure  disciplinaire,  le  curé 
de  Saint-Symphorien  était  interdit.  Les  supérieurs 
ecclésiastiquesjugeaient  donc  le  procès  par  avance. 

Au  moment  où  monseigneur  Hyacinthe,  évèque 
de...,  passait  en  chaise  de  poste  le  long  du  quai 
Saint-Symphorien  pour  se  rendre  à  Paris  ,  le  pau- 
vre abbé  Birotteau  avait  été  mis  dans  un  fauteuil, 
au  soleil ,  au-dessus  d'une  terrasse.  Il  était  pâle  et 
maigre;  le  chagrin,  empreint  dans  tous  ses  traits  , 
décomposait  entièment  ce  visage  qui  jadis  était  sj 
doucement  gai;  la  maladie  jetait  sur  ses  yeux, 
animés  autrefois  par  les  plaisirs  de  la  bonne  chère 


LES    CÉLIBATAIRES.  299 

et  naïvement  dénués  d'aucune  autre  idée,  un  voile 
qui  simulait  une  pensée.  Ce  n'était  plus  que  le 
squelette  duBirotteau  qui  roulait,  dix  mois  aupa- 
ravant, si  vide,  mais  si  content,  à  travers  le  cloî- 
tre. L'évêque  lui  lança  un  regard  de  mépris  et  de 
pitié;  puis,  consentant  à  l'oublier,  il  passa. 

Nui  doute  que  Troubert  n'eût  été  en  d'autres 
temps  Philippe  II ,  ou  Richelieu.  Mais  le  célibat 
a,  pour  les  célibataires  et  pour  la  société  ,  ce  vice 
capital  que  ,  concentrant  les  qualités  de  l'homme 
sur  une  seule  passion  ,  l'égoïsme ,  elles  les  rend  ou 
nuisibles  ou  inutiles.  Or,  nous  vivons  à  une  époque 
où  le  défaut  des  gouvernemens  est  d'avoir  fait  la 
société  moins  pour  l'homme,  que  l'homme  pour 
la  société. 


FIN  DU  TROISIEME  VOLUME. 


TABLE 

DES  MATIÈRES  CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


Le  Conseil.  «* 

La  Bourse. 

77 
Le  Devoir  d'une  femme.  I2q 

Les  Célibataires.  2q3